Le cheval attend, le roi renonce
Le vendredi matin, à Ouagadougou, un cheval sellé attend près du palais. Le Mogho Naaba paraît vêtu de rouge, couleur associée à la guerre. Les dignitaires de sa cour se placent selon leur rang. Tout annonce un départ, mais personne ne croit que le souverain va réellement conduire une armée hors de la ville.
Les ministres interviennent. Ils supplient, argumentent ou accomplissent les gestes prescrits pour retenir leur roi. Celui-ci regagne le palais, puis revient en blanc. Le cheval est dessellé. Le départ n’a pas eu lieu et la paix redevient visible.
La scène est souvent présentée aux visiteurs comme le « faux départ » du Mogho Naaba. Cette traduction donne l’impression d’une petite pièce folklorique dont la fin serait connue d’avance. Pourtant, la répétition hebdomadaire pose une question politique sérieuse : pourquoi faut-il montrer un souverain capable de faire la guerre pour rappeler, aussitôt, qu’il ne doit pas décider seul de la faire ?
Le rituel ne célèbre pas seulement la paix. Il expose la puissance, puis organise publiquement sa retenue.
Un événement ancien dont le récit varie
La cour rattache le geste à l’histoire des royaumes mossi de Wogodogo, nom ancien de Ouagadougou. Les versions de son origine ne coïncident pas toujours. L’une l’associe au règne de Naaba Warga : parti défendre une région menacée, le souverain aurait laissé son propre palais exposé, provoquant désordre et départ de certaines épouses. Une autre narration met davantage en avant une crise familiale ou un départ qu’il fallait empêcher.
Ces écarts ne rendent pas la cérémonie fausse. Ils montrent que le rite ne sert pas à rejouer un procès-verbal. Il condense plusieurs dangers : la colère du roi, l’absence du centre, l’éclatement de la maison royale et une guerre susceptible d’emporter ceux qui n’en ont pas décidé.
L’historien Robert Pageard notait déjà, en recueillant l’histoire traditionnelle des Mossi de Ouagadougou, que les formes du « départ » avaient changé. À son époque, la présence d’un cheval équipé conservait le souvenir d’une séquence autrefois plus développée. Le rite que l’on qualifie d’immuable possède donc lui aussi une histoire.
Chercher l’unique incident originel ferait perdre l’essentiel : chaque vendredi, la cour ne prouve pas ce qui s’est passé une fois. Elle affirme ce qui doit toujours se passer lorsqu’un pouvoir veut partir trop vite.
Le rouge ne suffit pas à faire la guerre
Le Mogho Naaba est le détenteur d’une autorité guerrière. Les dynasties mossi ont construit des royaumes cavaliers ; le cheval, le vêtement et les titres de cour rappellent cette capacité de mouvement et de commandement. Sortir en rouge n’est donc pas se déguiser en soldat. C’est montrer le versant dangereux et nécessaire de la fonction.
Mais un roi seul avec sa colère ne forme pas un royaume. Il lui faut des chefs, des cavaliers, des maîtres de la terre, des familles et des sujets disposés à le suivre. Le faux départ transforme cette dépendance en image. Le souverain peut vouloir la guerre ; sans la relation politique qui l’entoure, il ne peut pas la faire.
Les dignitaires ne renversent pas le roi. Ils accomplissent leur charge en l’empêchant de compromettre l’ensemble. Leur opposition ne nie donc pas l’autorité : elle la rend gouvernable. Une décision retenue par le conseil devient plus royale qu’une impulsion exécutée sans lui.
Lorsque le Mogho Naaba revient en blanc, il ne paraît pas vaincu. Il montre qu’il a entendu. La couleur de paix ne remplace pas la puissance rouge ; elle en donne la conclusion légitime.
Une constitution jouée avec des corps
Une constitution écrite répartit des compétences entre institutions. La cour mossi fait aussi exister des limites par les places, les titres, les salutations et l’ordre de parole. Qui arrive le premier, qui peut s’approcher, qui parle au souverain et qui transmet sa réponse sont des actes politiques.
Le rituel rend notamment visible que le pouvoir ne se réduit pas à la personne du roi. Les naaba, détenteurs de commandements, et les autorités liées à la terre n’incarnent pas la même légitimité. Dans l’histoire mossi, les descendants des conquérants détiennent l’autorité politique, tandis que des responsables issus des populations établies auparavant conservent des fonctions rituelles essentielles concernant la terre.
Cette articulation interdit au pouvoir cavalier de devenir entièrement propriétaire du sol qu’il gouverne. Le roi commande dans un monde dont il ne maîtrise pas seul la fécondité, les autels et la mémoire. La cour assemble ces pouvoirs sans effacer leur différence.
