Le thé change de propriétaire, pas la question de la terre
À Kericho, dans les hautes terres du Kenya, les rangées de thé semblent former un paysage naturel. Elles alimentent des usines, des marques mondiales et l’une des grandes filières d’exportation du pays. Pourtant, sous cette continuité verte se trouve une contestation non résolue : des communautés kipsigis et talai affirment que ces domaines occupent des terres prises par l’administration britannique.
Le dossier n’appartient pas seulement aux archives. En 2019, la National Land Commission du Kenya a reconnu une injustice foncière historique et recommandé des restitutions, des compensations, des excuses et un réexamen des baux. Des sociétés de thé ont saisi la justice. En 2023, la Haute Cour a annulé la décision parce qu’elles n’avaient pas été correctement entendues, sans pour autant démontrer que les expulsions coloniales n’avaient pas eu lieu.
Entre-temps, des plantations ont été revendues à de nouveaux groupes. Les noms changent : Unilever devient Ekaterra puis Lipton Teas and Infusions ; James Finlay cède ses activités kényanes à Browns Investments. La dette foncière, elle, ne disparaît pas dans la transaction.
La question actuelle est donc moins « que s’est-il passé autrefois ? » que « que vend-on exactement lorsqu’une entreprise cède une plantation née d’une dépossession contestée ? »
Comment la terre de Kericho est-elle devenue une plantation ?
Les hautes terres à l’ouest de la vallée du Rift offrent pluies, altitude et sols favorables au thé. Avant l’arrivée des domaines, elles ne sont pas vides. Les Kipsigis y cultivent, élèvent du bétail et organisent l’accès à la terre selon des droits que l’administration coloniale ne reconnaît pas comme une propriété enregistrée à l’européenne.
Au début du XXe siècle, le pouvoir britannique classe de vastes superficies comme « Crown Land ». Cette fiction juridique convertit l’absence de titre délivré par la colonie en disponibilité de la terre pour la Couronne. Des concessions sont attribuées aux colons et aux entreprises dans les « White Highlands ».
La culture commerciale du thé se développe à Kericho dans les années 1920. Elle exige des blocs continus, des routes, des usines et une main-d’œuvre abondante. Des familles perdent champs, pâturages et lieux associés à leurs ancêtres. Certaines sont repoussées vers des zones plus petites ; d’autres reviennent comme travailleurs sur le territoire dont elles revendiquent l’usage antérieur.
Pourquoi les Talai sont-ils particulièrement visés ?
Les Talai forment un groupe lié à des autorités spirituelles et politiques, souvent désignées par le terme orkoiyot. Les Britanniques craignent leur capacité à mobiliser et à légitimer la résistance. Le souvenir de la lutte menée chez les Nandi par Koitalel arap Samoei renforce cette méfiance.
L’administration traite progressivement les Talai comme une collectivité dangereuse. Surveillance, restrictions de mouvement et déplacements forcés les isolent. Dans les années 1930, des familles sont envoyées vers Gwassi, près du lac Victoria, dans un environnement où beaucoup souffrent de maladie et de pénurie.
Cette histoire explique pourquoi la revendication actuelle ne concerne pas seulement une surface agricole. Pour les Talai, l’exil a brisé des réseaux, des fonctions rituelles et une relation territoriale. Une compensation calculée uniquement sur la valeur ancienne des parcelles manquerait une partie de la perte.
Elle explique aussi la forme collective de la demande. Les plaignants ne cherchent pas à reconstituer quelques contrats privés disparus. Ils contestent une politique qui a désigné toute une communauté comme obstacle au projet colonial.
Pourquoi le thé a-t-il rendu la dépossession durable ?
Les théiers produisent pendant des décennies. Les routes, logements, usines et réseaux électriques fixent une économie sur place. Une fois ce capital installé, chaque gouvernement hésite davantage à remettre en cause le domaine.
À l’indépendance en 1963, le Kenya hérite d’une filière qui fournit emplois, impôts et devises. Les grandes concessions ne sont pas automatiquement rendues aux communautés expulsées. Les sociétés continuent d’exploiter les terres sous des baux reconnus par l’État indépendant.
Le succès même de Kericho devient alors un argument en faveur du statu quo. Toucher aux domaines menacerait la production, dit-on. Mais ce raisonnement signifie que plus une terre prise produit de richesse, plus sa restitution devient difficile.
