Deux 8 mai 1945 dans une même République

Le 8 mai 1945, la France célèbre la capitulation de l’Allemagne nazie. À Sétif, Guelma et dans d’autres villes du Constantinois, des Algériens défilent eux aussi. Certains ont combattu dans l’armée française. Ils portent les couleurs alliées, réclament la libération du dirigeant nationaliste Messali Hadj et font apparaître un drapeau algérien.

À Sétif, la police tente de saisir ce drapeau. Des coups de feu partent. Le jeune scout Bouzid Saâl est généralement présenté comme la première victime algérienne. La manifestation se disperse ; dans la ville et les campagnes, la colère devient insurrection et des civils européens sont tués. La France répond par l’armée, l’aviation, la marine, la gendarmerie et des milices de colons.

Pendant plusieurs semaines, arrestations, bombardements, exécutions sommaires et disparitions ravagent les régions de Sétif, Guelma et Kherrata. Environ 102 Européens meurent dans les violences initiales. Le bilan algérien demeure disputé : 1 165 dans un chiffre officiel d’après-guerre, environ 5 000 pour la mission Tubert, 15 000 à 20 000 dans des estimations contemporaines, 45 000 dans la mémoire officielle algérienne.

Le secret n’est pas un chiffre unique que l’on pourrait enfin découvrir. Il réside dans le système qui a rendu le comptage impossible et transformé la fête de la liberté en répression coloniale.

Des soldats revenus dans un pays sans égalité

L’Algérie est alors divisée en départements français, mais la majorité musulmane ne dispose pas des mêmes droits politiques que les citoyens européens. Le code de l’indigénat a été formellement supprimé, des réformes sont promises, mais la représentation reste profondément inégale.

La guerre nourrit de nouvelles attentes. Des dizaines de milliers d’Algériens servent dans l’armée française et participent notamment aux campagnes d’Italie et de France. La propagande alliée parle de liberté, de droit des peuples et de lutte contre la tyrannie. Ces mots ne peuvent être entendus comme valables uniquement en Europe.

En 1943, Ferhat Abbas publie le Manifeste du peuple algérien, demandant une nouvelle organisation politique. Les Amis du Manifeste et de la Liberté rassemblent des sensibilités diverses. Le Parti du peuple algérien de Messali Hadj, interdit, conserve une forte influence. L’administration répond par la surveillance et les arrestations.

Le 1er mai 1945, des manifestations nationalistes sont déjà réprimées à Alger et Oran. Le 8 mai n’arrive donc pas dans un ciel serein. Les autorités autorisent les cortèges à condition qu’aucun drapeau algérien ni mot d’ordre indépendantiste n’apparaisse. La célébration est permise tant qu’elle ne remet pas en cause l’ordre colonial.

Que se passe-t-il réellement à Sétif ?

Le matin, plusieurs milliers de personnes se rassemblent près de la mosquée. Des scouts ouvrent la marche avec une gerbe destinée au monument aux morts. Des pancartes réclament la libération de Messali et la fin du colonialisme. Lorsqu’un drapeau algérien apparaît, la police bloque le cortège.

Les récits divergent sur le premier tir et sur l’enchaînement précis. Il est cependant établi que la police tire sur les manifestants et que Bouzid Saâl, porteur du drapeau selon la mémoire nationale, est tué. La panique se transforme rapidement en violence.

Des Européens sont attaqués dans Sétif puis dans les villages environnants. Des fermes isolées deviennent des cibles. Hommes, femmes et enfants figurent parmi les victimes. Reconnaître ces meurtres ne justifie pas la répression collective ; les effacer empêcherait de comprendre la peur sur laquelle celle-ci s’appuie.

Rien ne démontre que le cortège était le début planifié d’une insurrection générale. La propagation obéit davantage à la nouvelle des tirs, aux tensions foncières et aux humiliations accumulées. L’administration transforme pourtant le soulèvement local en menace contre toute la population européenne.

Guelma : une répression organisée avant l’insurrection

À Guelma, la séquence est différente. Le sous-préfet André Achiary interdit ou disperse la manifestation et fait arrêter des militants. Il organise une milice composée de civils européens. Des listes de suspects circulent ; les prisonniers sont extraits, exécutés et enterrés dans des fosses.

