Une clé de 1947 dans une usine actuelle

Au pied du mont Cameroun, des bananeraies, palmeraies et plantations d’hévéas appartiennent à une entreprise publique créée avant l’indépendance. La Cameroon Development Corporation, ou CDC, possède des usines, des camps de travailleurs, des voies agricoles et des dizaines de milliers d’hectares. Son site institutionnel la présente comme le deuxième employeur du pays après l’État.

Son acte de naissance date de 1947, sous administration britannique. La société reçoit la gestion des anciennes plantations allemandes saisies après la Première Guerre mondiale. Elle devait exploiter ces domaines au bénéfice du territoire placé sous tutelle. Mais les terres avaient été prises aux communautés bakweri par la colonisation allemande, et leur titre coutumier n’avait jamais été simplement effacé dans leur propre mémoire.

Après l’indépendance, la CDC devient camerounaise sans rendre l’ensemble du domaine. L’entreprise fournit emplois, logements, soins et exportations ; elle matérialise aussi une dépossession ancienne. Depuis 2016, la crise anglophone a transformé plusieurs plantations en zones dangereuses, interrompu la production et exposé les ouvriers aux violences.

La question n’est donc pas seulement de savoir à qui appartenait la terre en 1887. Elle est de comprendre comment une société conçue pour résoudre un problème colonial est devenue indispensable à une région, puis vulnérable à un conflit nourri en partie par le sentiment d’une marginalisation historique.

Les plantations allemandes sous séquestre

La colonisation allemande du Kamerun s’accompagne d’acquisitions massives autour du mont Cameroun. Des compagnies créent des plantations de cacao, bananes, caoutchouc et palmiers. Les Bakweri perdent l’accès à de vastes espaces, souvent dans des conditions que leurs représentants décriront comme des expropriations sans consentement valable.

Après la défaite allemande de 1918, la zone passe sous mandat britannique de la Société des Nations, puis sous tutelle des Nations unies. Les propriétés allemandes sont administrées, vendues puis à nouveau contrôlées pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Londres doit décider quoi faire de cet ensemble productif sans paraître simplement transférer le butin d’une puissance coloniale à une autre.

L’ordonnance de 1946 et la création de la CDC en 1947 apportent une solution institutionnelle : une corporation publique exploitera les plantations au nom du développement du territoire. La terre n’est pas rendue aux villages ; elle est placée dans une entreprise chargée de produire des recettes et des emplois.

Ce choix transforme une revendication de restitution en question de bonne gestion. Si les plantations servent la population, l’occupation paraît justifiée. Pourtant, le bénéfice collectif ne répond pas entièrement à la question du titre. Les pétitions bakweri adressées aux Nations unies dès les années 1940 affirment que la propriété autochtone subsiste sous l’administration des domaines.

L’indépendance hérite de l’employeur

Lorsque le Southern Cameroons britannique rejoint la République du Cameroun en 1961, la CDC ne disparaît pas. Elle devient une entreprise publique nationale. Le nouveau pays a besoin de ses exportations, de ses milliers de salariés et de ses équipements. Restituer brutalement les plantations aurait menacé une économie régionale entière.

La société cultive aujourd’hui principalement l’hévéa, le palmier à huile et la banane. Sa présentation officielle attribue 42 027 hectares à ces trois cultures : 22 262 pour le caoutchouc, 15 240 pour le palmier et 4 525 pour la banane. Elle affiche 22 036 travailleurs, permanents et saisonniers. Ces données institutionnelles décrivent sa capacité déclarée, pas nécessairement la surface effectivement productive pendant la crise.

La CDC est ainsi plus qu’un propriétaire. Elle organise une géographie sociale : villages de travailleurs, écoles, dispensaires, routes et dépendance des commerces aux salaires. Une revendication foncière qui ignorerait ces habitants remplacerait une injustice par une autre. Inversement, l’emploi ne peut servir de preuve éternelle que la terre n’a plus d’histoire.

L’entreprise publique porte donc deux légitimités : celle du développement national et celle, contestée, de la continuité foncière. C’est précisément parce qu’elle est utile que le débat demeure si difficile.

Le bail qui ne clôt pas la revendication

Le Bakweri Land Claims Committee a poursuivi la demande de restitution ou de compensation. Il soutient que la saisie allemande était illégitime et que les administrations successives ont reconnu, au moins politiquement, le caractère particulier de ces terres. Pour l’État camerounais, les domaines appartiennent au patrimoine public et servent l’intérêt national.

En 2002, le comité saisit la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Sa communication décrit les expropriations réalisées entre 1887 et 1905, puis le transfert de la gestion à la CDC pour une période de soixante ans. Elle affirme que le titre bakweri n’a jamais été éteint et invoque le droit de propriété et le droit des peuples à disposer de leurs richesses.

La Commission ne tranche pas le fond en faveur du comité. Elle déclare la communication irrecevable, notamment en raison de la question de l’épuisement des recours internes. Cette décision est souvent mal racontée. Elle ne constitue pas une validation historique de toutes les acquisitions allemandes ; elle signifie que la procédure régionale n’a pas pu examiner le fond dans ces conditions.

Le différend reste donc politiquement vivant sans décision finale simple. Certaines parties des terres ont été cédées à des collectivités ou à des projets urbains. Chaque déclassement réveille la question : si la CDC n’utilise plus une parcelle, revient-elle à l’État, à la communauté historique ou au marché ?

