Deux journées de violence, puis un récit commode
Les 26 et 27 avril 1906, une cinquantaine d’hommes liés à la tribu des Fraichiches parcourent la région de Kasserine et de Thala, dans l’ouest de la Tunisie sous protectorat français. Ils attaquent des fermes, imposent à des Européens de prononcer la profession de foi musulmane et tuent trois civils. Le lendemain, ils marchent sur le contrôle civil de Thala. Des colons et agents armés les repoussent, faisant entre dix et quatorze morts tunisiens selon les récits.
La presse coloniale trouve rapidement son explication : un marabout algérien aurait fanatisé une population ignorante. La religion joue effectivement un rôle dans la mobilisation, et les meurtres ne peuvent être effacés. Mais le mot « fanatisme » fait disparaître ce que l’administration connaissait avant l’attaque : récoltes mauvaises, troupeaux décimés, terres de parcours fermées, impôts impayables et demandes d’aide refusées.
L’affaire de Thala-Kasserine devient ainsi un laboratoire du récit colonial. On isole les croyances des conditions qui les rendent explosives. On décrit la violence des dominés comme irrationnelle, tandis que l’ordre foncier et fiscal qui l’a précédée conserve l’apparence de la normalité.
Qui sont les Fraichiches ?
Les Fraichiches vivent sur les hauts plateaux autour de Kasserine, près de la frontière algérienne. Leurs activités combinent élevage, cultures et déplacements saisonniers. L’accès aux pâturages compte autant que la propriété d’un champ clairement délimité.
Le protectorat français, établi en 1881, modifie cet équilibre. Les terres sont mesurées, enregistrées et concédées selon des catégories juridiques étrangères aux usages collectifs. La région de Thala est moins colonisée que les plaines les plus riches du nord, mais les parcelles cédées comptent souvent parmi les meilleures.
Lorsqu’un colon clôt une terre de parcours ou exige une redevance pour laisser passer le bétail, la surface concernée ne dit pas tout. Quelques points d’eau, pâturages d’hiver ou voies de circulation peuvent conditionner un territoire beaucoup plus vaste.
Les autorités décrivent volontiers les Fraichiches comme remuants et difficiles à administrer. Cette réputation transforme chaque refus en preuve d’un caractère collectif. Elle évite de demander si l’administration a rendu la survie plus précaire en prétendant rationaliser la terre.
Comment l’hiver 1905-1906 détruit-il une économie ?
Deux années de récoltes médiocres fragilisent déjà la région lorsque survient un hiver exceptionnel. En février 1906, la neige isole Thala pendant plusieurs jours. Des maisons souffrent, les pâturages disparaissent sous le manteau blanc et des milliers de moutons et de chèvres meurent.
Les chiffres reproduits par les sources évoquent jusqu’à neuf mille moutons et neuf mille chèvres perdus chez les Fraichiches. Ils doivent être lus comme des estimations administratives plutôt que comme un recensement parfait. Leur ordre de grandeur suffit à comprendre le désastre : le troupeau est nourriture, capital, moyen d’échange et assurance contre la mauvaise récolte.
Certaines familles se nourrissent de plantes sauvages. Le recouvrement de l’impôt s’effondre de moitié entre 1904 et 1906, signe que la monnaie manque. Des responsables locaux signalent la détresse. Des demandes de semences ou de secours n’obtiennent pas la réponse espérée.
Le pouvoir colonial n’ignore donc pas la crise. Il la classe comme problème de rendement fiscal et de maintien de l’ordre. Lorsque la révolte éclate, cette documentation économique passe derrière le portrait plus simple d’une foule excitée par la religion.
La terre coloniale explique-t-elle tout ?
Non. Faire de chaque insurgé un paysan uniquement poussé par la faim remplacerait un stéréotype par un autre. Les motivations sont mêlées : rancunes personnelles, rivalités locales, défense de l’islam, hostilité aux colons, peur de perdre les pâturages et espoir de butin.
Un colon nommé Lucien Salles est particulièrement détesté pour sa brutalité et ses conflits avec les habitants. D’autres Européens entretiennent de meilleures relations avec leurs voisins. Lors des attaques, les individus ne sont pourtant pas toujours distingués selon leur comportement : l’appartenance au groupe colonial suffit à les exposer.
