Un verre à dix heures du matin

Un matin de ramadan 1964, Habib Bourguiba réunit des cadres tunisiens. Le président parle de travail, de production et de développement. Puis, devant des milliers de personnes et les caméras de la télévision, il porte à ses lèvres un grand verre de jus d’orange. Il est dix heures : le jeûne a commencé depuis l’aube.

Le geste dure quelques secondes. Il deviendra l’une des images les plus persistantes de la Tunisie indépendante. Pour les uns, Bourguiba libère les travailleurs d’une pratique qui affaiblirait le pays. Pour les autres, il humilie publiquement un pilier de l’islam. Lui affirme mener un jihad contre le sous-développement et invoque un précédent du prophète Mahomet rompant le jeûne pendant une campagne.

Pourquoi un chef d’État a-t-il transformé son petit-déjeuner en affaire nationale ? Le verre n’était pas une provocation privée. C’était une démonstration de pouvoir : celui de dire comment une religion devait s’adapter à la construction d’un État moderne — et qui avait autorité pour l’interpréter.

La Tunisie à marche forcée

Indépendante depuis 1956, la Tunisie de Bourguiba veut rattraper en quelques années ce que la colonisation a laissé inégal. Écoles, santé, administration, industrie et émancipation féminine deviennent les chantiers d’un gouvernement très centralisé.

Le Code du statut personnel abolit la polygamie et réforme le divorce dès 1956. L’enseignement de la grande mosquée-université Zitouna est intégré au système national. Les tribunaux religieux perdent leur autonomie. Ces mesures ne suppriment pas l’islam : la Constitution de 1959 affirme que la religion de la Tunisie est l’islam. Elles placent ses institutions sous l’autorité de l’État.

Bourguiba se présente comme un réformateur musulman capable de distinguer l’essentiel de ce qui peut être adapté. Il ne choisit pas la séparation française entre Église et État. Il veut plutôt que l’État national contrôle le rythme et le sens de la réforme religieuse.

Le premier discours date de 1960

L’épisode est souvent résumé comme s’il avait commencé avec le verre de 1964. En réalité, Bourguiba lance dès février 1960 une campagne sur le jeûne. Il demande aux travailleurs de ne pas laisser le ramadan ralentir la production et appelle les responsables religieux à soutenir cet effort.

Le pays traverse alors une phase de mobilisation économique. Chaque heure de travail est présentée comme une contribution à la sortie de la pauvreté. Le président compare ce combat à une guerre nationale. Dans une guerre, soutient-il, les musulmans peuvent suspendre le jeûne si celui-ci compromet l’effort nécessaire.

La formulation évite d’abord de nier l’obligation religieuse. Elle déplace la question : le développement de la Tunisie crée-t-il une situation assez grave pour justifier une dispense ? En y répondant lui-même, le président entre sur le terrain des juristes et des théologiens.

Le précédent du Prophète

Bourguiba cite un épisode de la conquête de La Mecque. Selon la tradition, le prophète Mahomet rompit le jeûne en voyage et encouragea ses compagnons à faire de même afin de conserver leurs forces. Les écoles juridiques musulmanes reconnaissent d’ailleurs des dispenses au voyageur, au malade et à d’autres personnes vulnérables.

Le président élargit ce raisonnement à une nation en lutte contre le sous-développement. L’ouvrier à son poste devient l’équivalent du combattant en campagne ; la production devient une obligation collective. Ne pas jeûner ne serait plus un abandon de la foi, mais une manière supérieure de servir la communauté.

L’analogie est audacieuse. Une règle prévue pour certaines circonstances individuelles est appliquée à un projet économique national dont le chef politique définit l’urgence. Le débat porte moins sur l’existence des dispenses que sur l’autorité capable de déclarer tout un pays en état d’effort exceptionnel.

Le mufti refuse de suivre

Bourguiba cherche l’appui des autorités religieuses. Le mufti de la République, Mohamed Abdelaziz Djaït, n’accepte pas de transformer l’appel présidentiel en autorisation générale de rompre le jeûne. L’islam permet des exemptions, mais pas simplement parce que le gouvernement veut accroître la productivité.

La résistance est importante : elle montre que la campagne ne résulte pas d’un consensus savant. Le président ne parle pas au nom d’une fatwa unanime. Il oppose sa lecture finaliste — préserver la force de la nation — à une interprétation plus stricte des conditions prévues par le droit musulman.

