Une guerre cachée dans un dossier de police
Dans les archives militaires françaises, les combats qui embrasent en 1915 et 1916 une vaste région entre les fleuves Bani et Volta sont classés parmi les « opérations de police ». Le mot suggère quelques arrestations et le retour rapide à l’ordre. Sur le terrain, des dizaines de milliers d’habitants de centaines de villages affrontent des colonnes équipées de fusils, de mitrailleuses et d’artillerie.
La répression détruit méthodiquement des localités et leurs réserves de nourriture. Des femmes et des enfants sont pris en otages. Les survivants fuient, la production agricole s’effondre et la famine prolonge la violence. Les pertes exactes sont impossibles à établir, mais la guerre transforme durablement l’ouest de l’actuel Burkina Faso et une partie du Mali.
Pourquoi une mobilisation d’une telle ampleur disparaît-elle derrière le vocabulaire policier ? Parce que la reconnaître comme guerre aurait obligé la France à reconnaître aussi son adversaire : non une foule primitive manipulée par quelques chefs, mais une coalition politique capable de coordonner des sociétés que l’administration croyait condamnées à rester séparées.
La Grande Guerre arrive dans les villages
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en Europe, l’Afrique-Occidentale française devient un réservoir d’hommes, de vivres et d’impôts. Le recrutement des tirailleurs s’intensifie. Les administrateurs et leurs auxiliaires exigent des contingents de jeunes hommes, parfois par la contrainte, au moment même où les villages ont besoin de bras pour cultiver.
La conscription n’est pas l’unique cause du conflit. Elle s’ajoute aux impôts, aux corvées, aux réquisitions, aux humiliations et aux interventions coloniales dans les autorités locales. Dans des régions conquises depuis peu, l’État français demeure une présence militaire qui demande davantage qu’il ne protège.
Les abus varient selon les cercles et les agents. Des chefs reconnus par l’administration utilisent leur position pour régler des comptes ou satisfaire les quotas. Les habitants ne distinguent pas toujours la politique venue de Dakar des violences quotidiennes du garde, de l’interprète ou du recruteur.
La guerre européenne crée néanmoins une occasion. Si la France mobilise toutes ses forces contre l’Allemagne, pensent certains, elle peut être vaincue en Afrique. Les rumeurs de défaites françaises circulent. La contrainte qui devait renforcer l’Empire convainc une partie de ses sujets que le moment est venu de l’expulser.
Le serment de Bona
Après la saison des pluies de 1915, les représentants d’une douzaine de villages se réunissent à Bona, dans la boucle de la Volta. Autour d’un autel de la terre, ils prêtent serment de prendre les armes et de ne les déposer qu’après le départ du pouvoir colonial.
Le soulèvement s’étend rapidement. Des communautés bwa, marka, samo, minianka, bobo, nuna, winye et d’autres encore participent selon des rythmes et des intérêts différents. Certaines restent neutres ou soutiennent les Français ; d’autres changent de position. Il n’existe ni capitale insurgée ni commandement unique comparable à une armée nationale moderne.
Cette décentralisation est une force. Les alliances s’appuient sur les marchés, les parentés, les sanctuaires et les cultes qui traversent les langues. Des messagers mobilisent les villages ; des combattants se regroupent puis se dispersent ; les décisions sont adaptées localement.
L’administration coloniale avait classé les habitants en « ethnies » supposées closes et politiquement incapables de coopérer à grande échelle. La coalition rend cette carte fausse. Des villages parlant des langues différentes peuvent être unis par un autel ou un pacte, tandis que deux villages voisins de même langue peuvent se combattre.
Les premières colonnes reculent
Les insurgés utilisent arcs, flèches, lances, quelques fusils et des fortifications de terre. Leur armement paraît dérisoire face aux troupes coloniales. Pourtant, leur connaissance du terrain, leur nombre, leurs réseaux de ravitaillement et leur tactique infligent plusieurs revers aux premières colonnes.
