Le 8 août 1914, deux hommes sont pendus à Douala

Rudolf Duala Manga Bell et son secrétaire Adolf Ngoso Din ne sont pas capturés les armes à la main. Depuis plusieurs années, ils écrivent, mandatent des avocats, sollicitent le Reichstag et cherchent des soutiens contre un projet allemand d’expropriation. Leur combat emprunte les voies que l’empire colonial prétend lui-même respecter.

Le 8 août 1914, quelques jours après l’entrée de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale, un tribunal colonial les condamne pour haute trahison. Ils sont pendus à Douala. L’accusation affirme qu’ils ont cherché à soulever d’autres chefs et à favoriser les ennemis de l’Allemagne. Le calendrier permet surtout à l’administration de transformer une longue résistance juridique en complot de guerre.

L’affaire ne se résume pas au meurtre arbitraire d’un souverain innocent. Manga Bell est un chef puissant, inséré dans les hiérarchies commerciales et politiques duala. Il a coopéré avec le pouvoir allemand avant de l’affronter. Mais son exécution révèle une limite fondamentale du droit colonial : un Africain peut adresser une pétition tant qu’elle ne menace pas la structure raciale de la ville ; lorsqu’elle devient efficace, sa loyauté elle-même est mise en procès.

Que promettait le traité de 1884 ?

En juillet 1884, des chefs duala signent avec des représentants de maisons de commerce allemandes un traité qui précède la proclamation du protectorat du Kamerun par Gustav Nachtigal. Les négociateurs africains entendent préserver leurs terres, leurs droits et leur rôle d’intermédiaires sur le fleuve Wouri. Les Allemands utilisent l’accord pour revendiquer une souveraineté territoriale beaucoup plus vaste.

Ce décalage est au cœur du conflit futur. Les chefs pensent avoir confié certaines compétences à une puissance protectrice. L’administration agit bientôt comme propriétaire suprême. Les clauses et engagements garantissant les terres occupées par les communautés deviennent gênants lorsque Douala se transforme en port colonial stratégique.

Les Duala ne sont pas extérieurs à l’économie atlantique. Depuis longtemps, leurs lignages contrôlent des réseaux commerciaux entre la côte et l’intérieur. Certains chefs sont riches, alphabétisés et familiers des Européens. Cette proximité ne les protège pas. Elle leur donne en revanche les instruments linguistiques et juridiques avec lesquels ils contesteront l’administration.

Le protectorat repose ainsi sur une ambiguïté organisée : le traité est assez sérieux pour légitimer la présence allemande, mais jamais assez contraignant pour limiter réellement ses projets.

Qui est Rudolf Duala Manga Bell ?

Né en 1873 dans la dynastie Bell, Rudolf passe une partie de sa jeunesse en Allemagne et parle allemand. Il succède à son père Manga Ndumbe Bell en 1908 comme chef supérieur du lignage Bell. Le titre de « roi » employé dans de nombreux récits traduit un rang important, mais ne signifie pas qu’il gouverne seul l’ensemble des Duala.

La société duala est composée de plusieurs grands lignages, notamment Bell, Akwa, Deido et Bonaberi, avec leurs intérêts et leurs rivalités. L’administration coloniale tente de les utiliser les uns contre les autres tout en réduisant leurs pouvoirs. Manga Bell doit donc construire des alliances ; il ne peut simplement commander une résistance générale.

Au début de son règne, il ne rejette pas toute présence allemande. Comme d’autres notables, il cherche à préserver une place dans le nouvel ordre, à défendre les revenus du commerce et à obtenir le respect des accords. Sa connaissance de l’Allemagne nourrit peut-être sa conviction que la loi impériale peut corriger les abus locaux.

Cette stratégie rendra l’issue plus brutale. L’homme pendu comme traître est précisément celui qui avait investi le plus d’espoir dans la possibilité de parler à l’empire dans sa propre langue.

Pourquoi l’administration veut-elle déplacer les Duala ?

Douala grandit autour du port, du chemin de fer et des maisons commerciales. Les quartiers européens voisinent avec les établissements duala sur les terrains les mieux placés du fleuve. Pour les autorités, cette proximité devient un obstacle à une ville ordonnée selon la hiérarchie raciale.

