Le cuivre vaut des millions, le mineur doit payer davantage
En mai 1935, le Copperbelt de Rhodésie du Nord est l’un des espaces industriels les plus rapides d’Afrique. Des mines géantes poussent à Mufulira, Nkana et Roan Antelope. Le cuivre part vers les marchés mondiaux ; des villes, des voies ferrées et des fonderies surgissent autour des puits.
Pour les travailleurs africains, cette modernité signifie salaires faibles, accidents, compounds surpeuplés et séparation raciale des emplois. Lorsque l’administration britannique annonce que l’impôt individuel augmentera dans les districts miniers, la contradiction devient explosive : l’État considère les mineurs assez prospères pour payer plus, mais accepte qu’ils restent au bas de la hiérarchie industrielle.
Les arrêts de travail commencent à Mufulira et gagnent Nkana puis Luanshya. Le 29 mai, près de la mine Roan Antelope, une foule affronte la police. Des pierres sont lancées, des policiers blessés. Les fusils répondent : six Africains sont tués et environ vingt-deux blessés.
À Londres, le gouvernement affirme d’abord qu’il n’existe aucun conflit du travail, que les conditions minières sont « admirables » et qu’une société secrète africaine a utilisé la taxe comme prétexte. L’enquête montrera pourtant une réalité plus profonde : le Copperbelt a produit une classe ouvrière que le colonialisme refuse encore de reconnaître.
Une frontière minière dessinée par le capital
La Rhodésie du Nord, future Zambie, passe du contrôle de la British South Africa Company à celui du gouvernement britannique en 1924. De vastes gisements de cuivre sont mis en exploitation à la fin des années 1920 avec des capitaux sud-africains, britanniques et américains.
Les compagnies construisent les villes minières. Elles contrôlent logements, magasins, hôpitaux et loisirs. Les travailleurs européens occupent les postes qualifiés et reçoivent des salaires, des maisons et des services très supérieurs. Les Africains sont recrutés comme manœuvres temporaires, même lorsque leur travail devient permanent et indispensable.
L’administration imagine qu’un homme vient quelques mois, gagne de l’argent puis retourne au village. Cette fiction du migrant permet d’éviter le coût d’une famille urbaine stable, de l’éducation et de véritables droits municipaux. Mais les séjours s’allongent. Des épouses et des commerçants rejoignent les compounds. Une société urbaine naît malgré les plans officiels.
Le cuivre ne crée donc pas uniquement des mines. Il crée un espace politique nouveau où des hommes venus de régions et de langues différentes comparent leurs salaires, leurs blessures et les privilèges blancs.
Pourquoi augmenter la taxe en pleine crise ?
L’impôt africain est depuis longtemps un instrument de revenu et de mobilisation du travail. Pour le payer en monnaie, les habitants doivent vendre une production ou se salarier. En 1935, le gouvernement veut rééquilibrer les taux : réduire la charge dans des régions rurales pauvres et l’augmenter là où l’emploi minier paraît offrir des revenus réguliers.
L’argument semble redistributif. Il ignore le coût de la vie dans les villes minières, l’instabilité de l’emploi et les baisses de salaire liées à la Grande Dépression. Un mineur peut être licencié dès que la production ralentit ; sa famille et son village continuent pourtant de dépendre de lui.
L’annonce circule mal. Les taux exacts et leur date d’application deviennent objets de rumeurs. Les travailleurs comprennent surtout qu’une part supplémentaire de leur maigre paie sera prélevée au moment où le cuivre recommence à rapporter.
La taxe fédère des griefs plus larges : rémunération, traitement par les contremaîtres, indemnisation des accidents, prix dans les magasins et refus de promouvoir les Africains vers des postes qualifiés. Ce que l’administration classe comme révolte fiscale est déjà une protestation ouvrière.
Comment trois mines se mettent-elles en mouvement ?
À Mufulira, les travailleurs refusent la hausse et cessent le travail. La nouvelle voyage le long des routes, des chemins de fer et des réseaux de parenté. À Nkana, près de l’actuelle Kitwe, des appels manuscrits invitent les Africains à ne pas descendre. Le mouvement atteint Roan Antelope à Luanshya.
