Le sommet arabe qui se tenait en 1378
Le 9 octobre 2010, des chefs d’État arabes se réunissent à Syrte. Derrière la tribune, la date officielle surprend les visiteurs : nous sommes le 9 du mois des Dattes, en l’an 1378 depuis la mort du Prophète.
Dans presque tout le monde, les journaux indiquent 2010. Dans le calendrier musulman, l’année est 1431 de l’Hégire. En Libye, les trois réponses peuvent apparaître sur des documents différents — avec parfois une quatrième façon de compter à partir de la naissance de Mahomet.
Sous Mouammar Kadhafi, le pouvoir n’a pas seulement rebaptisé les rues et les institutions. Il a déplacé le point de départ des années et remplacé janvier, juillet ou août par des noms comme « mois du Feu », « Nasser » et « Hannibal ». Un acte administratif pouvait donc être parfaitement valable à Tripoli et sembler vieux de six siècles à l’étranger.
Pourquoi compliquer ainsi une opération aussi banale que dater une lettre ? Parce qu’un calendrier n’est jamais seulement un tableau de jours. Il décide quel événement fonde le temps commun — et qui possède l’autorité de le recommencer.
Avant Kadhafi, deux temps coexistaient déjà
La Libye n’avait pas attendu la révolution de 1969 pour utiliser plusieurs calendriers. Comme dans les autres pays musulmans, le calendrier lunaire de l’Hégire rythmait ramadan, pèlerinage et fêtes religieuses. Son année compte environ 354 jours : les mois se déplacent donc à travers les saisons solaires.
Pour l’administration, le commerce international et les usages civils, le calendrier grégorien restait pratique. Ses douze mois suivent l’année solaire et demeurent alignés avec les saisons. Dans de nombreux pays, ces deux systèmes se côtoient sans se disputer : l’un date une fête, l’autre une échéance bancaire.
Le calendrier de Kadhafi ne remplace pas proprement l’un par l’autre. Il emprunte à chacun. Ses mois civils gardent la durée et l’ordre du calendrier solaire, mais reçoivent des noms nouveaux. Ses années changent de point de départ pour afficher une référence islamique. Le résultat est un objet politique hybride.
Pourquoi l’Hégire ouvre-t-elle normalement l’année musulmane ?
L’ère musulmane compte traditionnellement depuis l’Hégire, la migration de Mahomet et de ses compagnons de La Mecque à Médine en 622. Le choix ne célèbre ni une naissance ni un décès. Il retient la fondation d’une communauté politique et religieuse autonome.
La tradition attribue la formalisation de ce calendrier au calife Omar, quelques années après la mort du Prophète. Il fallait dater correspondances, impôts et engagements de manière cohérente. L’Hégire offrait un commencement partagé.
En déplacer l’origine n’est donc pas une simple correction chronologique. Cela conteste une convention adoptée par la communauté musulmane depuis les premiers siècles. Kadhafi s’accorde le pouvoir de décider qu’un autre moment de la vie prophétique doit désormais ordonner le temps libyen.
1978 : compter depuis une mort
Le 1er décembre 1978, Kadhafi annonce que les jours, les mois et les années devront être calculés à partir de la mort du prophète Mahomet en 632, et non plus depuis son départ pour Médine dix ans auparavant.
La différence semble arithmétique : il suffit, en théorie, d’ajouter 632 à l’année libyenne solaire pour retrouver l’année chrétienne. Ainsi, 1378 « depuis la mort du Prophète » correspond à 2010. Sur certains certificats scolaires de 2006 figure l’année 1374.
Mais cette simplicité cache plusieurs hésitations. À certaines périodes, les documents officiels comptent plutôt depuis la naissance du Prophète. Les usages solaires et lunaires se croisent. La date grégorienne demeure nécessaire pour traiter avec l’extérieur. La révolution ne crée pas un système parfaitement stable ; elle crée l’obligation de suivre ses changements.
Douze mois arrachés à Rome
Le régime s’attaque ensuite aux noms des mois grégoriens, hérités en partie de divinités, d’empereurs et de traditions romaines. Pourquoi une révolution arabe devrait-elle dire juillet en mémoire de Jules César ou août en mémoire d’Auguste ?
Les appellations officielles assemblent saisons, agriculture et héros politiques. Janvier devient le mois du Feu ; février celui de la floraison ; mars le Printemps ; avril l’Oiseau ; mai l’Eau ; juin l’Été. Juillet reçoit le nom de Nasser, en hommage au dirigeant égyptien Gamal Abdel Nasser. Août devient Hannibal, le général carthaginois. Septembre est al-Fateh, associé à la révolution du 1er septembre 1969. Octobre est le mois des Dattes, novembre celui du Labour et décembre al-Kanun.
Ce calendrier raconte une histoire à chaque rendez-vous. La nature encadre l’année ; Nasser et Hannibal fournissent des ancêtres ; la révolution de Kadhafi occupe son propre mois.
Un mois pour faire entrer la révolution dans chaque formulaire
Nommer septembre al-Fateh ne se contente pas de commémorer le coup d’État qui renversa le roi Idris. Le mot apparaît sur contrats, programmes scolaires, journaux et avis administratifs. Chaque date répète l’origine du régime.