Des combattants entourent les détachements, harcèlent les lignes et évitent parfois l’affrontement frontal. Les villages fortifiés opposent une résistance que les rapports français n’avaient pas prévue. À certains moments, la puissance coloniale manque de munitions et demande des renforts.
Un responsable réclame des « moyens modernes de destruction », notamment un aéroplane capable d’impressionner les rebelles et de causer assez de dégâts pour qu’ils abandonnent leurs villages avant l’assaut. La demande révèle l’écart entre le mot police et la réalité militaire imaginée par le commandement.
La France finit par concentrer plusieurs milliers de soldats, en majorité des tirailleurs africains encadrés par des officiers européens, avec canons et mitrailleuses. Parler d’une guerre entre « Français » et « Africains » serait trop simple : l’Empire fait combattre des Africains contre d’autres Africains et recrute des auxiliaires parmi les adversaires locaux de la coalition.
Détruire le village pour gagner la guerre
Face à une résistance dispersée, les colonnes adoptent une stratégie de destruction. Les maisons sont incendiées, les greniers vidés ou brûlés, le bétail saisi et les récoltes ravagées. Un village abandonné peut être détruit parce qu’il a nourri les combattants ; un village neutre peut être puni pour ne pas avoir livré d’informations.
Les femmes et les enfants sont parfois retenus afin de forcer la reddition des hommes. Cette pratique démontre que l’administration comprend parfaitement où réside la capacité de résistance : non seulement dans les armes, mais dans le tissu social, la nourriture et la possibilité de revenir habiter.
Le nombre souvent cité de 112 villages détruits vient des reconstructions historiques à partir des rapports coloniaux. Il donne une idée de l’échelle sans constituer un inventaire complet. Les morts au combat, les exécutions, les victimes des incendies, de la faim et des déplacements n’ont jamais été recensés de façon fiable.
La famine n’est donc pas un dommage extérieur à la guerre. Détruire les réserves à la fin d’une saison agricole et déplacer les cultivateurs produit sciemment la pénurie. Le pouvoir peut ensuite présenter la faim comme une conséquence malheureuse de la rébellion dont les insurgés seraient responsables.
« Pacifier » après avoir incendié
En 1916, les principales zones insurgées sont reprises, mais des résistances se prolongent jusqu’en 1917. Des chefs sont exécutés ou emprisonnés. Les villages doivent livrer des armes, payer des amendes et accepter une surveillance renforcée.
Dans les rapports, la victoire devient « pacification ». Là encore, le terme inverse la causalité : les colonnes qui détruisent apparaissent comme celles qui rendent la paix, tandis que les sociétés défendant leur autonomie deviennent la source unique du désordre.
L’administration enquête toutefois sur les causes. Elle reconnaît des abus, modifie certains agents et cherche à gouverner de plus près. Ces corrections ne sont pas une reconnaissance de la légitimité du soulèvement ; elles constituent une leçon contre-insurrectionnelle. Mieux connaître les villages doit empêcher qu’une coalition aussi vaste surprenne encore la France.
En 1919, la colonie de Haute-Volta est créée à partir de territoires jusque-là répartis dans de grandes unités. La guerre n’explique pas seule cette réorganisation, mais elle montre aux autorités le danger d’administrer la région de trop loin. L’Empire redessine la carte après que ses habitants ont démontré leur capacité à la traverser.
Une guerre sans nom local unique
Les habitants n’ont pas nécessairement désigné tout le conflit par une seule expression. Des mémoires évoquent Bona Kele, la guerre de Bona, ou des épisodes associés à tel village et tel chef. L’expression « guerre du Bani-Volta » est popularisée bien plus tard par les chercheurs Mahir Şaul et Patrick Royer pour nommer l’ensemble régional.
Ce nom tardif n’invente pas l’unité du soulèvement. Il permet de voir des connexions que les archives coloniales découpaient par cercle administratif et par colonne militaire. Un rapport de Dédougou, un dossier de San et une correspondance du gouverneur décrivent des fragments ; le nom commun les replace dans la même guerre.
