Un barrage moderne négocie avec des chiffres hérités
Sur le Nil Bleu, près de la frontière soudanaise, l’Éthiopie a construit le Grand Ethiopian Renaissance Dam, ou GERD. Le barrage doit produire l’électricité dont le pays manque et symbolise un droit au développement longtemps refusé. En aval, l’Égypte redoute qu’un remplissage ou une exploitation mal coordonnés réduisent l’eau disponible pendant les sécheresses. Le Soudan peut bénéficier d’un débit régularisé et d’électricité, mais craint aussi les risques liés à la sécurité et à la gestion du barrage.
Cette crise paraît technique : taille du réservoir, vitesse de remplissage, données hydrologiques, règles applicables aux années sèches. Elle est aussi enfermée dans une vieille architecture politique. En 1929, l’Égypte et le Royaume-Uni ont organisé l’usage du Nil sans l’Éthiopie et avec une représentation coloniale des territoires d’amont. En 1959, l’Égypte et le Soudan indépendant ont partagé entre eux la quasi-totalité du débit alors estimé disponible.
L’Éthiopie n’est juridiquement partie ni à l’accord de 1929 ni à celui de 1959. Pourtant, leurs chiffres ont structuré les barrages, les cultures et les attentes des pays d’aval. Ils ne lient pas Addis-Abeba comme un contrat signé ; ils pèsent comme un monde matériel déjà construit.
Voilà le paradoxe : un partage conclu sans l’Éthiopie ne lui donne aucune part reconnue, mais toute utilisation éthiopienne importante est évaluée par rapport à ce partage.
Le Nil appartient-il vraiment à celui qui est en aval ?
L’Égypte dépend du Nil pour l’essentiel de son eau douce. Cette dépendance n’est pas une formule diplomatique. Population, agriculture, villes et industrie se concentrent dans une vallée étroite entourée de désert. Une diminution durable du débit serait une menace majeure.
Mais la plus grande partie des eaux qui atteignent l’Égypte vient de l’extérieur de ses frontières. Le Nil Bleu, le Sobat et l’Atbara prennent leur source dans les hautes terres d’Afrique orientale. Le Nil Bleu fournit une part déterminante du débit annuel, particulièrement pendant la saison des pluies.
Pendant des décennies, les États d’amont disposent de peu de barrages et consomment relativement moins d’eau. Cette situation est souvent présentée en aval comme un droit historique ; en amont, elle apparaît comme l’effet d’une inégalité de puissance et d’investissement.
Le droit international contemporain ne donne pourtant pas à un pays une propriété absolue sur un fleuve partagé. Il combine l’utilisation équitable et raisonnable, l’obligation de coopérer et celle d’éviter un dommage significatif. Le conflit commence lorsqu’il faut traduire ces principes en volumes, calendriers et responsabilités.
Que dit réellement l’accord de 1929 ?
Le texte de 1929 est un échange de notes entre l’Égypte, formellement indépendante mais sous forte influence britannique, et le Royaume-Uni, qui agit pour le Soudan et ses possessions d’Afrique orientale. Il reconnaît les besoins et « droits naturels et historiques » égyptiens.
L’arrangement attribue alors 48 milliards de mètres cubes à l’Égypte et 4 milliards au Soudan selon les calculs de l’époque. Il prévoit surtout que les projets réalisés dans les territoires sous contrôle britannique ne doivent pas réduire sensiblement l’eau arrivant en Égypte sans son accord. Cette capacité de contrôle est souvent décrite comme un veto égyptien.
Les populations et futurs États du Kenya, de l’Ouganda, du Tanganyika et d’autres territoires ne négocient pas comme souverains. L’Éthiopie, indépendante, n’est pas partie à l’échange de notes, alors que ses hauts plateaux fournissent une large part de l’eau.
L’Éthiopie avait-elle tout de même signé en 1902 ?
L’Égypte invoque souvent un traité anglo-éthiopien de 1902. Dans son article III, l’empereur Menelik II s’engage à ne pas construire ni permettre de travaux sur le Nil Bleu, le lac Tana ou le Sobat qui arrêteraient le débit vers le Nil sans accord avec le gouvernement britannique du Soudan.
La portée du texte est disputée. Les versions linguistiques et la traduction de l’idée d’« arrêter » les eaux ne conduisent pas toutes à la même lecture. Addis-Abeba conteste qu’il s’agisse d’une interdiction permanente de tout ouvrage réduisant ou régulant temporairement le débit. Londres négociait de son côté pour protéger ses intérêts au Soudan et en Égypte.