Un plan d’expropriation et de relogement est préparé à partir de 1910-1911. Il prévoit de déplacer des habitants de Joss, Akwa, Deido et Bonapriso vers des zones plus éloignées. Une bande de séparation doit isoler la ville européenne. L’administration invoque l’hygiène, les incendies et l’urbanisme.

Ces arguments ne sont pas entièrement fictifs : le paludisme, l’assainissement et la croissance du port posent de réels problèmes. Mais la solution choisie n’est pas neutre. Elle réserve les emplacements centraux et la valeur foncière aux activités européennes, éloigne les propriétaires africains du fleuve et transforme une distinction raciale en géographie urbaine.

Les indemnités sont calculées par le pouvoir qui saisit. Même lorsqu’une maison est compensée, la perte ne se limite pas à ses murs : accès au commerce, prestige du quartier, tombeaux et continuité familiale disparaissent. Les Duala comprennent que le déplacement menace leur avenir collectif.

Comment combat-on une expropriation depuis une colonie ?

Manga Bell et ses alliés multiplient les lettres aux autorités du Kamerun et à Berlin. Ils rappellent le traité de 1884, contestent les évaluations foncières et demandent que l’affaire soit examinée par une instance indépendante. Ils sollicitent des missionnaires, des juristes, des parlementaires et des journalistes.

Leur action atteint le Reichstag. Des élus allemands interrogent le gouvernement sur le respect des engagements et sur la manière dont l’administration traite les habitants de Douala. En mars 1914, le débat devient suffisamment sérieux pour que les crédits liés aux expropriations soient suspendus dans l’attente d’explications.

Cette victoire parlementaire est incomplète. Sur place, les démolitions et déplacements ont déjà commencé. Surtout, l’administration interprète les contacts extérieurs de Manga Bell comme une insubordination. Ce qui, à Berlin, peut apparaître comme recours légal ressemble à Douala à une remise en cause de l’autorité du gouverneur.

Le chef cherche également l’appui d’autres dirigeants camerounais et de correspondants hors de la colonie. Ces démarches sont réelles. Toute la question est de savoir si elles préparent une insurrection armée ou si elles élargissent une coalition politique contre l’expropriation. Le tribunal retiendra la première lecture sans offrir les garanties permettant de l’éprouver.

Pourquoi Adolf Ngoso Din est-il indispensable à l’affaire ?

Adolf Ngoso Din est souvent réduit au rôle de secrétaire fidèle. Cette formule masque son importance. Formé à l’écriture et capable de circuler entre plusieurs mondes, il aide à rédiger, transporter et expliquer les recours. Il devient l’un des agents essentiels de la campagne internationale.

Dans un empire où les administrateurs contrôlent le courrier et les déplacements, un intermédiaire qui peut atteindre l’Allemagne représente un danger. Ngoso Din voyage pour défendre la cause duala et rencontrer des soutiens. Ses missions permettent ensuite à l’accusation de présenter un réseau de pétitionnaires comme une conspiration.

Son exécution aux côtés de Manga Bell adresse un message plus large. Le pouvoir ne frappe pas seulement le chef traditionnel ; il frappe aussi la nouvelle compétence politique africaine : l’homme qui traduit, archive, compare les promesses et relie la colonie à la métropole.

L’histoire retient plus facilement le roi que le secrétaire. Pourtant, sans Ngoso Din, la contestation aurait eu beaucoup plus de peine à franchir les bureaux de Douala. Les deux hommes incarnent deux formes de légitimité que l’administration veut briser ensemble.

La guerre fournit-elle le prétexte décisif ?

À la fin de juillet 1914, l’Europe entre en guerre. Le Kamerun allemand est entouré de territoires contrôlés par la France, la Grande-Bretagne et la Belgique. Dans ce climat, tout contact avec l’extérieur peut être qualifié d’intelligence avec l’ennemi.

Manga Bell est arrêté, jugé rapidement et accusé de haute trahison. Les autorités soutiennent qu’il a sollicité une intervention étrangère et préparé un soulèvement. La défense ne dispose ni du temps ni de l’indépendance nécessaires pour examiner les pièces, les traductions et les témoignages. Le résultat paraît décidé par l’urgence militaire autant que par le droit.

