Une rivière transformée en revenu national
Dans les montagnes du Lesotho, l’eau ne descend plus seulement vers l’Atlantique en suivant le Senqu, nom local du fleuve Orange. Des barrages la retiennent, des tunnels la font passer sous la ligne de partage des eaux et elle ressort en Afrique du Sud dans le bassin du Vaal. Le Gauteng, cœur urbain et industriel sud-africain, reçoit ainsi une ressource captée à plus de deux mille mètres d’altitude.
En échange, le Lesotho perçoit des redevances. Elles constituent désormais une recette majeure de l’État et donnent au petit royaume enclavé un produit d’exportation sans camion, sans port et presque sans frontière visible : des mètres cubes circulant dans le noir des tunnels.
Mais l’eau qui devient argent national a d’abord été une terre, un pâturage, une tombe ou une source locale. Le Lesotho Highlands Water Project révèle donc deux comptabilités superposées. Le traité mesure le bénéfice entre États ; la compensation mesure les pertes de ceux qui vivent au bord des réservoirs.
Le marché conclu avec l’apartheid
L’idée de transférer l’eau des hautes terres vers la région de Johannesburg est ancienne. Les négociations aboutissent en 1986, lorsque le Lesotho est gouverné par un régime militaire et l’Afrique du Sud par le régime d’apartheid. Le traité crée le Lesotho Highlands Water Project, organisé comme une coopération entre deux États très inégaux.
L’Afrique du Sud finance l’infrastructure destinée au transfert. Le Lesotho construit et administre les ouvrages sur son territoire à travers la Lesotho Highlands Development Authority, sous la supervision d’une commission bilatérale. Le projet doit aussi produire de l’électricité pour le royaume grâce à la centrale de Muela.
Le contexte politique rend le contrat suspect aux yeux de nombreux observateurs, mais il ne suffit pas à conclure que le Lesotho n’y trouve aucun intérêt. Le pays obtient des routes, une production hydroélectrique et surtout un flux de redevances. L’accord survit à la fin de l’apartheid, au retour du gouvernement constitutionnel et à plusieurs alternances politiques.
La redevance n’est pas un simple prix au litre
Le traité ne fixe pas seulement un tarif multiplié par le volume livré. Son article 12 partage un « bénéfice net » calculé à partir de la différence entre le coût du projet commun et celui d’une solution alternative que l’Afrique du Sud aurait dû construire pour alimenter le Vaal.
Autrement dit, le Lesotho reçoit une partie de l’économie réalisée par son voisin. Le Royalty Manual précise les hypothèses, valeurs actualisées et ajustements. Une composante fixe et une composante variable évoluent selon les règles convenues, l’inflation et les quantités transférées.
Ce mécanisme donne au contrat une durée plus longue que les prix politiques du moment. Il évite de renégocier chaque année un marché de l’eau. Il rend aussi le calcul difficile à lire pour un citoyen : comprendre la recette exige de suivre un scénario contrefactuel, des indices et des formules financières, pas seulement le niveau d’un barrage.
Katse, Mohale et le tunnel invisible
La première phase associe plusieurs ouvrages. Le barrage de Katse retient l’eau du Malibamatšo. Un tunnel la conduit vers Muela, où sa chute produit de l’électricité, puis vers la rivière Ash en Afrique du Sud. Le barrage de Mohale, relié à Katse, ajoute un second grand réservoir. D’autres barrages et conduites régulent le système.
La prouesse technique peut masquer sa logique spatiale. Les villages proches voient les routes, les lignes électriques, les chantiers et la surface des retenues. La destination économique principale se trouve loin au nord-ouest, dans les robinets, usines et mines du Gauteng. Entre les deux, la partie la plus décisive de l’infrastructure est enterrée.
Cette invisibilité nourrit une impression de paradoxe : un pays exportateur d’eau peut connaître des villages mal alimentés. Il n’y a pourtant pas contradiction hydraulique automatique. Une conduite de transfert à haute capacité ne remplace pas un réseau local de captage, traitement et distribution. L’exportation et l’accès domestique sont deux systèmes qu’une politique publique doit relier.
Les milliards qui entrent au Trésor
Depuis le début des livraisons, les redevances cumulées se comptent en dizaines de milliards de maloti. Les chiffres varient selon la date, la source et le fait qu’ils soient exprimés en valeur nominale ou actualisée. En novembre 2025, une réponse au Parlement du Lesotho évoquait plus de 20 milliards de maloti cumulés et environ 4,2 milliards par an au rythme alors indiqué. Le FMI donne pour 2024 un montant inférieur d’environ 2 milliards de rands, ce qui rappelle que périodes de référence et définitions doivent être comparées avec prudence.
Quelle que soit la série retenue, la redevance pèse lourd pour un petit budget national. Elle finance le Trésor plutôt qu’un compte réservé uniquement aux hautes terres. C’est un choix de souveraineté : l’eau est traitée comme une ressource nationale, et son revenu peut payer écoles, salaires publics, santé ou dette dans tout le pays.