L’historien Jean-Pierre Peyroulou décrit ce mécanisme comme une « subversion française » : sous le drapeau de la République libérée, des autorités locales contournent leurs propres lois et installent une violence paraétatique. Socialistes, communistes, anciens résistants et hommes marqués par Vichy peuvent se retrouver dans la défense commune de la suprématie coloniale.

À Guelma, les massacres ne répondent pas à un nombre comparable de victimes européennes. Ils visent préventivement les militants, les notables et ceux que la milice considère comme nationalistes. Des corps sont ensuite déplacés ou brûlés dans des fours à chaux, selon des témoignages et des enquêtes.

Cette distinction avec Sétif est essentielle. Parler d’un seul « événement » homogène masque plusieurs dispositifs : répression militaire d’une insurrection rurale ici, purge organisée par une milice là, bombardements et ratissages ailleurs.

Kherrata, les gorges et la force militaire

Dans la région de Kherrata, le relief montagneux et les gorges deviennent le théâtre d’opérations militaires. L’armée déploie unités terrestres, aviation et artillerie navale sur le littoral. Des villages soupçonnés d’abriter des insurgés sont bombardés ou incendiés.

La puissance employée dépasse la recherche des auteurs de meurtres. Elle vise à rétablir rapidement une hiérarchie ébranlée. Les habitants doivent se rassembler pour des cérémonies de soumission, remettre des armes et parfois se prosterner devant le drapeau français.

Les archives militaires comptent des sorties, des munitions et des villages traités, mais beaucoup moins les morts non identifiés. Une personne tuée loin d’un centre administratif peut disparaître du bilan. Les familles ont intérêt à cacher un proche recherché ; l’administration peut classer comme rebelle tout homme mort dans une zone d’opération.

Le paysage participe ainsi à l’incertitude statistique. Fosses, ravins, fours et villages éloignés rendent impossible un registre complet établi après coup.

Pourquoi la mission Tubert est-elle arrêtée ?

Le gouvernement provisoire envoie une mission conduite par le général de gendarmerie Paul Tubert. Elle arrive tard, travaille brièvement à Sétif et ne mène pas l’enquête approfondie prévue à Guelma. Son déplacement est interrompu au moment même où les massacres se poursuivent.

Le rapport Tubert critique des responsabilités administratives et avance un ordre de grandeur d’environ 5 000 morts algériens. Mais son enquête inachevée ne peut fournir un bilan définitif. Le dossier devient néanmoins la preuve qu’au sein de l’État, certains comprennent très tôt l’ampleur de la répression.

Pourquoi la mission est-elle freinée ? Reconnaître les exécutions sommaires et les milices mettrait en cause la République restaurée, son administration et des forces politiques qui viennent de célébrer la victoire sur le fascisme. L’unité nationale paraît incompatible avec un scandale colonial.

Le pouvoir choisit donc le retour à l’ordre, puis l’amnistie partielle et l’oubli. Des Algériens sont condamnés à mort ou à de lourdes peines, tandis que les responsables des tueries de Guelma bénéficient d’une quasi-impunité.

Combien de morts ?

Le nombre de 45 000 est devenu central dans la mémoire officielle algérienne. Il exprime l’immensité du deuil et le déni français. Les historiens ne disposent toutefois pas des listes nominatives permettant de l’établir.

À l’autre extrême, les chiffres coloniaux de 1 165 à 1 500 morts minimisent manifestement des opérations étendues sur plusieurs semaines. Tubert évoque environ 5 000 victimes. Charles-Robert Ageron a avancé 5 000 à 6 000 ; d’autres chercheurs proposent 8 000, 15 000 ou une fourchette de 15 000 à 20 000. Jean-Louis Planche est allé jusqu’à 20 000-30 000.

Ces écarts viennent de la destruction ou de l’absence de registres, du périmètre géographique, des disparus et du mélange entre morts immédiats et conséquences ultérieures. Choisir le chiffre le plus bas parce qu’il est administratif serait aussi peu rigoureux que convertir le plus haut en certitude.

Une formulation honnête s’impose : des milliers, probablement de nombreux milliers d’Algériens furent tués ; le bilan exact reste inaccessible en raison même des méthodes de la répression.