Ce traité empêche de dire que l’Éthiopie n’a jamais discuté du Nil. Il ne transforme pas pour autant les allocations de 1929 et 1959 en engagements éthiopiens. Aucun volume ne lui est attribué et aucune institution commune à tous les riverains n’est créée.
Le désaccord juridique porte donc autant sur les mots que sur la succession des États et l’évolution du droit des cours d’eau internationaux.
Pourquoi 1959 consolide-t-il le problème ?
En 1959, l’Égypte et le Soudan sont indépendants. Ils concluent un nouvel accord pour organiser la construction du haut barrage d’Assouan et les projets soudanais. Le débit annuel moyen à Assouan est évalué à 84 milliards de mètres cubes.
Après 10 milliards comptés comme pertes par évaporation, 55,5 milliards sont attribués à l’Égypte et 18,5 au Soudan. Les deux pays conviennent aussi de coordonner leur réponse aux revendications des autres riverains.
Ce partage n’est plus signé par une puissance coloniale au nom de territoires africains. Il prolonge néanmoins une logique coloniale : deux États d’aval distribuent entre eux une ressource produite par tout un bassin, sans réserver de part négociée aux pays d’amont.
Les chiffres deviennent ensuite des infrastructures. L’Égypte développe l’irrigation et les villes sur la base d’un volume attendu. Le Soudan construit des barrages et des périmètres. Lorsque l’Éthiopie demande une utilisation plus grande, l’eau n’est pas seulement promise sur le papier : elle est déjà incorporée à des économies et à des vies.
Pourquoi l’Éthiopie construit-elle le GERD en 2011 ?
L’Éthiopie possède un potentiel hydroélectrique considérable mais a longtemps manqué de capitaux pour le développer. En 2011, elle annonce le GERD, financé en grande partie par des ressources nationales et des souscriptions publiques. Le projet devient un symbole d’autonomie.
Le barrage est hydroélectrique : il ne consomme pas l’eau comme une irrigation, puisque celle-ci traverse les turbines et poursuit sa route. Mais le grand réservoir modifie le calendrier du débit et perd une partie de son eau par évaporation. Son remplissage retient temporairement des volumes qui auraient coulé vers le Soudan et l’Égypte.
En année humide, cette retenue peut être absorbée plus facilement. Pendant une sécheresse prolongée, la règle de remplissage et le niveau minimal de production deviennent critiques. L’Éthiopie veut conserver une souplesse d’exploitation ; l’Égypte demande des engagements contraignants et détaillés.
Le désaccord n’est donc pas raisonnablement résumé par « l’Éthiopie vole l’eau » ou « l’Égypte refuse tout barrage ». Il porte sur qui supporte le risque lorsque le fleuve fournit moins que prévu.
Que promet la déclaration de principes de 2015 ?
En mars 2015, l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan signent à Khartoum une déclaration de principes. Elle reconnaît la coopération, l’utilisation équitable et raisonnable, l’obligation de ne pas causer de dommage significatif, l’échange d’informations et le règlement pacifique des différends.
Le texte constitue une reconnaissance politique importante du barrage. Il prévoit des études et une coordination sur le remplissage et l’exploitation. Mais il ne fixe pas lui-même toutes les règles pour les sécheresses futures, ni un mécanisme automatique capable de trancher chaque désaccord.
Les négociations suivantes achoppent précisément sur ces détails. Quelle quantité l’Éthiopie doit-elle libérer pendant plusieurs années sèches ? Les règles doivent-elles être juridiquement contraignantes ? Comment adapter un seuil si le climat change ? Quelle procédure s’applique lorsqu’un pays estime subir un dommage ?
Chaque formule technique transporte l’histoire. Pour l’Égypte, un engagement flou menace une dépendance vitale. Pour l’Éthiopie, un volume fixe pourrait réintroduire par la porte du barrage les allocations qu’elle n’a jamais acceptées.
Pourquoi les données sont-elles aussi politiques ?
Un barrage se gère avec des mesures quotidiennes : pluie, niveau du réservoir, débit entrant, production électrique et lâchers. Partager ces données permet au Soudan d’exploiter ses propres ouvrages et à l’Égypte de prévoir l’eau qui atteindra Assouan.
La confiance manque parce que les acteurs ne partent pas du même point de référence. Le Caire parle de protéger une sécurité hydrique existante. Addis-Abeba parle de corriger un ordre qui lui a interdit de convertir son eau en électricité. Khartoum oscille selon ses intérêts agricoles, électriques, sécuritaires et sa propre crise politique.
Une coopération durable nécessite donc plus qu’un échange de tableaux. Elle doit garantir que les données ne serviront ni à imposer l’ancien partage ni à rendre l’exploitation du barrage imprévisible.
