Un barrage mozambicain dont la ligne regarde vers le sud

Cahora Bassa retient le Zambèze derrière l’un des plus grands barrages d’Afrique. Sa centrale peut produire un peu plus de 2 000 mégawatts. Pourtant, pendant des décennies, l’image la plus fidèle du projet n’a pas été celle d’une prise électrique dans un village mozambicain. C’était celle d’une ligne à très haute tension filant sur environ 1 400 kilomètres vers le réseau sud-africain.

Le Mozambique exporte légitimement de l’électricité et tire aujourd’hui des revenus importants du barrage. Il n’est plus le simple spectateur d’un ouvrage étranger. Mais l’architecture originelle continue de poser une question : pourquoi un pays où tant de foyers restent mal desservis possède-t-il une centrale pensée d’abord pour un client extérieur ?

La réponse n’est pas cachée dans la salle des turbines. Elle se trouve dans un accord signé en 1969, dans le tracé des lignes et dans les contrats qui ont rendu rentable un projet colonial avant même que le Mozambique ne soit indépendant.

Pourquoi le Portugal construit-il un barrage aussi gigantesque ?

À la fin des années 1960, le Portugal cherche à consolider sa colonie alors qu’une guerre d’indépendance est en cours. Cahora Bassa doit symboliser la modernisation, attirer des industries, développer l’agriculture irriguée et affirmer le contrôle de la vallée du Zambèze.

Le marché mozambicain est cependant trop petit pour absorber immédiatement une production aussi massive. Les villes, les mines et les usines sont peu nombreuses ; la majorité de la population n’est pas raccordée. Pour financer le barrage, il faut un acheteur capable de garantir des volumes pendant longtemps.

Cet acheteur existe au sud. L’Afrique du Sud de l’apartheid industrialise rapidement son économie et sa compagnie publique d’électricité, alors connue sous le nom d’Escom puis d’Eskom, veut une énergie abondante. Un accord entre Lisbonne et Pretoria organise la construction et l’achat de l’essentiel de la production.

Le barrage devient ainsi possible parce que l’exportation précède la demande nationale. Sa dimension n’est pas calculée à partir des foyers mozambicains, mais de la capacité du client sud-africain à payer.

Comment une ligne électrique devient-elle un contrat de cinquante ans ?

Le courant produit à Cahora Bassa est converti pour voyager en haute tension continue jusqu’à Apollo, près de Pretoria. Ce choix technique limite les pertes sur une très longue distance. Il exige des stations de conversion coûteuses à chaque extrémité et crée un axe spécialisé.

Une infrastructure de cette taille enferme une partie des décisions futures. Une fois les turbines, convertisseurs et pylônes construits pour alimenter un acheteur précis, changer de destination ne consiste pas à tourner un interrupteur. Il faut de nouvelles lignes, de nouvelles sous-stations, des contrats et un réseau intérieur capable de distribuer la puissance.

L’accord de 1969 fixe aussi des conditions commerciales. Le prix et les volumes servent à sécuriser le financement du chantier. Ce qui paraît être une simple vente d’électricité est en réalité le socle bancaire du barrage.

Le secret de Cahora Bassa est donc un verrou double : le câble conduit physiquement l’énergie vers le sud, tandis que le contrat y conduit les revenus nécessaires au remboursement.

Que reçoit le Mozambique à l’indépendance ?

Le pays devient indépendant en juin 1975. L’entreprise Hidroeléctrica de Cahora Bassa, HCB, est constituée dans ce contexte. Mais le Portugal conserve 82 % de son capital et le Mozambique 18 %. La dette du projet et les arrangements conclus avant l’indépendance pèsent sur le partage.

Le nouvel État possède le fleuve et accueille le barrage, sans en contrôler pleinement la société. Il hérite aussi d’une économie profondément inégale, d’un manque d’ingénieurs et d’un réseau intérieur limité.

Cette situation ressemble à une indépendance électrique différée. Le drapeau change, mais les centres de décision, le client principal et la dette restent largement extérieurs. Le Mozambique doit négocier pour transformer un ouvrage construit sur son territoire en actif véritablement national.

Il serait pourtant faux de dire que rien ne change. L’État participe à HCB, reçoit des recettes et cherche progressivement à accroître son contrôle. La trajectoire est celle d’une reprise longue, pas d’une immobilité absolue.