Le faux départ est ainsi moins une reconstitution qu’une constitution en mouvement. Il rappelle la capacité du centre à mobiliser et le droit de son entourage à transformer un ordre dangereux en décision de paix.
Pourquoi recommencer tous les vendredis ?
Une commémoration annuelle dirait : souvenons-nous. Une cérémonie hebdomadaire dit : le problème est toujours présent. La colère, le conflit et la décision précipitée ne sont pas vaincus une fois pour toutes. Il faut régulièrement réinstaller la règle qui les contient.
Le vendredi inscrit le royaume dans le calendrier contemporain de Ouagadougou et dans une semaine marquée aussi par l’islam, très présent parmi les Mossi. Il serait toutefois imprudent de réduire le rite à une cérémonie musulmane : ses offices, ses récits dynastiques et sa grammaire politique appartiennent à la cour mossi. Les appartenances religieuses et royales se croisent sans se confondre.
Après la séquence, le palais redevient un lieu d’audience. Les doléances, visites et médiations prolongent dans des affaires réelles la leçon jouée quelques instants plus tôt. Un souverain qui vient d’être montré en train d’écouter ses ministres reçoit à son tour ceux qui demandent son écoute.
La répétition n’est donc pas le signe qu’une société serait prisonnière de son passé. Elle maintient disponible une procédure : avant l’affrontement, entrer dans une scène où chacun peut reculer sans perdre la face.
Le public voit-il vraiment la même cérémonie ?
Le faux départ attire habitants, écoliers, journalistes et voyageurs. Le palais autorise l’observation de certaines séquences tout en limitant souvent les photographies ou les enregistrements. Cette restriction contrarie l’attente touristique : si l’événement est public, pourquoi ne pourrait-on pas tout emporter en image ?
Parce qu’assister n’est pas posséder. La cour garde la maîtrise du cadre, distingue ce qui peut être vu de ce qui peut être reproduit et rappelle que le rituel n’est pas organisé pour fournir une scène pittoresque aux visiteurs. L’interdiction elle-même révèle une autorité.
Le spectateur pressé retient le rouge, le cheval et le blanc. Il risque de manquer les rangs, les absences et les paroles indirectes qui donnent leur sens aux gestes. Il peut aussi croire que tous les Mossi, ou même tous les Burkinabè, se reconnaissent de la même manière dans la monarchie de Ouagadougou.
Le Burkina Faso comprend plusieurs sociétés, langues et chefferies. Le Mogho Naaba possède une autorité morale considérable, mais il n’est ni le chef coutumier unique de l’État ni un président parallèle. Traduire son titre par « empereur des Mossi » aide à comprendre son prestige et exagère facilement l’uniformité de son pouvoir.
La colonisation n’a pas simplement supprimé le roi
Lorsque la France impose son contrôle à la fin du XIXe siècle, elle cherche à utiliser les autorités existantes tout en les subordonnant. La cour perd la maîtrise d’une armée et d’une fiscalité souveraines, mais elle demeure un relais, un symbole et parfois un lieu de résistance aux décisions coloniales.
Cette survie transforme la fonction. Le palais doit négocier avec une administration qui prétend déterminer ce qui relève de la « coutume ». Les Français figent des titres, choisissent des interlocuteurs et présentent les chefs comme auxiliaires, même lorsque ceux-ci conservent des obligations que l’administration comprend mal.
À l’approche de l’indépendance, le Mogho Naaba Kougri tente en 1958 de peser directement sur la forme du nouvel État. Son projet de monarchie constitutionnelle échoue. L’épisode rappelle que l’autorité traditionnelle n’est pas restée hors de la politique moderne ; elle a dû apprendre où celle-ci plaçait ses nouvelles frontières.
Le faux départ traverse ces ruptures parce qu’il ne commande pas à l’État. Il produit autre chose : une image durable de la consultation, dont peuvent se réclamer des acteurs qui ne souhaitent pas restaurer un royaume.
En 2015, le cheval est resté au palais mais les soldats étaient réels
En septembre 2015, le Régiment de sécurité présidentielle renverse les autorités de transition. Des unités de l’armée convergent vers Ouagadougou et le risque d’un affrontement armé grandit. Des négociations se tiennent sous l’autorité morale du Mogho Naaba ; les chefs militaires signent devant lui un engagement qui contribue au cantonnement des putschistes et au retour de la transition.
Le souverain ne dispose pas d’une force capable d’imposer cet accord. Son efficacité vient précisément de ce qu’il offre une scène où des hommes armés peuvent suspendre leur mouvement. Le palais sert de tiers : aucun camp n’y abandonne officiellement sa dignité, mais chacun accepte d’être vu en train d’écouter.