Une fête nationale annuelle peut être ignorée jusqu’au jour venu. Un mois revient dans la langue pendant trente jours et se glisse dans toutes les archives. Pour demander un permis ou recevoir une paie, il faut écrire le nom de la révolution.
Le calendrier réalise ainsi ce que les portraits officiels accomplissent dans l’espace : il rend le pouvoir difficile à éviter. Kadhafi prétend n’être qu’un « Guide » dans un système où le peuple gouverne directement. Pourtant, l’année elle-même ramène à son acte fondateur.
Hannibal et Nasser : choisir sa généalogie
Les deux noms de personnes disent aussi l’orientation du récit national. Nasser représente le panarabisme, l’anticolonialisme et la dignité retrouvée après l’emprise européenne. Hannibal relie la Libye à une antiquité nord-africaine capable de défier Rome.
Ces références ne suivent pas une généalogie pure. Hannibal était carthaginois ; son histoire appartient aujourd’hui surtout à la Tunisie. Nasser était égyptien. Kadhafi fabrique moins une liste de héros strictement libyens qu’une famille politique : l’Afrique du Nord, l’arabisme et la résistance à l’Occident.
Les mois deviennent alors une carte idéologique. Ils disent de quels voisins et de quels siècles la Jamahiriya veut se sentir l’héritière.
Le calendrier comme décolonisation
Le régime justifie ses réformes par l’authenticité. Le calendrier grégorien serait l’un des vestiges d’une domination européenne et chrétienne. Employer « janvier » ou compter depuis la naissance du Christ reviendrait à habiter un temps imposé.
L’argument rencontre une réalité historique. L’Italie a colonisé la Libye de 1911 à 1943 et a cherché à transformer brutalement son territoire, sa population et ses institutions. Les puissances européennes ont longtemps décidé des cartes et des noms.
Mais le calendrier grégorien n’est plus, à la fin du XXe siècle, la propriété politique de l’Europe. Il fonctionne comme norme internationale. Le rejeter ne libère pas l’administration de ses contraintes : ambassades, compagnies pétrolières, banques et compagnies aériennes doivent toujours convertir les dates.
La décolonisation symbolique produit donc une dépendance nouvelle envers les traducteurs du temps.
Qui effectuait les conversions ?
Pour un fonctionnaire, un étudiant ou un comptable, la réforme exige un apprentissage quotidien. Un diplôme daté de 1374 doit être expliqué à une université étrangère. Une loi cite parfois une date lunaire religieuse et son équivalent solaire révolutionnaire. Un contrat international conserve souvent la date grégorienne pour éviter l’ambiguïté.
Les Libyens développent des habitudes pratiques : reconnaître les équivalences, lire le contexte, conserver deux dates. Les institutions chargées des relations extérieures ne peuvent jamais se permettre d’oublier l’autre calendrier.
Cette gymnastique est inégalement répartie. Le dirigeant décide ; les secrétaires, juristes, enseignants et citoyens réparent la compatibilité. Un symbole de souveraineté devient du travail administratif invisible.
L’État peut-il changer l’heure qu’il est ?
Le pouvoir de nommer le temps n’est pas propre aux dictatures. Les révolutions française, soviétique ou éthiopienne ont modifié calendriers, fêtes et ères. Tout État fixe des jours fériés, une heure légale et la date de ses documents.
La particularité libyenne tient à la personnalisation et à l’instabilité du dispositif. Les appellations varient, les points de départ se superposent et les décisions suivent les intuitions du Guide. Contester la logique du calendrier revient moins à débattre d’une norme technique qu’à contester son auteur.
Lors d’une réunion d’un comité populaire rapportée par le journaliste Neil MacFarquhar, une femme demande pourquoi la Libye ne compte pas comme les autres pays musulmans. La question semble triviale. Elle touche en réalité à la limite du prétendu pouvoir populaire : tout peut être discuté, sauf ce que le Guide a décidé de faire du temps.
La religion elle-même remise à l’heure
Kadhafi ne limite pas ses interventions au calendrier civil. Il conteste l’autorité des traditions rapportées, veut privilégier le Coran et entre en conflit avec des religieux. La Libye commence parfois ramadan ou célèbre des fêtes un jour différent de ses voisins.
Déplacer l’ère depuis l’Hégire vers la mort du Prophète s’inscrit dans cette volonté. Le Guide ne se présente pas comme un simple administrateur modernisant les formulaires. Il intervient dans les conventions de l’islam et attend que la société suive sa lecture.
Cela explique la profondeur des résistances. Refuser une appellation de mois peut sembler politique ; refuser le calendrier reçu par la communauté musulmane touche à l’appartenance religieuse. Le régime réunit les deux conflits dans la même date.
Un calendrier réellement utilisé, pas seulement proclamé
Il serait facile de réduire l’affaire à une extravagance que personne ne prenait au sérieux. Les documents conservés montrent le contraire. Lois, bulletins, certificats scolaires et décors officiels emploient effectivement les années depuis la mort du Prophète et les mois renommés.