Le 8 août, Manga Bell et Ngoso Din sont exécutés. La rapidité empêche un nouveau débat en Allemagne. Elle élimine aussi deux dirigeants au moment où les forces alliées s’apprêtent à attaquer la colonie.

Il serait excessif d’affirmer qu’aucun contact politique n’a existé. Il est en revanche impossible de séparer l’accusation de la campagne foncière qui l’a précédée. L’homme déclaré traître est celui dont les pétitions avaient réussi à embarrasser le gouvernement devant son propre parlement.

Était-ce un procès ou une décision administrative déguisée ?

Le tribunal emploie les formes de la justice : chefs d’accusation, témoins, condamnation. Mais l’inégalité coloniale détermine tout le cadre. Les juges appartiennent au pouvoir contesté, les communications sont surveillées et l’état de guerre réduit encore les possibilités de recours.

La notion de trahison pose elle-même problème. Trahir suppose une obligation de fidélité. Or Manga Bell invoque un traité dont l’administration ne respecte, selon lui, ni l’esprit ni les garanties foncières. Le pouvoir exige la loyauté absolue d’un partenaire auquel il refuse l’égalité contractuelle.

Le procès transforme ainsi un différend politique en crime personnel. Il n’est plus question de savoir si l’expropriation est juste, mais si le chef est fidèle. Ce déplacement protège le projet urbain : une fois le contestataire criminalisé, ses arguments peuvent disparaître avec lui.

La peine de mort ajoute une fonction exemplaire. Elle avertit les autres chefs que la pétition n’est tolérée que tant qu’elle reste inefficace. Le droit colonial ouvre une porte vers Berlin, puis condamne celui qui réussit à la franchir.

Qu’est devenue la ville qu’il défendait ?

La guerre chasse l’Allemagne du Kamerun. Douala passe sous occupation alliée, puis principalement sous mandat français. Le changement de puissance ne restitue pas automatiquement les terres ni l’organisation politique antérieure. La ville poursuit sa croissance sur un espace déjà remodelé par la ségrégation et l’expropriation.

La mémoire de Manga Bell survit dans sa famille, dans les communautés duala et dans les récits nationalistes camerounais. Après l’indépendance, son nom devient celui d’un martyr de la résistance. Ngoso Din reçoit lui aussi une reconnaissance, quoique moins visible.

Cette héroïsation simplifie parfois leur histoire. Manga Bell n’était pas le porte-parole d’une nation camerounaise déjà constituée au sens contemporain. Son combat partait de droits duala, de terres lignagères et d’un traité particulier. Mais il posait une question appelée à devenir nationale : une puissance étrangère peut-elle invoquer un accord tout en supprimant ceux qui lui demandent de le respecter ?

Le secret le plus dérangeant n’est donc pas que l’Allemagne ignorait les pétitions. Elle les connaissait, en débattait et savait qu’elles avaient une base sérieuse. L’exécution intervient lorsque cette connaissance cesse d’être supportable.

Petit lexique

  • Duala : peuple de la région de l’estuaire du Wouri ; le terme désigne aussi la langue.
  • Expropriation : retrait forcé d’un bien foncier par une autorité, en principe contre indemnisation.
  • Kamerun : nom de la colonie allemande constituée à partir de 1884.
  • Ngondo : institution traditionnelle réunissant des communautés sawa, notamment duala.
  • Reichstag : parlement de l’Empire allemand.
  • Wouri : fleuve dont l’estuaire structure le port et la ville de Douala.

Sources

  • Richard A. Joseph, « The Royal Pretender: Prince Douala Manga Bell in Paris, 1919-1922 », Cahiers d’études africaines, 1974.
  • Ralph A. Austen et Jonathan Derrick, « Duala versus Germans in Cameroon: Dimensions of a Political Conflict », Revue française d’histoire d’outre-mer, 1977.
  • Bundesarchiv, dossier historique consacré à Rudolf Duala Manga Bell et aux débats du Reichstag.
  • Archives nationales du Cameroun, fonds allemand relatifs aux expropriations de Douala et à l’affaire Manga Bell.