Des étoiles posées sur le lac

Depuis la rive burundaise du lac Tanganyika, les nuits sans lune se couvrent de points lumineux. Des pêcheurs éloignent deux pirogues, les relient en catamaran et suspendent des lampes au-dessus de l'eau. Sous la lumière, de petits poissons argentés se concentrent. Un filet profond remonte entre les embarcations.

Ces poissons sont appelés ndagala au Burundi. Le nom réunit principalement deux clupéidés endémiques du lac, Stolothrissa tanganicae et Limnothrissa miodon. Ils ressemblent à des sardines, mais vivent en eau douce et n'ont jamais rejoint le Tanganyika depuis l'océan à l'époque humaine.

Pourquoi faut-il éclairer la nuit pour les capturer ? La lampe ne « réveille » pas simplement les poissons. Elle modifie une relation entre plancton, profondeur, obscurité et filet. Son passage récent du pétrole à la LED montre aussi comment une économie de carburant peut augmenter discrètement la capacité de pêche.

Deux sardines nées dans un lac

Le Tanganyika est un lac très ancien, profond et isolé. Son eau libre abrite une chaîne alimentaire courte : le phytoplancton nourrit le zooplancton ; deux petits clupéidés consomment ce plancton ; des poissons prédateurs du genre Lates les poursuivent.

Stolothrissa tanganicae, généralement la plus petite, vit davantage au large. Limnothrissa miodon, souvent plus grande, fréquente aussi les zones côtières et peut manger de petits poissons en grandissant. Au Burundi, cette seconde espèce est parfois appelée lumpu, tandis que ndagala sert de nom collectif dans le commerce.

Ces poissons ont une vie courte et une reproduction rapide. Leur abondance peut changer fortement d'une saison et d'une année à l'autre. Les vents déplacent les eaux productives et les bancs ; les prédateurs suivent. Une bonne nuit à un endroit ne signifie donc pas que le stock entier augmente.

Ils jouent un rôle alimentaire majeur. Frais, séchés ou fumés, ils apportent protéines et revenus bien au-delà des plages de débarquement. À l'échelle du bassin, la pêche fait vivre directement ou indirectement des centaines de milliers de personnes.

La lumière fabrique un banc provisoire

Dans l'obscurité, les petits poissons et le zooplancton effectuent des déplacements verticaux. Beaucoup remontent vers les couches superficielles quand le risque d'être vus diminue. Une lampe crée alors une zone lumineuse localisée. Des organismes planctoniques et des poissons phototactiques s'y rassemblent ou restent à proximité.

Les pêcheurs abaissent entre les pirogues un carrelet en forme de poche ou de pyramide. Les lampes maintiennent la concentration au-dessus du filet. Lorsque le moment paraît favorable, l'équipage hisse l'ensemble et enferme le banc.

La technique dépend d'un contraste. Pendant la pleine lune, la lumière naturelle se diffuse sur toute la surface et réduit l'avantage de la lampe. Les pêcheurs suspendent souvent leur activité durant plusieurs nuits autour de cette phase. Ce repos lunaire n'est pas nécessairement une règle écologique conçue pour protéger le stock ; il découle d'abord d'une baisse d'efficacité.

Vent, vagues et courant comptent autant que l'ampoule. Une embarcation qui dérive trop vite sépare le poisson du filet. Une eau agitée disperse ou réfracte le faisceau. La distance à la côte et la position du banc peuvent expliquer davantage la prise que le type de lampe.

Du flambeau au catamaran

La pêche lumineuse au ndagala était déjà pratiquée depuis longtemps lorsque les administrations coloniales et les projets de développement commencèrent à la mécaniser. À la fin des années 1950, le Burundi encouragea des unités artisanales composées de deux canoës métalliques, de plusieurs lampes et d'un grand filet levant.