Une entreprise frappée par la crise anglophone

À partir de 2016, les protestations d’avocats et d’enseignants dans les régions anglophones se transforment en conflit armé. La CDC, symbole massif de l’État dans le Sud-Ouest, devient une cible. Des travailleurs sont attaqués, mutilés ou tués ; des plantations ferment ; des salariés fuient ou restent sans paiement régulier. Les forces de sécurité occupent certains secteurs.

Il faut distinguer responsabilité et exposition. Les ouvriers ne sont pas les auteurs de l’histoire foncière et deviennent les premières victimes. L’entreprise perd des récoltes et des marchés, tandis que les familles dépendantes des salaires supportent l’effondrement local.

La crise révèle cependant la fragilité d’un modèle concentré. Lorsque plusieurs domaines, usines et services appartiennent à une seule société, l’insécurité affecte toute la chaîne. Une banane non coupée à temps est perdue ; un hévéa abandonné exige une remise en état ; une usine sans matière ferme même si elle n’est pas attaquée.

Le rapport annuel 2024 disponible sur le site de la CDC doit être lu dans ce contexte de relance, de pertes et de soutien public. Les chiffres d’effectifs publiés sur la page institutionnelle peuvent refléter une structure administrative plus qu’une présence quotidienne sur chaque plantation. La différence entre salarié inscrit, actif et payé devient cruciale.

Privatiser la société ou rendre la terre

Depuis plusieurs décennies, l’avenir de la CDC oscille entre restructuration, privatisation partielle et maintien public. Une vente classique pose immédiatement le problème foncier. L’acheteur paierait-il seulement les usines et cultures, ou bénéficierait-il aussi d’un contrôle durable sur la terre ? La valeur de l’entreprise dépend précisément de cette surface.

Pour les communautés revendicatrices, privatiser sans régler le titre reviendrait à transformer une dépossession coloniale administrée par l’État en actif privé. Pour les travailleurs, une restitution sans plan industriel pourrait supprimer l’employeur. Pour le gouvernement, conserver une entreprise déficitaire peut exiger des fonds considérables.

Une solution devrait séparer ce que l’histoire a confondu : propriété du sol, droit d’exploitation, capital industriel et obligations sociales. Une communauté peut détenir ou recouvrer un intérêt foncier tout en louant une partie à une société productive. Les travailleurs peuvent posséder une part du capital sans devenir arbitres des généalogies. L’État peut garantir les services sans prétendre que l’utilité efface le passé.

Cette séparation impose un inventaire public. Quelles parcelles sont effectivement plantées ? Lesquelles accueillent des logements ou infrastructures ? Lesquelles sont inutilisées ou déjà transférées ? Quels titres et baux s’appliquent ? Sans cadastre juridique transparent — non pas comme symbole visuel, mais comme preuve — chaque projet urbain paraît être une nouvelle perte secrète.

Le salaire comme forme de compensation

Pendant longtemps, l’emploi a fonctionné comme une réponse implicite à la revendication. Les plantations fournissaient un revenu à la région ; elles semblaient donc restituer collectivement ce qu’elles occupaient. Cette équivalence est fragile.

Un salaire paie un travail, pas une terre. Il cesse avec le contrat ou la crise. Un droit foncier se transmet. Confondre les deux rend le travailleur redevable de l’employeur et la communauté silencieuse au nom des emplois.

Inversement, l’origine extérieure de nombreux salariés complique tout retour exclusif à une identité locale. Des générations de Camerounais venus d’autres régions ont construit leur vie dans les camps de la CDC. Ils possèdent des droits sociaux et humains qui ne peuvent être effacés par le récit d’antériorité.

Le débat devrait donc inclure au moins quatre groupes : communautés bakweri, travailleurs et leurs familles, État et collectivités territoriales. Les investisseurs et acheteurs viennent ensuite, pas avant. Les bénéfices pourraient être partagés par loyers, fonds communautaires, participation au capital et garanties d’emploi, mais aucune formule ne fonctionne sans comptes clairs.

La corporation qui devait être provisoire

La CDC a été créée pour administrer un héritage dont le pouvoir britannique ne savait que faire. Son statut public a transformé les plantations ennemies en instrument de développement. L’État camerounais a ensuite hérité de l’ensemble parce qu’il était déjà une économie complète.

Ce parcours explique sa résistance. Une institution provisoire devient permanente lorsqu’elle paie les salaires, possède les routes et fait vivre les villes. Sa nécessité présente finit par servir de réponse à son origine.

La crise anglophone a brisé cette protection. Quand les salaires disparaissent et les convoyeurs s’arrêtent, l’argument du bénéfice collectif s’affaiblit. La terre, elle, reste. C’est alors que la question de 1947 revient : qui détient le droit lorsque la corporation n’accomplit plus la mission qui justifiait son contrôle ?

Répondre ne consiste pas à fermer les plantations. Il faut rendre visibles les couches du domaine, reconnaître la revendication sans oublier les travailleurs et négocier l’exploitation comme un contrat, non comme une conséquence éternelle de la conquête. La clé industrielle de la CDC ouvre encore une usine ; elle ne devrait plus verrouiller l’histoire de la terre.

Petit lexique

  • CDC : Cameroon Development Corporation, entreprise publique agro-industrielle créée en 1947.
  • Bakweri : peuple principalement établi autour du mont Cameroun, dont des représentants revendiquent les terres de plantation.
  • Plantation estate : grand domaine organisé pour une culture industrielle et ses infrastructures.
  • Southern Cameroons : ancien territoire sous administration britannique ayant rejoint le Cameroun en 1961.
  • Bakweri Land Claims Committee : organisation portant la demande de restitution ou de compensation.
  • Communication 260/02 : requête examinée par la Commission africaine, déclarée irrecevable sans décision complète sur le fond historique.

Sources