La vieille femme se lève malgré sa hanche douloureuse.
Devant sa maison, sur une colline de la province de Ngozi, elle vient de reconnaître la fille d’une ancienne voisine. Les deux femmes ne se contentent pas de joindre les mains. Elles s’approchent, se prennent par les bras et rapprochent leurs têtes.
Alors Prudencienne Namukobwa, âgée de quatre-vingt-cinq ans, commence à lancer des questions dans une voix modulée.
Comment vas-tu ? Ton mari ? Les enfants ? Les vaches ? Les voisins ?
Emelyne Nzeyimana répond par un mot qui revient comme un battement : ego, oui.
Ce matin de septembre 2024, plusieurs personnes rassemblées autour d’elles assistent pour la première fois à un akazehe. Elles sont burundaises. Elles reconnaissent peut-être le nom de cette salutation ancienne, mais ne l’ont jamais entendue accomplie devant elles.
L’étreinte dure. Les voix se poursuivent, se chevauchent et refusent de se laisser réduire à une mélodie principale accompagnée par une seconde. Ce qui devait ouvrir une conversation est déjà devenu un événement entier.
Pourquoi faut-il deux voix pour se dire bonjour ?
La question semble légère. Elle conduit pourtant vers une forme rare de parole féminine, un jeu musical sans vainqueur et une manière de vérifier qu’une relation existe encore avant même d’échanger les nouvelles du jour.
Un bonjour qui suspend le chemin
L’akazehe n’exigeait pas une fête, une scène ou une date particulière.
Une rencontre suffisait.
Deux parentes ou deux amies pouvaient se croiser sur un chemin, se retrouver après une absence ou se visiter au cours d’une journée ordinaire. Elles se tenaient debout, très proches l’une de l’autre, une ou deux mains posées sur les avant-bras ou les épaules de leur compagne. Leurs têtes se plaçaient côte à côte, tournées dans la même direction ou en sens opposé. Leurs regards ne se rencontraient pas.
Pendant plusieurs minutes, les corps restaient presque immobiles.
Les lèvres travaillaient. Les mains pouvaient caresser légèrement un bras. Tout le reste semblait retenu afin que le mouvement se déplace dans les voix.
Ce n’est qu’à la fin que la position se défaisait. Les femmes pouvaient alors se regarder, sourire, rire, serrer les mains et commencer une conversation ordinaire. Elles pouvaient également se séparer : la salutation n’était pas seulement le préambule d’autre chose. Elle avait déjà rempli son propre temps.
Un bonjour européen cherche souvent à passer vite pour laisser place au message.
L’akazehe fait du passage lui-même le message.
L’une lance, l’autre reçoit
Deux verbes kirundi décrivent les rôles vocaux.
Gutera signifie lancer, jeter ou proposer. La femme qui tient cette partie commence la salutation, choisit les phrases et fait varier sa ligne. Kwakira signifie recevoir, accepter ce qui est offert. La seconde voix reprend une formule plus stable et l’ajuste à ce que sa compagne vient de lancer.
L’aînée commence généralement dans le rôle de gutera.
Elle peut dire : Yambu yambu ga mwana wanje — bonjour, bonjour, ma fille.
L’autre répond : Ego yego, ego maa — oui, oui, oui, ma chère.
Puis le premier fil continue : tu es ma richesse, ma sœur, celle que je voulais revoir. La réponse revient sans être mécaniquement identique. Les deux parties avancent assez près pour former une seule texture, mais jamais assez pour se confondre.
La hiérarchie du départ n’est pas définitive.
À un moment que la première chanteuse signale par une formule convenue, les rôles s’inversent. Celle qui recevait commence à lancer ; celle qui conduisait reçoit à son tour. Ce relais se nomme kwakiranwa, un verbe qui évoque aussi le fait de porter une charge à tour de rôle.
L’image est exacte sans être une simple métaphore poétique.
Une voix ne doit pas porter toute la salutation.
Écouter les deux fils en même temps
L’extrait suivant a été enregistré à Rutana en février 1993 par l’ethnomusicologue Serena Facci. Les deux voix sont celles de Domine Mbomirena et Brigitte Nkwirikiye. Elles chantent dans un registre proche, à faible volume, avec ce timbre intime que l’enregistrement oblige presque à écouter de près.
Domine Mbomirena et Brigitte Nkwirikiye, enregistrées par Serena Facci à Rutana en février 1993. Courte citation sonore de 32 secondes extraite de l’exemple 1 intégré à l’étude publiée par *Ethnomusicology Translations*, utilisée ici pour l’analyse et l’information, avec identification des interprètes et de la source.
Essayez d’abord de suivre la réponse.
Elle paraît répétitive, presque sûre. Puis l’autre voix déplace une phrase, tarde à se poser ou relance le mouvement. L’oreille quitte le motif qu’elle croyait tenir. Si elle revient à la première chanteuse, elle perd la seconde.
Cette gêne est utile.