Le mufti perd sa fonction peu après. Même lorsque les détails administratifs varient selon les récits, le signal politique est clair : l’institution religieuse nationale ne dispose pas d’un veto durable sur l’interprétation présidentielle.

Quatre ans plus tard, l’image

En 1964, Bourguiba reprend le sujet devant les cadres de l’État. Cette fois, il ne se contente pas d’argumenter. Le verre de jus d’orange donne au discours une preuve corporelle. Le président accomplit devant tous ce qu’il recommande.

La télévision change la nature du geste. Boire seul dans un bureau aurait signalé une conviction personnelle. Boire devant les caméras transforme le corps du chef en instrument pédagogique. Chaque spectateur voit que le tabou peut être franchi, que le président n’est pas frappé sur-le-champ et que l’État assume la transgression.

Le choix du jus d’orange ajoute une banalité presque calculée. Ce n’est ni un banquet ni une scène d’ivresse : un produit tunisien, associé à la santé et au travail. La sobriété visuelle rend la rupture plus nette. L’acte n’est pas présenté comme plaisir, mais comme ration du combattant économique.

Était-ce interdire le ramadan ?

Non. Bourguiba n’abolit pas le mois de jeûne et ne promulgue pas une interdiction générale de pratiquer. Les mosquées restent ouvertes, la société continue largement à observer le ramadan et les horaires de vie se modifient. La campagne vise à légitimer la rupture du jeûne pour les travailleurs, pas à contraindre chaque croyant à manger.

Mais l’absence d’interdiction ne rend pas le geste neutre. Dans un régime autoritaire, une recommandation présidentielle peut peser fortement sur les fonctionnaires et les responsables locaux. Lorsque le chef boit devant des cadres réunis par l’État, chacun comprend quelle conduite est décrite comme moderne, courageuse et patriotique.

La liberté promise est donc asymétrique. Le citoyen reçoit le droit de ne pas jeûner, mais la pratique du jeûne est publiquement associée au retard économique. Une émancipation peut devenir une injonction à ressembler au réformateur.

Le « combattant suprême » comme interprète

Bourguiba porte le titre de « Combattant suprême », hérité de la lutte pour l’indépendance. Il construit sa légitimité sur l’expérience, la raison et une relation directe avec le peuple. Dans ses discours, il explique longuement, raconte sa propre vie et met en scène le bon sens contre les conservatismes.

Sur le ramadan, cette méthode lui permet de se comporter à la fois en médecin de la nation, en stratège et en interprète religieux. Il ne dit pas seulement : « l’économie exige ceci ». Il explique ce que l’islam véritable devrait permettre dans les circonstances présentes.

Cette concentration des rôles est le cœur de l’affaire. Le modernisateur ne repousse pas la religion dans la sphère privée ; il l’incorpore à sa propre autorité. En contestant les religieux traditionnels, il ne supprime pas le pouvoir d’interpréter : il le transfère vers la présidence.

Une modernité qui choisit ses corps

La politique de Bourguiba transforme particulièrement les corps : mariage, divorce, scolarisation des filles, voile, contraception, travail et alimentation. Le pouvoir considère que la modernisation ne peut attendre une évolution lente des pratiques. Il intervient dans l’intime au nom de l’avenir collectif.

Plusieurs réformes ouvrent des libertés réelles, notamment aux femmes. Cela ne rend pas leur méthode démocratique. Le même État qui émancipe décide du rythme, du vocabulaire et de la limite du changement. Il célèbre la raison tout en réduisant les espaces où la société pourrait contester son programme.

Le verre de 1964 condense cette contradiction. Il défend la possibilité de ne pas conformer son corps à une norme religieuse. Il montre simultanément un président utilisant tout l’appareil public pour offrir son propre corps comme norme nouvelle.

Le pays n’a pas suivi comme prévu

La campagne ne fait pas disparaître le jeûne. L’attachement social et religieux au ramadan demeure puissant. Même des Tunisiens favorables aux réformes de Bourguiba peuvent juger que la production ne justifie pas une rupture générale.