Pourquoi la guerre coupe-t-elle la ligne sans supprimer le modèle ?

La guerre civile qui suit l’indépendance frappe durement l’infrastructure. Des pylônes sont sabotés et la transmission vers l’Afrique du Sud est interrompue pendant des années. La centrale fonctionne en dessous de ses possibilités tandis que la ligne devient une cible stratégique.

Après les accords de paix de 1992, sa remise en état exige un vaste programme. Le réseau d’exportation est réhabilité parce qu’il reste le moyen le plus rapide de redonner une valeur commerciale au barrage. La fin de la guerre restaure donc l’axe conçu sous la colonisation au lieu de le remplacer.

Un accord tripartite de 1984 entre le Mozambique, le Portugal et l’Afrique du Sud avait déjà réorganisé les conditions de fourniture. Il se réfère explicitement aux accords et contrats antérieurs. Les gouvernements changent ; le dossier technique et financier garde sa mémoire.

La guerre montre que le système peut être détruit physiquement. Sa reconstruction montre combien il est difficile de se libérer économiquement de son tracé.

Comment le Mozambique reprend-il le contrôle du barrage ?

Après de longues négociations, un accord de réversion est conclu avec le Portugal. En 2007, la part mozambicaine passe de 18 % à 85 %. L’opération est célébrée comme une seconde indépendance : Cahora Bassa devient enfin un actif majoritairement national.

Cette reprise est majeure. HCB devient un important contribuable, verse des dividendes, emploie des compétences mozambicaines et contribue aux recettes en devises. Le pays n’est plus simplement le territoire traversé par une ligne au bénéfice d’autres.

La réversion ne déplace toutefois pas les pylônes. L’Afrique du Sud demeure un grand acheteur et le réseau régional continue d’offrir un débouché solvable. Exporter n’est plus nécessairement une contrainte coloniale ; cela peut être une stratégie souveraine.

La question contemporaine est plus fine : la stratégie actuelle corrige-t-elle assez vite le déséquilibre intérieur, ou le succès des exportations rend-il moins urgent l’investissement dans une distribution nationale coûteuse ?

L’électricité exportée est-elle volée aux Mozambicains ?

Présenter chaque mégawatt vendu à l’étranger comme une ampoule refusée à un foyer serait trompeur. La production, le transport et la distribution sont des systèmes différents. Un village éloigné ne peut pas utiliser directement la puissance de Cahora Bassa sans lignes de moyenne et basse tension, transformateurs, entretien et clients capables de financer le service.

Les ventes internationales procurent en outre des devises et peuvent financer le réseau national. Un contrat stable permet à HCB d’entretenir la centrale. La Southern African Power Pool autorise des échanges utiles quand la demande varie entre pays.

Mais l’argument technique peut devenir un alibi. Si les profits et la capacité d’emprunt d’un grand barrage ne servent pas suffisamment à étendre l’accès, l’héritage colonial se reproduit : un corridor performant traverse un pays dont les connexions locales demeurent fragiles.

Le problème n’est donc pas l’exportation en elle-même. C’est la priorité durable accordée à l’axe rentable lorsqu’il faut choisir les investissements.

Pourquoi le Mozambique rachète-t-il parfois sa propre énergie ?

Le réseau mozambicain est long et fragmenté. Le grand axe de Cahora Bassa descend vers l’Afrique du Sud, tandis que les centres de consommation sont dispersés le long d’un pays étiré sur plus de 2 000 kilomètres. Certaines régions sont mieux reliées aux réseaux voisins qu’entre elles.

L’électricité peut ainsi sortir du pays par une infrastructure, entrer dans un marché régional puis être achetée pour alimenter une autre partie du Mozambique. Le phénomène est souvent résumé de manière spectaculaire comme un rachat de sa propre énergie. En réalité, les électrons ne portent pas de nationalité ; ce sont les capacités de transport et les contrats qui déterminent les flux comptables.

Cette absurdité apparente révèle néanmoins une vérité géographique. Le réseau national n’a pas été dessiné comme un ensemble cohérent centré sur les besoins du pays. Il résulte de corridors successifs, dont le plus puissant répondait au marché sud-africain.

La carte du réseau est une archive coloniale encore sous tension.

Qui bénéficie aujourd’hui de Cahora Bassa ?