Il n’existe pas encore de syndicat industriel africain capable de coordonner officiellement la grève. Des associations d’entraide, des réseaux linguistiques et les sociétés de danse jouent un rôle. La Mbeni, forme de danse et d’organisation sociale répandue en Afrique orientale et centrale, attire particulièrement l’attention des autorités.
Les administrateurs veulent voir des « meneurs » manipulant une masse tribale. Pourtant, la circulation rapide des mots d’ordre montre une capacité autonome. Les mineurs se rencontrent au travail, dans les dortoirs, les bars et sur les terrains de football. Ils n’ont pas besoin d’un comité central pour comprendre que la même taxe les frappe.
Le mouvement est imparfait. Tous les groupes ne participent pas également et des tensions opposent travailleurs bemba, nyasa et autres. Mais l’action franchit pour la première fois les limites d’une seule mine.
Luanshya, 29 mai : comment la fusillade commence-t-elle ?
Une foule de plus de deux mille personnes se rassemble près du terrain de football et des bureaux de Roan Antelope. Les responsables tentent de parler. Des mineurs crient, brandissent des bâtons et empêchent certains Africains de travailler. La tension monte lorsqu’un véhicule de police apporte fusils et munitions.
Des pierres sont lancées. Dix-sept policiers auraient été blessés selon les rapports. La police ouvre le feu. Six mineurs meurent et environ vingt-deux sont blessés. Les chiffres varient légèrement selon les documents, mais la létalité de la réponse ne fait pas débat.
Les autorités présentent les tirs comme nécessaires face à une émeute incontrôlable. Les travailleurs voient une force protégeant la mine et l’impôt. Le choix d’apporter des armes à feu dans le compound, avant que tout moyen de négociation ait été épuisé, devient un point central.
La mort brise la grève. Elle révèle aussi que le pouvoir de la compagnie ne s’arrête pas à ses clôtures : lorsque la production et l’ordre racial sont menacés, la police coloniale intervient.
À Londres : « il n’y a aucun conflit à régler »
Le 3 juin 1935, le secrétaire aux Colonies répond au Parlement. Il explique que la nouvelle taxe a servi de prétexte à des meneurs d’une société secrète et affirme que les conditions dans les mines sont remarquables. Il ajoute qu’il n’existe pas réellement de différend à régler.
Cette phrase est une pièce d’archive exceptionnelle. Des milliers de mineurs ont cessé le travail, formulé des griefs et six sont morts, mais l’administration refuse encore la catégorie de conflit industriel. Reconnaître une grève supposerait de reconnaître des travailleurs capables d’intérêts collectifs et de négociation.
La « société secrète » offre une explication culturelle à un problème économique. La danse Mbeni devient suspecte parce qu’elle organise des cotisations, des réunions et une discipline. Le vocabulaire tribal évite de parler de classe.
Sous la pression de missionnaires, de colons et de parlementaires, la commission d’enquête initialement prévue est élargie. William Alison Russell la préside. Son rapport admet le rôle de la taxe, mais reste prisonnier de la peur de la « détribalisation ».
Le mineur est-il un travailleur ou un tribal déplacé ?
La commission identifie un choix : restaurer une autorité « indigène » forte et renvoyer régulièrement les travailleurs dans leurs villages, ou accepter leur industrialisation sous contrôle urbain européen. Dans les deux options, l’Africain demeure administré par d’autres.
Le rapport ne conçoit guère une troisième possibilité : des citadins africains dotés de droits syndicaux, politiques et municipaux. Il traite la ville comme un espace blanc où l’Africain séjourne pour travailler, non comme un lieu auquel il peut appartenir.
Après l’enquête, des conseils de chefs tribaux sont installés dans les compounds. Les compagnies espèrent canaliser les plaintes par des représentants choisis selon leurs catégories. Mais ces chefs ne possèdent pas toujours la confiance des travailleurs et n’ont guère de pouvoir sur les salaires.
La commission explique donc très bien l’angoisse coloniale, moins bien la grève. Elle voit la désorganisation d’un ancien monde alors que les mineurs inventent de nouvelles solidarités.