Elle fait entendre pourquoi une transcription sur deux portées ne suffit pas à raconter la scène. Chaque femme doit maintenir sa propre ligne tout en restant assez attentive aux choix de l’autre pour que leurs segments continuent à se correspondre.
Serena Facci raconte avoir essayé elle-même la partie de réponse. Sa partenaire lui donna d’abord un conseil surprenant : ne pas écouter l’autre voix, sous peine de se perdre.
Pour débuter, il faut tenir.
Pour maîtriser l’akazehe, il faut ensuite accomplir presque le contraire : écouter assez finement pour suivre l’autre sans abandonner sa propre route.
Elles ne chantent pas exactement
Lorsque Serena Facci découvre ces enregistrements dans les archives du Centre de civilisation burundaise à Bujumbura, des chercheurs lui déconseillent de s’y attarder.
Ce n’est pas de la musique, lui disent-ils.
La remarque ne signifie pas que les sons seraient mal organisés. Elle indique que la catégorie occidentale de « musique » ne correspond pas nécessairement à ce que les participantes pensent faire. En kirundi, l’akazehe est associé aux verbes de la parole : on le dit.
Il possède pourtant une construction musicale rigoureuse.
Dans l’exemple de Rutana, les deux voix utilisent un nombre réduit de hauteurs et progressent sur un cycle ternaire. Leurs phrases sont faites de courts segments. La seconde entrée est décalée par rapport à la première, comme dans un canon dont les lignes refuseraient de se rejoindre au même endroit. La voix qui reçoit adapte certains enchaînements aux variantes choisies par celle qui lance.
Les matériaux sont simples.
Leur superposition ne l’est pas.
Facci appelle ce procédé une poursuite vocale. L’expression convient mieux qu’« accompagnement », car aucune voix ne reste derrière l’autre. Elles se poursuivent pour demeurer ensemble.
L’akazehe occupe ainsi une frontière que nos mots découpent mal.
Il est une conversation dont la forme est musicale, et une polyphonie que celles qui la pratiquent peuvent continuer à appeler parole.
Que dit-on quand on a déjà dit bonjour ?
On demande des nouvelles.
On souhaite la santé, une longue vie, des enfants, des amis, de la nourriture à partager et la paix sur le chemin du retour. On évoque la famille d’origine, la maison rejointe par le mariage, les belles-sœurs, la belle-mère, les vêtements, le travail des champs, le bois à ramasser, l’eau à puiser ou le repas à préparer.
Ces thèmes ne forment pas un questionnaire immuable.
Ils dessinent le monde dans lequel les femmes devaient vivre et être entendues. Dans la société rurale décrite par les recherches du XXe siècle, une jeune épouse quittait sa famille pour rejoindre celle de son mari. Les obligations quotidiennes et les règles de discrétion limitaient les espaces où elle pouvait parler publiquement de ses difficultés.
L’akazehe ouvrait un intervalle à l’intérieur de cette contrainte.
Entre parentes ou amies, les formules pouvaient accueillir des conseils, des allusions et des inquiétudes qui dépassaient le salut. Une tante venue rendre visite ne demandait pas seulement si tout allait bien. Elle pouvait devenir celle auprès de qui une épouse indiquait que quelque chose n’allait justement pas.
Mais réduire l’akazehe à une soupape de sécurité serait lui retirer sa joie.
Les participantes appréciaient aussi l’élégance de l’échange, la capacité à prolonger la poursuite, l’amusement de réussir l’emboîtement et la beauté d’une création accomplie à deux. L’un de ses noms régionaux, akahibongozo, peut évoquer une belle mélodie, une réussite ou un chef-d’œuvre.
Le bonjour n’était pas seulement utile.
Il pouvait être réussi.
Une égalité fabriquée pendant quelques minutes
L’aînée ouvre la salutation. L’akazehe ne fait donc pas disparaître l’âge, le respect ou les positions sociales.
Il construit néanmoins une réciprocité remarquable.
Celle qui lance ne peut rien bâtir sans celle qui reçoit. Celle qui répond n’est pas condamnée à répéter : elle écoute, s’ajuste, maintient le cycle, puis obtient à son tour la conduite du jeu. Des formules accompagnent l’échange des rôles et affirment qu’il ne s’agit ni de surpasser l’autre ni de lui prendre sa richesse.
La relation proclamée par les mots se retrouve dans l’architecture des voix.
Si l’une domine sans transmettre, la salutation reste inachevée. Si l’autre cesse de répondre, les phrases lancées ne rencontrent personne. Pour que l’accord soit entendu, chacune doit devenir successivement celle qui donne et celle qui accueille.
Cette égalité n’est pas une déclaration abstraite sur toute la société burundaise.
Elle est un espace construit pendant la durée de l’étreinte.
Deux femmes peuvent y confirmer qu’elles sont encore capables de porter la même charge.
Pourquoi leurs regards ne se croisent-ils pas ?
