Le faucon attend que le cortège soit encore loin.
Dans la maison du roi ou de la reine d’accueil, une petite bannière représente le saint. Dehors, les tambours et les grandes conques marines approchent. La procession avance en file, avec ses souverains, ses soldats, ses officiers et ses personnages en uniforme. Le faucon n’est pourtant pas un oiseau. C’est un membre de la Tabanca chargé d’une mission précise : reprendre le saint avant l’arrivée du groupe.
S’il réussit, il court vers la procession et remet la bannière au roi. S’il échoue, son hôte peut ne lui rendre qu’une partie du symbole et conserver une baguette comme garantie d’une dette. Le lendemain, le saint reviendra dans sa chapelle, entouré de nourriture, de musique et de dons.
Rien n’a véritablement été dérobé.
Mais sans le vol, la dette, la poursuite et le retour, une part essentielle de la fête manquerait.
Sur les îles capverdiennes de Santiago et de Maio, la Tabanca — Tabanka en créole capverdien — est à la fois une dévotion, un cortège, une musique, une organisation de quartier et une association d’entraide. Elle donne à certains de ses membres les titres de roi, reine, gouverneur, commandant, soldat, médecin, infirmière, voleur ou bourreau. Puis elle fait circuler le groupe entre une cour, des maisons et un saint momentanément absent.
Pourquoi faut-il voler un saint pour faire vivre un village ?
Le spectacle est une société en mouvement
De loin, on voit d’abord les couleurs.
Des drapeaux, des rubans, des uniformes, des bâtons, des tambours et des cornetas — de grandes conques percées dans lesquelles on souffle — composent ce que plusieurs groupes appellent leur armamento. Le terme évoque un équipement militaire. Pourtant, les armes de bois, les bateaux miniatures et les costumes ne préparent pas une guerre réelle.
Ils construisent une scène où chacun reconnaît une fonction.
Le roi et la reine du champ conduisent le déplacement. Le roi et la reine de la cour président les cérémonies liées à l’autel du saint. Un commandant organise les troupes. Des soldats gardent la bannière. Des voleurs tentent de la toucher ou d’échapper à ceux qui les poursuivent. Des médecins et des infirmières peuvent proposer de fausses consultations aux passants ; une police peut infliger des amendes dans le jeu du cortège.
La Tabanca ne reproduit pas exactement l’État, l’Église ou l’armée. Elle emprunte leurs signes, les déplace et les rend disponibles à des personnes qui, pendant des siècles, furent maintenues loin du pouvoir officiel.
Le quartier ne regarde donc pas seulement une parade.
Il se regarde lui-même en train de fabriquer un ordre.
Le premier roi connu voulut empêcher ce défilé
Les origines exactes de la Tabanca restent discutées. L’inventaire officiel capverdien souligne que les sources écrites sont silencieuses jusqu’au début du XVIIIe siècle et qu’il serait imprudent de fixer une date certaine.
Un document de 1723 fournit cependant une scène révélatrice.
Le roi du Portugal, João V, s’inquiète alors de fêtes publiques organisées à Santiago. Des Noirs libres et des personnes réduites en esclavage y défilent sous les titres de gouverneurs, lieutenants généraux, colonels, sergents et capitaines, accompagnés de leurs soldats. Le souverain ordonne au gouverneur de l’île d’empêcher ces marches, jugées susceptibles de provoquer tumulte et rébellion.
Le mot Tabanca n’apparaît pas explicitement dans cette lettre. L’inventaire patrimonial y reconnaît néanmoins une forme ancienne de la manifestation. La prudence oblige à conserver cette nuance : le texte prouve l’existence du défilé redouté, pas chaque détail de la Tabanca actuelle.
Il révèle surtout un renversement.
Dans une société coloniale esclavagiste, ceux qui ne pouvaient commander dans l’ordre officiel se donnaient des grades, marchaient en troupes et choisissaient leurs souverains. Le jeu avait beau être festif, l’autorité coloniale comprenait que l’imitation contenait une question politique : que devient le pouvoir lorsque ceux qu’il exclut savent déjà en rejouer les formes ?
Les interdictions n’ont pas réussi à l’effacer
La lutte ne s’arrêta pas en 1723.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, les autorités dénoncèrent périodiquement les cortèges et les pratiques qu’elles qualifiaient de « gentiliques », terme colonial employé pour déprécier leur caractère africain. Au XXe siècle, les décisions continuèrent à osciller entre autorisation surveillée et interdiction.
En 1923, une célébration fut permise sous conditions. En 1926, une nouvelle décision l’interdit expressément. En 1930, un gouverneur reconnut qu’il était difficile d’extirper une tradition populaire aussi persistante ; il leva l’interdiction tout en exigeant des défilés plus conformes à ce qu’il appelait l’état de « civilisation » de la colonie.
La répression ne visait pas seulement le bruit ou les rassemblements.
La Tabanca associait dévotion populaire, héritages africains, satire des puissants et capacité d’organisation autonome. Elle occupait un espace que l’administration et certaines autorités religieuses voulaient contrôler. Ses rois ne gouvernaient pas le Cap-Vert, mais ils montraient qu’une communauté pouvait distribuer elle-même dignités, obligations et sanctions.