Les communautés se retrouvent dans une position paradoxale : leur présence ancienne est présentée comme difficile à prouver, tandis que la continuité des sociétés est garantie par des documents produits après leur éviction. Le temps consolide le titre du concessionnaire et fragilise la mémoire du déplacé.
Que reconnaît la Constitution kényane de 2010 ?
La Constitution de 2010 tente de rompre avec l’histoire des accaparements. Elle crée la National Land Commission et lui confie notamment la possibilité d’enquêter sur les injustices foncières présentes ou historiques et de recommander une réparation.
Elle réforme aussi les baux détenus par des non-citoyens, limités à quatre-vingt-dix-neuf ans. Cette règle alimente les attentes dans les comtés de Kericho et Bomet : à l’expiration ou au renouvellement, les autorités locales et les communautés devraient-elles avoir leur mot à dire ?
Le mot « historique » ne garantit aucune restitution. Il faut identifier les ayants droit, établir la dépossession, déterminer les limites, entendre les propriétaires actuels et choisir entre retour, compensation ou partage de revenus. Chaque étape ouvre une bataille de procédure.
La réforme crée donc un guichet, pas une solution automatique. Elle permet néanmoins à une mémoire longtemps reléguée au rang de plainte politique de devenir un dossier administratif et juridique.
Qu’a décidé la National Land Commission en 2019 ?
Après avoir examiné les plaintes, la Commission publie en mars 2019 une décision reconnaissant les Kipsigis et les Talai comme victimes d’injustices foncières historiques. Ses recommandations sont ambitieuses.
Elle demande notamment une reconnaissance de la prise illégitime des terres, des excuses britanniques, des compensations, des programmes de développement et l’identification de terres destinées à la réinstallation. Elle propose que les domaines soient remesurés afin de repérer d’éventuels surplus et que les renouvellements de baux impliquent les comtés concernés.
La Commission envisage ainsi plusieurs responsables. Le Royaume-Uni est interpellé pour les actes de son administration coloniale. L’État kényan l’est pour n’avoir pas corrigé la situation à l’indépendance. Les multinationales le sont parce qu’elles continuent de tirer profit des domaines.
Cette répartition évite une réponse trop commode : Londres ne peut dire que tout relève désormais du Kenya, Nairobi que le crime fut britannique, et les sociétés qu’elles n’ont fait qu’acheter un actif légal.
Pourquoi les entreprises ont-elles obtenu l’annulation ?
Douze sociétés et organisations du secteur contestent la décision. Elles soutiennent notamment qu’elles n’ont pas reçu une information suffisante sur l’enquête et n’ont pas pu présenter pleinement leurs arguments avant les recommandations.
En avril 2023, la juridiction kényane leur donne raison sur le terrain de l’équité procédurale. La décision de 2019 est annulée. La justice ne déclare pas que les Kipsigis et Talai n’ont jamais été déplacés. Elle juge que la Commission ne pouvait statuer ainsi sans offrir aux détenteurs des domaines une audition conforme au droit administratif.
Cette distinction est capitale. Dans le débat public, une annulation peut être racontée comme la preuve que la revendication était fausse. Juridiquement, elle signifie que l’institution doit reprendre son travail selon une procédure plus robuste.
Le Sénat kényan a ensuite demandé la réouverture des investigations. En 2024, devant le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, le Kenya a encore présenté l’affaire comme non résolue et rappelé que les entreprises avaient engagé des actions judiciaires.
Pourquoi la plainte vise-t-elle aussi Londres ?
Les expulsions et la classification des Crown Lands ont été décidées sous le drapeau britannique. Les plaignants considèrent donc qu’une réparation limitée au contribuable kényan ferait payer l’ancien colonisé pour l’acte du colonisateur.
Des représentants kipsigis et talai ont sollicité les mécanismes des Nations unies. En 2021, des experts ont adressé une communication au Royaume-Uni au sujet des déplacements, violences et pertes attribués à l’administration coloniale. Ils ont aussi interrogé le rôle des entreprises et les voies de recours disponibles.
Londres oppose généralement des difficultés de compétence, de preuve et de responsabilité à travers le temps. Le précédent des Mau Mau, pour lesquels le gouvernement britannique a conclu un accord en 2013 avec des milliers de victimes de torture, montre pourtant qu’une réparation coloniale n’est pas juridiquement inimaginable.
Le dossier de Kericho est différent : il porte sur la terre, les profits accumulés et les héritiers collectifs, non seulement sur des sévices individuels documentés. Il oblige à décider jusqu’où se transmet une responsabilité lorsque l’actif, lui, a traversé les générations.