Le risque inverse existe : transformer des mobilisations diverses en mouvement national déjà constitué. Les insurgés ne combattaient pas tous pour créer le Burkina Faso ou le Mali futurs. Ils défendaient des autonomies, refusaient des recrutements, suivaient des alliances religieuses et poursuivaient parfois des rivalités locales.
Leur coordination n’a pas besoin de ressembler à un parti moderne pour être politique. Elle démontre qu’une pluralité de buts peut produire un front commun contre la domination étrangère.
Nazi Boni et la mémoire des vaincus
Nazi Boni, enfant bwa né dans la région peu avant la guerre, grandit au milieu de ses traces. En 1962, il publie Crépuscule des temps anciens, souvent considéré comme le premier roman burkinabè. Le livre fait vivre le monde bwa avant sa destruction et transmet une mémoire que les rapports militaires réduisent à des objectifs.
La littérature ne remplace pas l’archive, mais elle conserve ce que le rapport opérationnel ne cherche pas : les liens entre générations, les valeurs, les rites et le coût humain de la conquête. L’une compte les cartouches ; l’autre demande quel monde disparaît lorsque brûle un village.
Après les indépendances, la guerre reste moins connue que d’autres grandes résistances africaines. Son territoire est partagé entre plusieurs États, ses acteurs n’ont pas laissé une bureaucratie nationale et son nom même est récent. La catégorie coloniale de révolte locale continue ainsi d’influencer sa visibilité.
La redécouverte de Bani-Volta change l’échelle de l’histoire. Elle ne montre pas une périphérie réagissant passivement aux ordres venus d’Europe, mais l’un des plus grands défis armés à l’ordre colonial en Afrique pendant la Première Guerre mondiale.
Ce que cache « opération de police »
Le vocabulaire administratif accomplit trois effacements. Il réduit l’adversaire à un délinquant, rend inutile l’application des règles associées à une guerre et protège l’image d’un territoire normalement soumis. Si la France mène seulement une police intérieure, elle ne conquiert personne : elle restaure l’ordre qui lui appartiendrait déjà.
Mais il faut plusieurs colonnes, des milliers d’hommes, des canons, des mitrailleuses et la destruction systématique des moyens de vivre pour obtenir cette restauration. La disproportion entre le titre du dossier et son contenu est elle-même une preuve.
Nommer aujourd’hui le conflit guerre du Bani-Volta ne glorifie pas chaque acte insurgé et n’efface pas les divisions africaines. Cela restitue simplement la nature de l’affrontement : des sociétés ont tenté de chasser un pouvoir imposé, et ce pouvoir a répondu par une campagne militaire.
La guerre fut finalement perdue sur le terrain. Pourtant, l’administration en sortit assez inquiète pour modifier ses méthodes et sa carte. Les villages vaincus avaient prouvé une chose que l’Empire voulait oublier : ses catégories ethniques et policières n’étaient pas capables de contenir la politique réelle des colonisés.
Petit lexique
- Bani-Volta : espace historique compris entre le fleuve Bani et les bassins de la Volta, aujourd’hui partagé surtout entre Burkina Faso et Mali.
- Cercle : circonscription administrative de l’Afrique-Occidentale française dirigée par un commandant de cercle.
- Tirailleur : soldat africain recruté dans les forces coloniales françaises.
- Pacification : terme colonial présentant la conquête ou la répression militaire comme un retour à la paix.
- Bona Kele : expression associée à la guerre de Bona, lieu du serment initial de novembre 1915.
Sources
- Service historique de la Défense, dossiers des « opérations de police dans le bassin de la Volta », 1915-1917.
- Mahir Şaul et Patrick Royer, West African Challenge to Empire: Culture and History in the Volta-Bani Anticolonial War.
- Mahir Şaul, « La guerre coloniale du Bani-Volta, 1915-1916 », Autrepart.
- Marc Michel, Les Africains et la Grande Guerre : l’appel à l’Afrique, 1914-1918.
- Nazi Boni, Crépuscule des temps anciens et Histoire synthétique de l’Afrique résistante.