Interdire la fête revenait à tenter d’interdire cette démonstration.
La « loi de la Tabanca » ne tient pas dans un code
La partie la plus importante commence lorsque le cortège s’arrête.
Les recherches de l’anthropologue Wilson Trajano Filho décrivent la Tabanca comme une association territoriale de dévotion et de secours mutuel. Ses membres cotisent. Ils organisent des travaux agricoles collectifs, soutiennent une personne malade, accompagnent une famille lors d’un décès, participent à un mariage ou à la construction d’une maison.
La fête rend visible ce réseau d’obligations qui fonctionne durant le reste de l’année.
Celui qui accepte le titre de roi ou de reine d’accueil ne reçoit pas simplement un honneur. Il doit nourrir le cortège après plusieurs heures de marche et offrir des produits qui seront exposés devant la communauté : fruits, canne à sucre, boissons ou autres biens selon les lieux et les époques. Sa générosité devient publique. Elle peut lui apporter du prestige ; son insuffisance peut aussi produire de la honte.
Les dons sont ensuite rapportés à la chapelle, parfois vendus aux enchères, et l’argent rejoint le fonds de l’association. Une partie servira à préparer la célébration suivante. Une autre capacité, moins spectaculaire, demeure disponible : celle de ne pas laisser seul un membre lorsque survient la maladie, la mort ou un travail impossible à accomplir sans voisins.
L’anthropologue parle de « loi de la Tabanca ».
Ce n’est pas un tribunal parallèle doté d’un texte unique. C’est un ensemble de conduites attendues : contribuer, recevoir correctement, marcher à sa place, donner, rendre, aider et reconnaître ce que chacun doit aux autres.
Le faux royaume produit de véritables obligations.
Le saint est acheté, volé, rendu et jamais possédé
La recherche du saint, appelée buska santu dans l’inventaire capverdien, concentre cette circulation.
Le roi ou la reine d’accueil a fourni une somme ou une contribution au groupe. Le saint — souvent représenté par une bannière, une baguette ou un autre signe selon la Tabanca — se trouve alors chez cette personne. Le faucon tente de le reprendre avant que le cortège n’arrive.
Si la tentative échoue, l’hôte peut rendre la bannière mais conserver la baguette jusqu’au remboursement de la somme avancée. Il peut aussi pardonner une partie ou la totalité de la dette et transformer ce renoncement en don au saint et au fonds commun.
La scène ne sépare donc pas nettement économie, jeu et religion.
La dette reçoit un corps que tout le monde peut suivre. Elle court sur le chemin sous la forme d’un faucon. La garantie devient une baguette retenue dans une maison. Le remboursement rejoint une fête. Le pardon se change en générosité publiquement reconnue.
Le saint n’est pas traité comme un objet que le plus rapide pourrait posséder.
Il oblige les biens à circuler.
Une conque peut appeler ceux qui vivent à l’étranger
Au Cap-Vert, le village ne s’arrête pas au bord de l’île.
L’émigration a dispersé des familles entre l’archipel, l’Europe, les Amériques et d’autres territoires africains. On pourrait imaginer que cette distance condamne une association fondée sur la proximité. Les enquêtes montrent un mouvement plus complexe.
Des émigrés envoient de l’argent pour la fête, offrent des vêtements, des drapeaux, des images religieuses ou du matériel. Lorsqu’ils reviennent, ils peuvent marcher avec le groupe. Certaines maisons construites grâce aux revenus de l’étranger et laissées vides une partie de l’année servent temporairement de chapelles.
Même les instruments portent des itinéraires.
Des récits recueillis à Santiago font venir certaines grandes conques de São Tomé, rapportées par des travailleurs capverdiens revenus des plantations de cacao. D’autres objets arrivent d’Angola, du Sénégal, du Portugal ou des États-Unis. Des drapeaux de clubs de football et des couleurs étrangères rejoignent l’armamento sans nécessairement effacer l’identité locale.
La diaspora ne conserve donc pas la Tabanca en la plaçant sous verre.
Elle lui apporte ce dont elle manque et reçoit en retour une place dans la communauté. L’argent envoyé n’est plus seulement une somme privée entre un migrant et sa famille. Exposé près de l’autel ou converti en repas, en costume et en musique, il devient une preuve publique d’appartenance.
Le son de la conque ne traverse pas littéralement l’océan.
L’obligation, elle, le fait.
Le même nom ne désigne pas partout la même fête
Il n’existe pas une Tabanca immobile et identique dans tout le pays.
L’inventaire national de 2018, publié officiellement en 2020, situe les groupes documentés sur Santiago et Maio. À Praia et dans plusieurs localités de Santiago, la recherche du saint, la cour, les rois d’accueil et le cortège prennent des formes particulières. À Porto Inglês, sur l’île de Maio, la Tabanca de Djarmai accompagne les célébrations de Santa Cruz avec ses propres juges, sa croix, ses poupées, ses prières et son ordre processionnel.
Même la relation entre le sacré et le jeu varie.