Un décret de 1995 sur l’heure d’été précise qu’elle commence au mois de l’Oiseau et finit au mois d’al-Fateh. Une loi sur les jours fériés de 1987 porte plusieurs systèmes de datation. En 2010, le sommet de Syrte affiche le mois des Dattes à des délégations internationales.
Le calendrier fonctionne donc assez pour affecter la vie administrative, sans éliminer les autres. Sa réussite se mesure moins à l’unification du temps qu’à l’obligation de compter avec lui.
2011 : les anciens mois reviennent
La chute du régime en 2011 entraîne l’abandon rapide des appellations révolutionnaires et du décompte depuis la mort du Prophète. Les usages grégoriens ordinaires reviennent dans l’administration ; le calendrier de l’Hégire conserve sa fonction religieuse.
Ce retour montre que la réforme dépendait moins d’une transformation profonde de la société que de l’appareil politique qui l’imposait. Nasser et Hannibal ne disparaissent pas de la mémoire historique, mais cessent d’être des cases obligatoires dans les agendas.
Les anciens documents, eux, demeurent. Pour vérifier un diplôme, une décision de justice ou une date de naissance enregistrée à l’époque, il faut encore connaître le système. Une révolution peut abolir un calendrier ; elle ne peut pas redater les vies déjà écrites.
Quand un État possède le passé
Le point de départ d’une ère répond à une question immense : qu’est-ce qui s’est produit avant tout le reste ? L’Hégire désigne la fondation d’une communauté. Le calendrier chrétien prend pour repère traditionnel la naissance du Christ. Les républiques datent parfois leurs actes depuis une révolution.
Kadhafi choisit la mort du Prophète tout en donnant à sa propre révolution un mois entier. Le temps officiel combine ainsi une rupture religieuse ancienne et une rupture politique récente. Entre les deux, le régime se place comme interprète.
Cette architecture permet au Guide d’affirmer qu’il ne copie ni l’Occident ni les autres gouvernements arabes. La Libye serait capable de produire son propre commencement. L’indépendance devient non seulement le droit de gouverner son territoire, mais celui de dire en quelle année il se trouve.
Le jour ordinaire comme épreuve d’obéissance
Pourquoi les Libyens ne vivaient-ils plus dans la même année que leurs voisins ? Ils y vivaient matériellement : les avions décollaient selon des horaires convertibles, les saisons ne changeaient pas et chacun savait que 1378 correspondait à 2010. La différence était politique.
Écrire la date obligeait à choisir quel monde reconnaître. Sur un formulaire national, l’année révolutionnaire signalait l’appartenance. Dans une lettre étrangère, le calendrier grégorien rappelait que le pays ne pouvait se soustraire au temps partagé. Pour une fête, l’Hégire reprenait ses droits.
Le mystère n’est donc pas qu’un État ait pu inventer un calendrier. C’est qu’il ait transformé la moindre signature en petit exercice de loyauté — et forcé toute une administration à traduire chaque jour l’imagination d’un seul homme.
Petit lexique
- Hégire — migration de Mahomet de La Mecque à Médine en 622, point de départ traditionnel de l’ère musulmane.
- Jamahiriya — terme forgé sous Kadhafi pour désigner officiellement un « État des masses ».
- Al-Fateh — nom donné à septembre, en référence à la révolution du 1er septembre 1969.
- W.R. — abréviation arabe signifiant « depuis la mort du Prophète », employée avec certaines dates libyennes.
- Calendrier lunaire — calendrier dont les mois suivent les cycles de la Lune ; son année est plus courte que l’année solaire.
- Calendrier solaire — calendrier aligné sur la durée de la révolution de la Terre autour du Soleil.
Repères documentaires
- 622 — Hégire, point de départ traditionnel du calendrier musulman.
- 632 — mort du prophète Mahomet, origine choisie par Kadhafi pour le décompte libyen.
- 1er septembre 1969 — coup d’État qui porte Kadhafi au pouvoir.
- 1er décembre 1978 — discours annonçant le déplacement de l’origine du calendrier.
- 1986 — généralisation des nouveaux noms des mois solaires.
- 1995 — un décret sur l’heure légale utilise officiellement les mois renommés.
- 2011 — chute de la Jamahiriya et abandon du calendrier révolutionnaire.
Sources
- DCAF Libya, décret no 229 de 1995 sur le système horaire — emploi juridique des mois de l’Oiseau, d’al-Fateh et des Dattes.
- Société libyenne du droit, loi no 4 de 1987 sur les jours fériés — exemple de coexistence entre dates révolutionnaires, grégoriennes et hégiriennes.
- Human Rights Watch, *Death of a Dictator*, 2012 — calendrier, pratiques religieuses imposées et conflit avec les autorités islamiques.
- International Education Research Foundation, *Index of Academic Calendars and Dates* — exemple d’un diplôme daté de l’année 1374 correspondant à 2006.
- Al Eqtisadiah, la date officielle du sommet de Syrte en 2010 — liste contemporaine des douze noms de mois et usage de l’année 1378.
- A. M. Tahi, *The Political Economy of the Libyan Revolution*, University of Warwick — discours de 1978 et contexte idéologique de la réforme.