Que change l’accord-cadre d’Entebbe ?
À partir des années 1990, les pays du bassin négocient une institution plus inclusive. Le Cooperative Framework Agreement est ouvert à la signature à Entebbe en 2010. Il affirme l’utilisation équitable et raisonnable du Nil et prévoit une Commission du bassin.
L’Éthiopie, le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Burundi le ratifient ; le dépôt de l’instrument du Soudan du Sud en 2024 fournit la sixième ratification nécessaire. L’accord entre en vigueur en octobre 2024.
L’Égypte et le Soudan refusent de le signer. Leur désaccord porte notamment sur la formule relative à la sécurité hydrique et sur la crainte que la majorité puisse affaiblir leurs usages établis. L’entrée en vigueur crée donc une nouvelle architecture, mais pas l’unité de tout le bassin.
Deux légitimités se font désormais face : les arrangements d’aval construits autour de 1929 et 1959, et un accord d’amont qui revendique l’équité sans la participation des deux plus grands usagers historiques. Le droit ne remplace pas encore la négociation ; il reflète sa fracture.
Le barrage prive-t-il déjà l’Égypte d’eau ?
Les effets ne peuvent être lus uniquement à partir du niveau du lac ou du calendrier d’une année. Le remplissage a coïncidé avec des saisons hydrologiques variables. Le haut barrage d’Assouan offre à l’Égypte une réserve importante, ce qui amortit certains changements à court terme.
Le risque le plus sérieux apparaît lors d’une succession d’années sèches. Si chaque pays cherche alors à maintenir ses propres réserves sans règle commune, les décisions deviennent antagonistes. Un chiffre spectaculaire sur le volume total du réservoir ne suffit pas à mesurer ce risque.
Une enquête honnête doit donc refuser deux certitudes faciles : le désastre égyptien déjà démontré et l’innocuité automatique d’un barrage hydroélectrique. Tout dépend de son exploitation, de la sécheresse et de la coopération.
Peut-on décoloniser un fleuve sans déplacer le dommage ?
Décoloniser le Nil ne signifie pas effacer les besoins de cent millions d’Égyptiens au motif que des Britanniques ont autrefois favorisé leur pays. Les populations actuelles ne sont pas les signataires de 1929. Leur dépendance est réelle.
Cela ne peut pas non plus signifier que l’Éthiopie renonce indéfiniment à produire de l’électricité pour préserver un partage auquel elle n’a jamais participé. Une justice qui fige l’inégalité au nom des investissements existants récompense toujours le premier utilisateur puissant.
La solution doit déplacer le centre de la négociation : quitter la propriété de volumes supposés éternels pour gérer ensemble le risque variable. Cela implique des seuils de sécheresse, des données partagées, des mécanismes d’adaptation et peut-être des échanges d’électricité qui rendent la coopération matériellement avantageuse.
Le secret colonial n’est pas un traité capable de commander magiquement au barrage. C’est une asymétrie devenue infrastructure. Les accords anciens ont donné à certains États le temps de bâtir autour d’une eau garantie et aux autres l’obligation de justifier chaque ouvrage. Le GERD rend cette hiérarchie impossible à ignorer ; il ne suffit pas, à lui seul, à inventer le nouvel ordre.
Petit lexique
- Accord-cadre d’Entebbe : traité de coopération du bassin du Nil ouvert à la signature en 2010 et entré en vigueur en 2024 pour ses États parties.
- Assouan : haut barrage égyptien dont le réservoir, le lac Nasser, régule le Nil.
- GERD : Grand Ethiopian Renaissance Dam, grand barrage hydroélectrique éthiopien sur le Nil Bleu.
- Nil Bleu : affluent venant d’Éthiopie qui rejoint le Nil Blanc à Khartoum.
- Utilisation équitable et raisonnable : principe du droit international visant un partage juste entre États riverains.
- Volume de retenue : quantité d’eau stockée temporairement ou durablement dans un réservoir.
Sources
- Nations unies, Treaties concerning the Utilization of International Water Courses for Other Purposes than Navigation: Africa, texte de l’échange de notes de 1929.
- Égypte et Soudan, Agreement for the Full Utilization of the Nile Waters, 1959.
- Égypte, Éthiopie et Soudan, Declaration of Principles on the Grand Ethiopian Renaissance Dam, 23 mars 2015.
- Nile Basin Initiative, documentation sur le Cooperative Framework Agreement et son entrée en vigueur en octobre 2024.
- Conseil de sécurité des Nations unies, séances et communications relatives au GERD, notamment S/2021/565 et S/2024/659.