Il serait trop commode d’affirmer que le rite du vendredi a, à lui seul, arrêté le coup d’État. La mobilisation populaire, l’armée régulière, les médiations régionales et les rapports de force ont été décisifs. Mais la fonction du palais n’est pas décorative. Une institution sans pouvoir légal peut fournir le langage et le lieu dont la légalité momentanément brisée a besoin.
Le faux départ prend alors une profondeur particulière. La guerre évitée chaque semaine n’est pas une guerre imaginaire ; c’est une possibilité que la société sait reconnaître lorsqu’elle devient réelle.
La paix n’est pas l’obéissance
Une lecture flatteuse ferait du Mogho Naaba un sage qui choisit toujours la paix. Le rite dit quelque chose de plus exigeant : même un souverain respecté doit être retenu. La paix ne dépend pas seulement de sa vertu personnelle, mais d’un entourage autorisé à intervenir.
Cette différence compte dans un pays où les chefs coutumiers peuvent être sollicités par des gouvernements, des partis ou des militaires cherchant une légitimité. La médiation peut calmer un conflit ; elle peut aussi être utilisée pour faire accepter une décision sans débat public. L’autorité morale n’est pas automatiquement neutre.
La cour elle-même est hiérarchique, masculine dans ses offices les plus visibles et liée à une histoire dynastique. Les femmes apparaissent pourtant dans plusieurs récits du départ et dans la vie du palais ; les réduire à celles qui retiennent une selle reproduirait le cadrage le plus spectaculaire de la cérémonie.
Prendre le rituel au sérieux ne signifie donc pas en faire un modèle démocratique complet. Il montre une technique politique précise : conserver au chef sa grandeur tout en représentant publiquement la nécessité qu’il écoute.
Une guerre qui doit rester possible pour être refusée
Si le Mogho Naaba sortait directement en blanc, la cérémonie perdrait sa tension. La paix n’aurait aucun adversaire. Le rouge, le cheval et le départ rendent perceptible le choix qui n’est finalement pas exécuté.
Le rite ne nie pas le conflit. Il l’amène devant la cour, lui donne des acteurs, puis l’interrompt avant que la violence décide à leur place. Le roi revient parce que des personnes ont pu lui parler ; les ministres restent fidèles parce que leur fidélité ne consiste pas à approuver tout mouvement.
Voilà pourquoi la scène peut recommencer sans devenir vide. Chaque vendredi, son issue est connue, mais sa nécessité ne l’est jamais définitivement. Le souverain possède encore symboliquement la capacité de partir. Son entourage possède encore le devoir de le retenir.
La vraie énigme n’est donc pas qu’une guerre annoncée n’ait pas lieu. C’est qu’un royaume ait fait de ce renoncement, et non de la conquête, l’un de ses spectacles politiques les plus durables.
Petit lexique
- Mogho Naaba : titre du souverain du royaume mossi de Wogodogo, centré sur Ouagadougou.
- Wogodogo : nom mooré de Ouagadougou et du royaume historique qui y a son centre.
- Naaba : chef ou détenteur d’une autorité dans les institutions mossi ; le terme couvre plusieurs rangs et fonctions.
- Faux départ : nom français donné à la cérémonie où le Mogho Naaba paraît prêt à partir avant d’être retenu par sa cour.
- Chef de terre : autorité rituelle liée au sol et aux communautés établies avant les dynasties politiques mossi.
Repères documentaires
- Période précoloniale : formation et développement des royaumes mossi ; l’origine exacte du rite reste transmise par plusieurs récits.
- Fin du XIXe siècle : conquête française et subordination des pouvoirs royaux à l’administration coloniale.
- 1957 : investiture du Mogho Naaba Kougri.
- 1958 : échec de son projet de monarchie constitutionnelle en Haute-Volta.
- 1982 : début du règne du Mogho Naaba Baongo II.
- Septembre 2015 : le palais participe aux négociations qui contribuent à éviter l’affrontement entre forces militaires lors du putsch manqué.
Sources
- Robert Pageard, « Histoire traditionnelle des Mossi de Ouagadougou », Journal de la Société des Africanistes, 1963.
- Elliott P. Skinner, The Mossi of the Upper Volta: The Political Development of a Sudanese People, Stanford University Press, 1964.
- Médiateur du Faso, Rapport d’activités 2015, éléments sur la cohésion sociale et les consultations coutumières.
- Laurie Nathan, travaux sur les médiations des coups d’État africains et la crise burkinabè de 2015.