À Maio, l’inventaire décrit une distance maintenue dans le cortège entre le groupe qui chante les litanies et les musiciens de Tabanca. Ailleurs, la cour, le saint, la satire sociale et la procession s’entrelacent différemment.
Cette diversité protège l’enquête d’un piège fréquent : prendre la description d’un groupe pour la règle de tout le Cap-Vert.
Les rôles changent, certains termes varient, les fêtes urbaines accueillent davantage d’innovations et les groupes ruraux peuvent conserver d’autres séquences. Les jeunes ajoutent des couleurs et des objets. Les ressources disponibles transforment les costumes. Les responsables négocient avec les municipalités, les institutions culturelles et l’Église.
Une tradition vivante ne possède pas de version définitive.
Elle possède des personnes capables de reconnaître jusqu’où elle peut changer sans cesser d’être la leur.
Le patrimoine peut-il remplacer l’interdiction ?
En 2019, le Cap-Vert a classé la Tabanca comme patrimoine culturel immatériel national. L’Institut du patrimoine culturel a mené un inventaire de base communautaire et l’État soutient aujourd’hui des groupes pour entretenir les chapelles, renouveler les instruments, confectionner les vêtements et organiser des activités de transmission.
Le renversement historique est spectaculaire.
Ce que la monarchie portugaise craignait en 1723 et que l’administration coloniale voulait rendre plus « civilisé » en 1930 est désormais présenté comme un bien national. Le cortège autrefois soupçonné de désordre reçoit des contrats, des inventaires et un musée.
Cette reconnaissance offre des moyens indispensables. Elle peut aussi simplifier ce qu’elle protège.
Une fiche patrimoniale préfère des rôles identifiables, un calendrier stable et des objets que l’on peut recenser. Or la force de la Tabanca vient également de ses transformations, de ses plaisanteries, de ses négociations et de ses différences locales. La réduire à une danse colorée pour visiteurs ferait disparaître l’institution d’entraide derrière son moment le plus photogénique.
Le défi n’est donc plus seulement de permettre à la procession de sortir.
Il est de laisser ses membres décider de ce qu’elle signifie lorsqu’elle est regardée, financée et présentée au nom de tout le pays.
Alors, pourquoi faut-il voler un saint pour faire vivre un village ?
Parce que le vol met l’obligation en mouvement.
Dans la buska santu, chacun peut voir qui détient le signe du saint, qui vient le chercher, quelle dette accompagne son retour et qui choisit de la réclamer ou de la pardonner. Ce qui resterait autrement une relation privée devient une histoire partagée par le quartier.
Mais le saint n’est qu’une partie de la réponse.
La Tabanca fait vivre une communauté parce qu’elle convertit des titres imaginés en devoirs concrets. Le roi doit recevoir. La reine organise. Les membres cotisent. Les voisins marchent, cuisinent et travaillent. Les émigrés envoient de quoi refaire un tambour ou nourrir ceux qui sont restés. Les anciens transmettent l’ordre du cortège et les jeunes l’habillent autrement.
Dans cette enquête, le village gagne.
Ni le roi, ni le voleur, ni même le saint ne garde définitivement ce qui circule. Le prestige retourne en nourriture. Le don retourne en fonds commun. L’argent de l’étranger retourne en présence. La fête retourne en secours lorsqu’un membre en a besoin.
Le pouvoir colonial avait peut-être raison de voir dans le cortège davantage qu’un divertissement.
Il s’était seulement trompé sur le danger.
La Tabanca ne menaçait pas l’île parce que ses participants jouaient à gouverner. Elle révélait qu’une population tenue à l’écart des institutions savait déjà produire de l’autorité, de la mémoire et de l’entraide avec ses propres signes.
Trois siècles plus tard, le faucon court toujours.
Ce qu’il rapporte n’est pas un saint volé.
C’est la preuve qu’aucune communauté ne reste vivante si tout ce qu’elle possède cesse de revenir.
Repères documentaires
- Instituto do Património Cultural de Cabo Verde, *Ficha de inventário do património cultural imaterial — Tabanca*, inventaire communautaire publié au Boletim Oficial, 22 janvier 2020 — localités, histoire documentée, rôles, préparatifs et séquences de la buska santu.
- Wilson Trajano Filho, « Goffman en Afrique : les cortèges des tabancas et les cadres de l’expérience », Cahiers d’études africaines, 2011 — organisation rituelle, « loi de la Tabanca », cortège et distribution des rôles.
- Wilson Trajano Filho, « The Conservative Aspects of a Centripetal Diaspora: The Case of the Cape Verdean Tabancas », Africa, 2009 — secours mutuel, travaux collectifs, dons, circulation des ressources et participation de la diaspora.
- Instituto do Património Cultural de Cabo Verde, « Tabanca » — présentation institutionnelle, financement communautaire et reconnaissance comme patrimoine national.
- Gouvernement du Cap-Vert, « A tabanca é o empoderamento da comunidade onde está inserida », 2024 — soutien contemporain aux groupes et projet de sauvegarde.
- « Cooperativa: política de Estado ou cotidiano? O caso de Cabo Verde », 2001 — Tabanca, djuda et djunta-mon comme formes historiques de coopération et d’assistance.