HCB vend une partie de sa production à l’entreprise publique mozambicaine EDM, une autre à Eskom et à des clients régionaux. Les proportions peuvent varier selon les contrats, la disponibilité des machines, l’hydrologie et la demande.

L’entreprise finance des programmes sociaux et de développement et constitue un symbole national. Les exportations soutiennent la balance extérieure du Mozambique. Il serait injuste d’effacer ces bénéfices au motif que le projet fut conçu par le Portugal.

Pourtant, l’accès à l’électricité ne se mesure pas à la seule capacité installée. La qualité du service, le coût du raccordement, les coupures et les écarts entre villes et campagnes déterminent l’expérience réelle. Un pays peut être exportateur net et compter encore des millions d’habitants sans connexion fiable.

La réussite de HCB et l’insuffisance de l’accès ne sont pas deux récits incompatibles. Elles peuvent être les deux faces du même système.

Les nouveaux barrages répètent-ils le même choix ?

Le Mozambique souhaite exploiter davantage le potentiel du Zambèze, notamment avec le projet de Mphanda Nkuwa en aval de Cahora Bassa. Ses promoteurs présentent l’hydroélectricité comme un moteur de développement national et régional, complémentaire des énergies renouvelables intermittentes.

La taille du projet suppose de nouveau de grands acheteurs, probablement régionaux. Le risque n’est pas de vendre de l’électricité, mais de concevoir d’abord le corridor d’exportation puis de promettre que le réseau intérieur suivra.

Les enseignements de Cahora Bassa devraient inverser l’ordre des questions : quelles communautés seront raccordées, quelles lignes nationales seront construites, comment les revenus seront publiés, quels risques sociaux et écologiques seront assumés, et seulement ensuite quels volumes pourront être exportés ?

Sans ces garanties, une infrastructure postcoloniale peut reproduire une logique coloniale tout en appartenant juridiquement au pays.

Comment déverrouiller le tracé hérité ?

Le Mozambique n’a pas intérêt à couper la ligne vers l’Afrique du Sud. Il a intérêt à faire de cette ligne une branche parmi d’autres. Cela implique d’investir dans l’interconnexion nord-sud, les sous-stations, les réseaux ruraux et la maintenance, mais aussi de publier les conditions essentielles des contrats.

Il faut également distinguer les revenus de HCB des dépenses générales de l’État afin de vérifier quelle part renforce effectivement le système électrique. Une gouvernance transparente permettrait de mesurer si chaque nouveau contrat d’exportation accélère ou retarde l’accès intérieur.

Cahora Bassa n’est plus une propriété coloniale. Son contrôle mozambicain constitue une conquête réelle. Ce qui demeure secret, parce que rarement raconté, est l’influence d’un client choisi en 1969 sur les priorités du réseau actuel.

Un barrage ne décide pas où va son courant. Des contrats, des convertisseurs et des budgets le décident. C’est là, bien plus que dans le béton, que survit l’architecture du pouvoir.

Petit lexique

  • Courant continu haute tension : technologie permettant de transporter beaucoup d’électricité sur une longue distance avec des pertes limitées.
  • EDM : Electricidade de Moçambique, entreprise publique chargée du réseau électrique national.
  • Eskom : compagnie publique d’électricité sud-africaine, acheteur historique de Cahora Bassa.
  • HCB : Hidroeléctrica de Cahora Bassa, société exploitant le barrage et la centrale.
  • Réversion : transfert négocié du contrôle majoritaire de HCB du Portugal au Mozambique.
  • Southern African Power Pool : marché coordonnant les échanges électriques entre pays d’Afrique australe.

Sources

  • Hidroeléctrica de Cahora Bassa, histoire institutionnelle du projet et de la réversion.
  • Accord tripartite entre le Mozambique, le Portugal et l’Afrique du Sud relatif à Cahora Bassa, 2 mai 1984.
  • Banque mondiale, documents sur le secteur électrique mozambicain, l’accès à l’énergie et les interconnexions régionales.
  • Fonds monétaire international, Mozambique Rising: Building a New Tomorrow, 2014, chapitres consacrés aux infrastructures et à l’énergie.
  • Allen F. Isaacman et Barbara S. Isaacman, Dams, Displacement, and the Delusion of Development: Cahora Bassa and Its Legacies in Mozambique, Ohio University Press, 2013.
  • Electricidade de Moçambique et Southern African Power Pool, rapports annuels et données sur les échanges régionaux.