Une communication présentée à la FAO en 1972 indique que le nombre de ces unités était passé de douze en 1957 à 538 en 1972. L'État réservait certaines plages, formait des équipages et cherchait à augmenter les captures. Les prévisions optimistes se heurtèrent rapidement à la baisse du rendement par unité et à la crainte d'une surexploitation.

Cette histoire contredit l'idée d'une pêche « traditionnelle » restée identique. Les pêcheurs ont adopté métal, moteurs, filets manufacturés, lampes à pression puis batteries. Chaque innovation réduit une contrainte et change le nombre de nuits possibles, la profondeur atteinte ou la quantité de poisson concentrée.

Les grandes sennes industrielles ont également opéré dans les eaux burundaises, avec une capacité sans commune mesure avec les pirogues. Le partage du lac entre pêche coutumière, artisanale et industrielle a créé des conflits sur l'accès, les plages et les statistiques.

Quand la LED remplace le pétrole

Pendant plus d'un demi-siècle, les lampes à pression brûlant du kérosène ont dominé. Elles produisent une lumière chaude, du bruit, de la chaleur et demandent un carburant quotidien. Une flamme est aussi fragile sous la pluie et le vent.

À partir des années 2010, des pêcheurs du Tanganyika ont bricolé des systèmes LED alimentés par batterie. Une étude menée près de Kigoma, sur la rive tanzanienne, a observé une adoption très rapide après 2014. La batterie coûtait moins cher à recharger que l'achat de pétrole et fonctionnait mieux par mauvais temps.

Les LED émettaient un spectre différent et pénétraient plus profondément. Elles étaient associées à une légère hausse des captures dans l'expérience, mais le lieu de pêche et les conditions environnementales comptaient davantage. Leur principal avantage était économique et pratique, pas une multiplication miraculeuse du poisson.

Cette étude ne fut pas conduite au Burundi. Elle décrit une technologie circulant autour du même lac et un mécanisme transposable, mais elle ne permet pas d'affirmer que toutes les flottes burundaises l'ont adoptée au même rythme. Les équipements dépendent du prix des batteries, de l'électricité et des réseaux commerciaux locaux.

Économiser peut augmenter l'effort

Une lampe moins chère réduit le coût d'une nuit. Elle peut améliorer le revenu sans augmenter fortement la prise de chaque sortie. Mais elle permet aussi de pêcher plus souvent, plus longtemps ou par mauvais temps. Multiplié par des centaines d'unités, ce gain devient une hausse de la pression totale.

Les économistes des pêches parlent parfois de « progrès rampant » : la puissance effective augmente sans que le nombre officiel de bateaux change. Un permis par catamaran ne mesure ni la luminosité, ni l'autonomie de la batterie, ni la qualité du filet.

L'étude sur les LED a également observé que la majorité des poissons des deux espèces dominantes capturés étaient immatures. Un travail publié en 2023 sur les eaux du nord-est burundais concluait à une forte exploitation des deux clupéidés dans les sites étudiés et à la domination de petites tailles dans les prises.

Ces résultats ne signifient pas que chaque petit poisson est illégal ou que la pêche doit cesser. Les espèces ont naturellement de petites tailles et des cycles courts. Ils indiquent qu'une gestion fondée seulement sur le tonnage débarqué risque d'ignorer la structure d'âge et la capacité de renouvellement.

Le lac se réchauffe par-dessous

La pêche n'est pas la seule force qui modifie les captures. Le Tanganyika est stratifié : une couche supérieure chaude et oxygénée repose sur des eaux profondes pauvres en oxygène. Le vent saisonnier mélange les couches et fait remonter des nutriments qui soutiennent le plancton.

Avec le réchauffement, la différence de température entre surface et profondeur se renforce. Le mélange devient plus difficile, donc moins de nutriments atteignent la lumière. Une étude combinant sédiments, températures et données écologiques conclut que ce changement a réduit la production et contracté l'habitat oxygéné du fond dans les zones étudiées.