Le détail trouble les images auxquelles nous associons la sincérité.
Nous imaginons volontiers qu’une parole intime demande de regarder l’autre dans les yeux. Dans l’akazehe décrit par Facci, les visages sont au contraire placés côte à côte et les corps demeurent presque immobiles.
Ce retrait du regard n’empêche pas la proximité.
Il l’organise autrement.
Les participantes se touchent par les bras et les épaules. Elles perçoivent le souffle, les vibrations et la présence physique de l’autre sans transformer l’échange en face-à-face. La voix arrive tout près, mais elle n’oblige pas le visage à expliquer chaque phrase par une expression.
Il serait imprudent d’attribuer à cette position une signification unique que les sources ne formulent pas. On peut néanmoins constater ce qu’elle produit : pendant quelques minutes, tout ce qui pourrait distraire de la relation est contenu.
Le corps devient presque statue.
Les voix, elles, peuvent se poursuivre.
Une tradition déjà rare lorsqu’on commence à l’enregistrer
L’akazehe n’a pas attendu les téléphones portables pour commencer à disparaître.
Des chercheurs burundais en signalaient déjà le recul dans les années 1960. En 1993, Serena Facci dut écouter les archives du Centre de civilisation burundaise avant de pouvoir retrouver des femmes capables d’en produire plusieurs formes. Son étude est donc à la fois une analyse musicale et la trace d’une pratique devenue moins ordinaire.
Le reportage réalisé à Ngozi en 2024 montre qu’elle n’a pas entièrement disparu.
Prudencienne Namukobwa savait encore prolonger la salutation. Emelyne Nzeyimana pouvait lui répondre. Mais beaucoup de personnes présentes n’avaient jamais assisté à un akazehe. Les changements de mode de vie, la transmission insuffisante aux jeunes et les périodes où les contacts physiques sont déconseillés lors d’épidémies fragilisent une forme qui exige justement proximité, durée et mémoire partagée.
On pourrait tenter de la sauver en la faisant monter sur scène.
Le risque serait alors de conserver la prouesse vocale tout en perdant la rencontre qui la rend nécessaire. Un akazehe présenté devant un public demeure une expression artistique. Il ne remplace pas entièrement celui qui surgissait lorsqu’une femme reconnaissait une amie sur le chemin.
Le patrimoine le plus difficile à préserver n’est peut-être pas la mélodie.
C’est le droit de prendre plusieurs minutes pour dire bonjour.
Alors, pourquoi fallait-il deux voix ?
Parce qu’une relation ne peut pas être démontrée par une seule personne.
Une voix peut appeler, souhaiter, raconter et bénir. Elle ne peut pas, seule, prouver qu’elle a été reçue. L’akazehe donne une forme audible à cette évidence : chaque parole lancée réclame une présence capable de l’accueillir sans s’effacer.
Puis les places changent.
Celle qui disait « ma fille » devient celle qui répond. Celle qui répétait « oui » reçoit la liberté de varier. L’aînée et la cadette ne cessent pas d’avoir leur âge, mais elles entrent dans une œuvre où chacune dépend du souffle de l’autre.
Le véritable secret de l’akazehe n’est donc pas caché dans ses paroles.
Il réside dans ce que les deux femmes accomplissent avant la conversation : elles vérifient que leur lien peut encore produire quelque chose qu’aucune d’elles ne possède séparément.
Sur la colline de Ngozi, Prudencienne et Emelyne finissent par desserrer leurs bras.
Elles peuvent maintenant parler.
Mais l’essentiel a peut-être déjà été dit.
L’une a lancé sa voix.
L’autre ne l’a pas laissée tomber.
Repères documentaires
- Serena Facci, trad. Alessandra Ciucci, « The Akazehe of Burundi: Polyphonic Interlocking Greetings and the Female Ceremonial », Ethnomusicology Translations, 2020 — étude ethnomusicologique principale ; gestes de la salutation, analyse des rôles gutera et kwakira, transcriptions, exemples sonores et place de la création féminine. Article original publié en italien en 1996 à partir d’une enquête menée en 1993.
- Isaac Ndimurwanko, Une étude thématique du genre akazehe comme lieu d’expression de la condition de la femme au Burundi, Université du Burundi, 1985-1986 — étude des thèmes féminins présents dans quatorze salutations, largement discutée par Serena Facci.
- Rodney Muhumuza et Gaspard Maheburwa, « A melodic greeting between women in Burundi is at risk of being lost », Associated Press, 2024 — rencontre entre Prudencienne Namukobwa et Emelyne Nzeyimana à Ngozi, témoignages contemporains sur la transmission et le recul de la pratique ; le reportage permet également de voir et d’entendre l’akazehe actuel.
- Firmin Rodegem, Savoir-vivre rundi, 1965 ; Dictionnaire rundi-français, 1970 ; Anthologie rundi, 1973 — vocabulaire des salutations, place de l’oralité et premiers constats sur leur transformation.