Le président lui-même adapte ensuite sa politique. Les ambitions économiques, la recherche de légitimité et la montée de sensibilités religieuses obligent le régime à composer. La Tunisie ne devient ni un État laïque au sens strict ni une théocratie : elle conserve une religion d’État encadrée par un pouvoir qui alterne réforme et protection des normes.

L’échec relatif de la campagne rappelle qu’une image télévisée ne suffit pas à déplacer un calendrier vécu dans les familles, les quartiers et les commerces. L’État peut contrôler les institutions religieuses sans contrôler entièrement la manière dont le temps sacré organise la société.

En 1981, le mouvement inverse

Sous le même Bourguiba, une circulaire de 1981 demande la fermeture pendant la journée des cafés et restaurants non destinés aux touristes durant le ramadan. Le contraste avec le jus d’orange est frappant.

Vingt ans plus tôt, l’urgence nationale devait autoriser les travailleurs à manger. Désormais, l’ordre public et le respect du mois justifient de rendre l’alimentation diurne moins visible. Le régime n’a pas simplement avancé sur une ligne continue vers la sécularisation. Il a modulé la visibilité religieuse selon ses priorités politiques.

Cette oscillation révèle le principe le plus constant : ce n’est pas la liberté individuelle qui décide, mais l’État. Il peut encourager la rupture du jeûne puis fermer les lieux qui la rendent possible, tout en affirmant dans les deux cas protéger la nation.

Pourquoi l’image survit

Le geste reste célèbre parce qu’il semble offrir une photographie nette d’un conflit compliqué : un homme, un verre, une règle. Il permet aux nostalgiques de célébrer un âge de courage modernisateur et à ses adversaires de dénoncer une arrogance antireligieuse.

Chaque camp réduit pourtant la scène. Bourguiba n’est pas un athée cherchant seulement à choquer ; il construit un argument à partir de la tradition islamique. Il n’est pas non plus un simple juriste proposant une dispense : il dispose de la police, de l’administration, de la télévision et du pouvoir de nommer ou d’écarter les autorités religieuses.

Le jus d’orange n’oppose donc pas proprement modernité et islam. Il met aux prises plusieurs manières de définir l’intérêt commun et plusieurs prétendants au droit de parler au nom de la religion.

La question demeure à table

Aujourd’hui encore, les débats tunisiens sur les cafés ouverts, le respect des jeûneurs et la liberté de conscience font revenir l’épisode. Les personnes qui ne jeûnent pas peuvent revendiquer le geste de Bourguiba tout en refusant son autoritarisme. Les pratiquants peuvent défendre le ramadan sans demander que l’État surveille les assiettes.

Cette double position était difficile à entendre en 1964, lorsque le président organisait la scène comme un choix entre effort national et habitude paralysante. Elle permet désormais de poser une autre question : une liberté est-elle complète si elle dépend de l’exemple d’un chef ?

Pourquoi Bourguiba a-t-il bu un verre de jus d’orange en plein ramadan ? Pour prouver que son interprétation pouvait devenir acte, que le développement avait valeur de combat et que le président se plaçait au-dessus de ceux qui hésitaient. Le liquide était ordinaire. Ce qui remplissait vraiment le verre, c’était l’autorité.

Petit lexique

  • Habib Bourguiba — dirigeant de l’indépendance et président de la Tunisie de 1957 à 1987.
  • Zitouna — grande mosquée et institution historique d’enseignement islamique à Tunis.
  • Mufti — juriste musulman habilité à émettre des avis religieux.
  • Fatwa — avis juridique religieux, qui n’est pas nécessairement une loi d’État.
  • Ijtihad — effort d’interprétation et de raisonnement en droit musulman.
  • Code du statut personnel — ensemble de réformes tunisiennes du droit familial promulgué en 1956.

Repères documentaires

  • 20 mars 1956 — indépendance de la Tunisie.
  • 13 août 1956 — promulgation du Code du statut personnel.
  • 25 juillet 1957 — proclamation de la République ; Bourguiba devient président.
  • Février 1960 — premiers grands discours de Bourguiba invitant les travailleurs à rompre le jeûne pour soutenir le développement.
  • Février 1964 — Bourguiba boit publiquement un jus d’orange pendant le ramadan.
  • 1981 — circulaire administrative ordonnant la fermeture diurne de nombreux cafés et restaurants pendant le ramadan.
  • 1987 — fin de la présidence Bourguiba.

Sources