Séparer parfaitement climat et pêche reste difficile. Une baisse des prises peut venir de stocks moins productifs, d'un effort accru, d'un déplacement des bancs ou de statistiques incomplètes. Les deux pressions peuvent s'additionner : une population affaiblie par la productivité du lac supporte moins bien une technologie plus efficace.

Le Tanganyika traverse quatre pays. Un poisson attiré une nuit au Burundi peut avoir grandi dans des eaux congolaises ou tanzaniennes. Des règles nationales incohérentes déplacent l'effort au lieu de le réduire. La coopération régionale est donc une nécessité biologique autant que diplomatique.

Mesurer la lumière plutôt que l'interdire

Interdire les lampes ferait disparaître une pêche essentielle sans garantir la protection du stock. La lumière est l'outil qui rend exploitable une ressource dispersée. La gestion peut plutôt agir sur le nombre d'unités, la taille des mailles, les zones de reproduction, les périodes de repos et le suivi des débarquements.

Les nuits de pleine lune offrent déjà une interruption régulière, mais sa durée et son respect varient. Une fermeture utile doit correspondre à la biologie des poissons, pas seulement au calendrier céleste. Elle doit aussi être acceptable pour des équipages qui vivent de revenus quotidiens.

Comparer les captures par unité d'effort exige enfin de décrire l'unité réelle : bateau, nombre de lampes, puissance, heures, profondeur et filet. Sans cela, une stabilité apparente du rendement peut cacher une technologie toujours plus performante.

Il faut également suivre ce qui arrive après le débarquement. Séchage sur le sable, fumage, transport et stockage causent des pertes qui peuvent être réduites sans capturer un poisson supplémentaire. Améliorer la qualité du séchage ou l'accès au marché peut augmenter le revenu par kilogramme et diminuer la pression qui pousse à multiplier les sorties.

La durabilité commence ainsi sur le lac, mais se poursuit jusqu'au marché.

Ce que la lampe rend visible

Pourquoi les pêcheurs du Tanganyika allument-ils la nuit ? Pour créer au-dessus de leur filet un banc provisoire dans une eau où les poissons seraient autrement dispersés. La lampe transforme la lumière en outil de rassemblement.

Elle révèle aussi le dilemme du lac. Chaque progrès peut rendre le travail moins coûteux et plus sûr, tout en augmentant la capacité collective d'extraction. Les points lumineux sont donc à la fois un paysage, une technique et un indicateur : ce qui brille à la surface dépend de la productivité invisible des profondeurs.

Petit lexique

  • Clupéidé : famille de poissons comprenant notamment harengs, sardines et ndagala.
  • Pélagique : vivant dans l'eau libre, loin du fond et souvent de la rive.
  • Phototaxie : déplacement d'un organisme en réponse à la lumière.
  • Carrelet : filet horizontal que l'on descend puis relève sous les poissons.
  • Effort de pêche : combinaison du nombre d'unités, du temps et de la puissance utilisés pour pêcher.

Sources

  • Huruma Mgana et coll., « Adoption and consequences of new light-fishing technology on Lake Tanganyika », PLOS ONE, 2019 : https://doi.org/10.1371/journal.pone.0216580
  • M. Ngomirakiza et L. Haling, « The Development of an Artisanal Fishery in the Burundi Waters of Lake Tanganyika », FAO, 1972 : https://www.fao.org/4/d7238e/d7238e03.htm
  • Charles Niyonkuru, Remy Ntakirutimana et Gaspard Ntakimazi, « Population Dynamics and Exploitation Level of Two Clupeid Fish Species », 2023 : https://doi.org/10.9734/ajfar/2023/v24i6650
  • Andrew S. Cohen et coll., « Climate warming reduces fish production and benthic habitat in Lake Tanganyika », PNAS, 2016 : https://doi.org/10.1073/pnas.1603237113
  • FAO, Lake Tanganyika, Burundi — Results of the 1992–93 Catch Assessment Surveys : https://www.fao.org/fishery/static/LTR/FTP/TD24.PDF