Le travail qui tue deux fois
La taxe n’est pas le seul risque. Les accidents souterrains, les poussières, les chutes de roche et les maladies frappent les mineurs. Les indemnités diffèrent selon la race et le statut. Une blessure peut renvoyer un homme au village sans revenu durable.
Les travailleurs dénoncent ce système en 1935. Ils comprennent que le salaire doit couvrir non seulement la journée de travail, mais la maladie, la famille et la vieillesse. La compagnie raisonne en coût d’une main-d’œuvre remplaçable ; eux raisonnent en vies.
L’écart racial est visible partout. Les Européens sont supposés qualifiés et stables ; les Africains, interchangeables et temporaires. La « barre de couleur » bloque l’apprentissage et les promotions, puis sert à expliquer pourquoi les salaires africains restent faibles.
Le Copperbelt devient ainsi un laboratoire : industrie ultramoderne, relations politiques archaïques. La contradiction ne peut être maintenue qu’avec la police.
1940 : la colère revient, mieux organisée
Cinq ans plus tard, une nouvelle grève éclate. Cette fois, les revendications salariales sont plus cohérentes et des dirigeants ouvriers émergent plus clairement. La police tire encore, notamment à Nkana, faisant de nouvelles victimes.
Les autorités ne peuvent plus réduire les troubles à une seule taxe. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le cuivre est stratégique et le pouvoir des mineurs augmente. Des syndicats africains se forment à partir de la fin des années 1940, malgré l’opposition des compagnies.
Le mouvement ouvrier rejoint progressivement la lutte contre la fédération avec les Rhodésies et contre la domination blanche. Des dirigeants syndicaux jouent un rôle dans le nationalisme zambien. L’indépendance de 1964 ne naît pas uniquement dans les partis : elle descend aussi dans les puits.
La grève de 1935 n’est donc pas un soulèvement nationaliste pleinement constitué. Elle ouvre un vocabulaire politique où le salaire, l’impôt et la dignité deviennent inséparables.
Pourquoi six morts disparaissent-ils derrière le cuivre ?
Le Copperbelt est souvent raconté comme une réussite industrielle : investissements, villes nouvelles, croissance et modernisation. Les six morts de Luanshya gênent ce récit car ils montrent que l’expansion repose sur une citoyenneté racialisée.
Le vocabulaire de l’époque contribue à l’effacement. « Troubles » remplace grève, « indigènes » remplace mineurs, « meneurs » remplace représentants, « société secrète » remplace organisation. Chaque mot retire aux travailleurs une part de leur rationalité.
Les mineurs ne rejettent pas nécessairement la mine. Ils veulent que la richesse qu’ils produisent transforme leur vie. Leur mouvement est moderne précisément parce qu’il pose une question encore actuelle : qui bénéficie d’un minerai stratégique lorsque ceux qui l’extraient demeurent pauvres ?
En 1935, l’État répond que le cuivre peut traverser le monde, mais que le mineur africain doit rester provisoire dans la ville qu’il a construite. Les six coups mortels de Luanshya sont la ponctuation de cette contradiction.
Petit lexique
- Compound : quartier d’habitation contrôlé par une compagnie minière pour loger sa main-d’œuvre.
- Copperbelt : région cuprifère à cheval sur la Zambie et la République démocratique du Congo.
- Mbeni : société de danse et d’entraide ayant servi de réseau social aux travailleurs migrants.
- Nkana : grand complexe minier près de l’actuelle Kitwe.
- Roan Antelope : mine autour de laquelle se développe la ville de Luanshya.
- Rhodésie du Nord : protectorat britannique devenu la Zambie indépendante en 1964.
Sources
- Great Britain, Report of the Commission Appointed to Inquire into the Disturbances in the Copperbelt, Northern Rhodesia, Cmd. 5009, 1935.
- Jane L. Parpart, Labor and Capital on the African Copperbelt, Temple University Press, 1983.
- Ian Henderson, « Early African Leadership: The Copperbelt Disturbances of 1935 and 1940 », Journal of Southern African Studies, 1975.
- Lawrence J. Butler, Copper Empire: Mining and the Colonial State in Northern Rhodesia, c. 1930-64, Palgrave Macmillan, 2007.
- Parlement britannique, débats des 3 et 25 juin 1935 sur les troubles de Rhodésie du Nord.