Les insurgés forcent plusieurs captifs à se convertir pour être épargnés. Trois Européens, dont un ouvrier italien, sont tués. Ces actes ont une dimension religieuse incontestable et constituent des violences contre des civils.
Mais reconnaître cette dimension ne prouve pas que la crise soit née dans un vide matériel. La religion donne un langage, des signes et une promesse de protection à une colère déjà alimentée par la dépossession et la misère.
Qui est Amor Ben Othman ?
Amor Ben Othman est un jeune marabout venu de la région de Souk Ahras, en Algérie française. Sa réputation de sainteté et de pouvoir surnaturel se développe parmi une partie des habitants. Les sources coloniales insistent sur sa fragilité intellectuelle et sur d’anciennes crises d’épilepsie, interprétées selon les préjugés médicaux de l’époque.
À ses côtés apparaît Ali Ben Mohamed Ben Salah, ancien cheikh révoqué pour malversations. Les enquêteurs le présentent comme le véritable manipulateur, utilisant l’aura du marabout pour régler ses comptes avec l’administration.
Cette lecture contient peut-être une part de vérité, mais elle satisfait aussi un besoin judiciaire : identifier quelques meneurs capables d’expliquer le comportement de dizaines d’accusés. Elle réduit la communauté à une masse suggestionnable.
Ben Othman ne participe pas directement à toutes les attaques et reste en retrait lors de plusieurs épisodes. Il devient pourtant le visage idéal de l’affaire. Sa présence permet de nommer l’événement « révolte du marabout » plutôt que crise des terres et du secours colonial.
Que se passe-t-il autour de Kasserine ?
Le 26 avril, les insurgés visitent plusieurs exploitations européennes. Des occupants sont capturés, dépouillés ou contraints de prononcer la chahada. Certains sont épargnés après cette conversion forcée. Trois personnes sont tuées au cours de la journée.
Le groupe récupère des vêtements, des armes anciennes et divers biens. La frontière entre action politique, violence religieuse et pillage est alors impossible à tracer nettement. Tous les participants n’accomplissent pas les mêmes actes, ce que le procès cherchera ensuite à reconstituer à partir de témoignages intéressés ou effrayés.
Le lendemain, les hommes se dirigent vers Thala. Le contrôle civil symbolise l’État colonial. Prévenus, des Français et des Italiens se sont retranchés avec des fusils modernes. Les assaillants disposent surtout de bâtons, de vieux mousquets et de quelques armes saisies.
La confrontation est brève et inégale. Entre dix et quatorze Tunisiens restent morts. La dispersion met fin à l’insurrection militaire, mais ouvre une opération policière beaucoup plus vaste que le groupe initial.
Pourquoi arrêter cinquante-neuf personnes ?
L’administration doit démontrer qu’elle maîtrise la région. Les arrestations touchent les auteurs présumés, les complices, les hébergeurs et ceux qui auraient participé aux réunions. Cinquante-neuf accusés sont renvoyés devant le tribunal criminel de Sousse, dont deux absents.
Le procès dure de novembre à décembre 1906. Les charges se chevauchent : assassinat, tentative d’homicide, pillage, violences et complicité générale. Cette dernière notion permet d’imputer à des hommes restés en retrait les crimes commis par d’autres au sein du groupe.
Trois condamnations à mort sont prononcées, ainsi que des travaux forcés à perpétuité et de longues peines. Seize accusés sont acquittés. Les condamnations capitales seront finalement commuées, signe que même les autorités perçoivent les fragilités et le risque politique du verdict.
La justice examine des responsabilités individuelles, mais elle ne juge jamais la conduite de l’administration avant la crise. Le refus de secours, les concessions foncières et la fiscalité restent du contexte, non des actes susceptibles d’une sanction.
Comment le mot « fanatique » protège-t-il le protectorat ?
Qualifier les insurgés de fanatiques accomplit plusieurs opérations. Le terme les sépare des paysans ordinaires, réputés loyaux. Il attribue la violence à une croyance archaïque plutôt qu’à des décisions coloniales. Il transforme enfin l’éducation française en remède naturel.