Une entreprise actuelle hérite-t-elle d’une dette historique ?
Les sociétés répondent qu’elles exploitent des baux valides, emploient des milliers de personnes et produisent une part importante des exportations. Certaines n’existaient pas au moment des premières évictions ou ont acquis les domaines bien plus tard.
Mais l’absence de culpabilité pénale ne règle pas la question de l’enrichissement. Acheter une plantation, c’est acheter ses théiers, ses bâtiments, ses contrats et la maîtrise du sol. Si la valeur du sol dépend d’une dépossession jamais réparée, le nouvel acquéreur bénéficie de cette continuité.
Les ventes récentes rendent le problème visible. Une cession peut comporter des engagements sociaux, une participation destinée à une fiducie communautaire ou des garanties d’emploi. Ces mesures ont une valeur concrète, mais elles ne répondent pas nécessairement à la revendication foncière. Une communauté choisie comme bénéficiaire d’un programme n’est pas automatiquement reconnue comme titulaire d’un droit.
La responsabilité pourrait donc prendre plusieurs formes : restitution de certaines parcelles, loyer révisé, participation aux bénéfices, fonds indépendant, accès aux infrastructures ou négociation obligatoire lors des transferts. La difficulté est de ne pas laisser l’entreprise définir seule la réparation.
Que réclament réellement les communautés ?
Il n’existe pas une demande unique portée à l’identique par tous les Kipsigis et Talai. Certains privilégient le retour de terres ou la réinstallation. D’autres mettent l’accent sur une compensation, des excuses, des services publics, des emplois ou une part durable de la richesse du thé.
Cette diversité est normale. Une dépossession vieille de plusieurs générations a produit des descendants nombreux, des limites contestées et des situations sociales différentes. Elle ne peut être réparée comme la restitution d’une maison occupée depuis hier.
Elle crée aussi un risque de représentation. Qui peut négocier au nom de la communauté ? Comment empêcher que des élus, des associations, des avocats ou des anciens captent la décision ? Comment inclure les femmes, souvent affectées par l’accès à la terre mais moins présentes dans les titres et les instances ?
Une réparation crédible doit donc être contrôlable : bénéficiaires identifiés, comptes publics, mécanisme de plainte et choix collectifs documentés. Sinon, l’injustice historique devient une ressource politique de plus.
Comment éviter que Kericho devienne un musée de la faute ?
Raconter uniquement les expulsions transformerait les Kipsigis et Talai en victimes du passé. Or ils agissent aujourd’hui devant les commissions, les tribunaux, le Parlement et les Nations unies. Ils ne demandent pas que les collines cessent de produire ; ils contestent la distribution de leur valeur et le droit de décider de leur avenir.
Le dossier révèle enfin une faiblesse de la décolonisation économique. L’État a changé, les actionnaires se sont succédé, les marques se sont recomposées ; l’unité fondamentale — le grand domaine créé par la Crown Land — demeure.
La dette coloniale de Kericho n’est donc pas une facture morale posée sur un événement ancien. C’est un actif encore exploité, vendu et protégé. Tant que sa transmission restera plus simple que la réparation de son origine, le thé continuera de rapporter chaque jour sur une question que personne n’a soldée.
Petit lexique
- Crown Land : terre déclarée propriété de la Couronne britannique par l’administration coloniale.
- Kipsigis : communauté kalenjin fortement implantée dans les hautes terres de Kericho et Bomet.
- National Land Commission : institution kényane chargée notamment d’enquêter sur les injustices foncières historiques.
- Orkoiyot : autorité spirituelle et politique dans plusieurs sociétés kalenjin.
- Talai : groupe lié à des lignées d’orkoiyot, soumis à des mesures coloniales de déplacement et de surveillance.
- White Highlands : terres fertiles réservées principalement aux colons européens dans le Kenya britannique.
Sources
- Kenya National Land Commission, décision publiée dans la Kenya Gazette, notice no 1995 du 1er mars 2019.
- Haute Cour du Kenya, Republic v National Land Commission & others; Tuei & others, jugement du 20 avril 2023.
- Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, communication AL GBR 5/2021 sur les Kipsigis et Talai.
- Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, examen du Kenya, compte rendu CERD/C/SR.3123, décembre 2024.
- Sénat du Kenya, rapports et débats sur la pétition relative aux injustices foncières historiques de Kericho et Bomet, 2023-2024.