Les 102 morts européens et la fausse symétrie

Le bilan des victimes européennes est beaucoup mieux documenté : environ 102 morts et une centaine de blessés. Chaque meurtre est un crime et chaque famille mérite mémoire. Mais placer simplement 102 d’un côté et un nombre algérien de l’autre ne décrit pas la nature des violences.

Les attaques contre des civils européens se déroulent principalement dans la première phase du soulèvement. La répression française mobilise ensuite la puissance organisée de l’État pendant des semaines. Elle frappe combattants, suspects et populations entières.

La symétrie lexicale — « violences des deux côtés » — peut cacher l’asymétrie politique. Un groupe insurgé commet des massacres ; un gouvernement dispose des moyens de vérifier, d’arrêter et de juger, mais choisit aussi les bombardements, les milices et les exécutions sans procès.

Comprendre cette différence n’absout aucun meurtre. Elle permet d’attribuer à l’État la responsabilité particulière attachée à son pouvoir.

1945 mène-t-il directement à 1954 ?

De nombreux militants concluent après mai 1945 que l’égalité ne sera pas obtenue par les seules pétitions. Parmi la génération qui préparera l’insurrection du 1er novembre 1954, Sétif devient la preuve que la France répond par les armes à l’affirmation nationale.

Il serait pourtant trop simple de présenter une ligne droite. Entre 1945 et 1954, partis, élections, répression, fraude et débats stratégiques continuent. Tous les témoins de Sétif ne deviennent pas immédiatement combattants.

L’événement transforme néanmoins l’horizon. La République qui célèbre la liberté en Europe montre qu’elle n’accepte pas le même principe en Algérie. Le paradoxe n’est plus une contradiction théorique ; il possède des morts, des fosses et des villages bombardés.

Lorsque la guerre d’indépendance commence, chaque camp relit 1945. Pour les nationalistes, c’est le massacre fondateur. Pour l’armée française, c’est le précédent d’une insurrection rurale menaçant les civils. Ces mémoires opposées nourrissent la guerre suivante.

Pourquoi la reconnaissance reste-t-elle si difficile ?

Pendant des décennies, le 8 mai français ne laisse presque aucune place à l’Algérie. Reconnaître les massacres implique le gouvernement provisoire du général de Gaulle, l’armée de la Libération et des forces politiques issues de la Résistance. Le récit confortable séparant République et violence coloniale devient impossible.

Depuis 2005, des représentants français parlent de « tragédie inexcusable » et cessent de nier les faits. En 2025 et 2026, les commémorations et débats parlementaires relancent la question d’une reconnaissance comme crime d’État. La diplomatie franco-algérienne transforme toutefois chaque mot en enjeu contemporain.

L’histoire ne devrait pas dépendre d’un chiffre négocié entre gouvernements. Elle peut établir les mécanismes, identifier les responsables et restituer les trajectoires locales tout en laissant ouverte la comptabilité.

Le drapeau saisi à Sétif n’était pas un détail de protocole. Il révélait ce que l’empire refusait : les hommes qui avaient participé à la victoire ne demandaient plus seulement des réformes, mais le droit de nommer leur propre pays.

Petit lexique

  • AML : Amis du Manifeste et de la Liberté, mouvement créé autour des revendications formulées par Ferhat Abbas.
  • Constantinois : vaste région de l’est algérien autour de Constantine, comprenant Sétif et Guelma.
  • Messali Hadj : dirigeant majeur du nationalisme algérien, détenu et exilé en 1945.
  • PPA : Parti du peuple algérien, organisation indépendantiste interdite mais active clandestinement.
  • Rapport Tubert : rapport d’une mission d’enquête française interrompue après un travail limité en mai 1945.
  • Sétif, Guelma, Kherrata : trois noms devenus emblématiques de séquences différentes de la répression.

Sources

  • Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d’un massacre annoncé, Perrin, 2006.
  • Jean-Pierre Peyroulou, Guelma, 1945 : une subversion française dans l’Algérie coloniale, La Découverte, 2009.
  • Marcel Reggui, Les massacres de Guelma : Algérie, mai 1945, La Découverte, 2006.
  • Charles-Robert Ageron, « Mai 1945 en Algérie : enjeu de mémoire et histoire », travaux sur l’Algérie coloniale.
  • Fonds Paul Tubert, La Contemporaine, cote F delta rés 192.