Après l’affaire, certains responsables soutiennent qu’une meilleure scolarisation aurait empêché un marabout de tromper la population. Les budgets éducatifs augmentent dans les années suivantes. L’école peut offrir de véritables possibilités, mais l’argument reste révélateur : on propose de corriger l’esprit des colonisés plutôt que la distribution des terres ou l’indifférence face à la famine.
Le mot protège aussi l’image d’un protectorat présenté comme modéré. Si la Tunisie est calme, toute révolte doit venir d’un agitateur extérieur, en l’occurrence algérien, et non du système lui-même.
Cette rhétorique n’est pas propre à Thala. Dans de nombreuses colonies, le prophète, le sorcier ou le marabout devient l’explication totale d’un mouvement. Les archives économiques disent pourtant ce que le vocabulaire policier cherche à oublier.
La presse française accepte-t-elle cette version ?
Une grande partie de la presse reprend le récit de l’émeute fanatique et insiste sur les meurtres européens. Ces crimes sont réels et produisent une émotion compréhensible. Mais quelques observateurs interrogent la conduite de l’administration et les conditions de vie dans le Haut-Tell.
La romancière et journaliste Myriam Harry assiste au procès pour Le Temps. Son regard sur Amor Ben Othman et sur les accusés provoque des polémiques chez les colons, qui lui reprochent de les humaniser. La bataille porte déjà sur la possibilité de décrire un accusé autrement que comme monstre ou pantin.
Les récits métropolitains demeurent dépendants des télégrammes officiels et des témoignages européens. Les paroles fraichiches passent par la traduction judiciaire. La souffrance économique apparaît par fragments : bétail perdu, impôt non payé, graine refusée.
L’historien doit donc lire les archives contre leur organisation. Le dossier d’une révolte religieuse contient, presque malgré lui, l’histoire précise d’une catastrophe sociale.
Était-ce le début du nationalisme tunisien ?
Les insurgés de 1906 ne portent pas le programme d’un parti national moderne. Leur horizon est local, tribal, religieux et social. Ils ne parlent pas au nom de tous les Tunisiens, et les élites réformatrices urbaines gardent leurs distances avec les meurtres.
Pourtant, l’affaire fissure le récit d’un protectorat accepté. Elle montre qu’après vingt-cinq ans de présence française, la campagne peut produire une contestation violente. Elle précède les mobilisations du Djellaz en 1911 et du boycott des tramways en 1912, plus directement reliées au nationalisme urbain.
La considérer comme une simple préhistoire nationale serait donc réducteur. Son importance est ailleurs : elle révèle comment une crise locale devient politique lorsque l’autorité étrangère contrôle simultanément la terre, l’impôt, le secours et la justice.
Thala-Kasserine ne demande ni glorification ni oubli. Les trois civils européens tués et les Tunisiens abattus appartiennent à la même histoire. Ce qui doit être dévoilé n’est pas une innocence générale, mais le mécanisme par lequel seules certaines violences reçoivent des causes, tandis que les autres sont déclarées inexplicables.
Petit lexique
- Chahada : profession de foi musulmane affirmant l’unicité de Dieu et la mission de Muhammad.
- Contrôle civil : circonscription et bâtiment représentant l’administration française locale.
- Fraichiches : confédération tribale implantée autour de Kasserine et Thala.
- Haut-Tell : région de hauts plateaux de l’ouest tunisien.
- Marabout : dans ce contexte, homme auquel sont attribuées autorité religieuse et sainteté.
- Protectorat : régime maintenant formellement le souverain local tout en transférant l’essentiel du pouvoir à une puissance étrangère.
Sources
- Taoufik Ayadi, « Insurrection et religion en Tunisie : l’exemple de Thala-Kasserine (1906) et du Djellaz (1911) », dans Révolte et société, Publications de la Sorbonne, 1989.
- Taoufik Ayadi, Mouvement réformiste et mouvements populaires à Tunis, 1906-1912, Université de Tunis, 1986.
- Al-Hadi al-Taymumi, étude sur les soulèvements paysans dans la Tunisie contemporaine et le cas de 1906.
- Archives diplomatiques françaises, « Historique des événements de l’affaire Kasserine-Thala », 205CPCOM/324, 1906.
- Charles Monchicourt, La région du Haut-Tell en Tunisie, Armand Colin, 1913.