Mais ce choix dissocie le lieu de la perte et celui du bénéfice. Les communautés affectées ne reçoivent pas automatiquement un pourcentage fixe de chaque paiement sud-africain.
Quand le réservoir recouvre plus que des hectares
Un barrage compte les surfaces inondées. Une famille compte autrement : champ de maïs, pâturage d’hiver, chemin vers une source, arbres, accès à des plantes médicinales, tombe familiale et relations avec les voisins. Déplacer une maison ne reconstitue pas nécessairement cet ensemble.
Le traité impose que le niveau de vie des personnes touchées ne devienne pas inférieur à celui d’avant la perturbation. Les politiques de compensation prévoient paiements forfaitaires, versements annuels en argent ou compensation en nature, notamment en grain. Les états financiers de la LHDA consignent encore des dépenses de compensation pour les phases I et II.
La durée est centrale. Une somme versée une fois peut acheter des matériaux ou rembourser une dette, mais une terre produisait année après année. Les paiements annuels cherchent à reconnaître cette continuité. Ils créent en retour une dépendance administrative : il faut des listes exactes, des bénéficiaires retrouvables et des versements réguliers pendant des décennies.
Le revenu du pays et la dette du village
Le système repose sur deux promesses différentes. À l’État, l’Afrique du Sud verse une redevance calculée pour durer tant que l’eau est transférée. À la personne affectée, la LHDA doit restituer une perte définie par des barèmes, des enquêtes et des droits reconnus.
Ces flux ne progressent pas forcément ensemble. Une hausse des volumes ou l’entrée en service d’une nouvelle phase peut augmenter la recette nationale sans réévaluer automatiquement chaque perte ancienne. Inversement, le coût d’un retard de compensation ne diminue pas parce que le pays a reçu sa redevance à temps.
Cette séparation explique une frustration récurrente dans les grands projets : les responsables montrent le bénéfice macroéconomique, tandis que les habitants parlent d’une route coupée, d’un paiement incomplet ou d’une parcelle moins fertile. Les deux récits peuvent être vrais. Ils ne portent simplement pas sur la même échelle.
Polihali agrandit la machine
La phase II construit le barrage de Polihali sur le Senqu et un tunnel vers Katse. Elle doit accroître les volumes transférés vers l’Afrique du Sud. À l’automne 2026, le chantier se poursuit, avec des ponts et infrastructures avancés tandis que le barrage et le tunnel restent en construction selon les indicateurs publiés par la LHDA.
Polihali ne répète pas exactement la première phase. Les normes de compensation, les consultations et les procédures environnementales sont plus détaillées. L’autorité reconnaît elle-même que le projet entraîne des déplacements physiques et économiques et affirme viser la restauration, voire l’amélioration, des moyens d’existence.
La formalisation ne supprime toutefois pas les conflits. Elle déplace le débat vers la qualité des recensements, la valeur attribuée aux biens communs, le choix des sites de réinstallation, la rapidité des paiements et la capacité d’une activité de remplacement à survivre après le départ des entreprises de construction.
L’électricité, troisième compte du projet
Le transfert ne vend pas seulement de l’eau. La chute dans le système alimente la centrale de Muela, qui fournit une part importante de l’électricité du Lesotho. Cela réduit certains achats extérieurs et ajoute un bénéfice distinct des redevances.
Mais production nationale et sécurité énergétique ne sont pas synonymes absolus. Une centrale dépend des débits, de l’entretien et du réseau. Le Lesotho peut produire à Muela tout en important à certains moments ou pour équilibrer son système. Là encore, le slogan « l’eau du Lesotho éclaire le Lesotho » ne suffit pas à décrire les flux.
Séparer les comptes permet de mieux juger le projet : redevance versée par l’Afrique du Sud, électricité produite, coût des ouvrages, compensation des communautés et impact environnemental. Les additionner dans une seule promesse de développement rend les échecs difficiles à localiser.
Un tuyau peut-il devenir une politique sociale ?
Le traité garantit un revenu, pas sa transformation automatique en services publics. Cette transformation appartient au budget, à l’administration et au contrôle politique du Lesotho. Une redevance bien calculée peut être mal dépensée ; elle peut aussi stabiliser les finances sans que son origine soit visible dans une école particulière.
L’idée d’affecter une part aux zones productrices paraît intuitive, mais elle soulève des choix. Faut-il privilégier uniquement les villages déplacés, l’ensemble des districts de montagne ou tout le royaume dont la ressource est nationale ? Un fonds local peut rapprocher le bénéfice du coût, tout en créant de nouvelles luttes sur les frontières et les représentants légitimes.
La question utile n’est donc pas de savoir si « le Lesotho vend son eau » comme s’il vidait un réservoir fini contre de l’argent facile. Elle est de suivre chaque transformation : pluie en débit, débit en volume contractuel, volume en redevance, redevance en budget, budget en droit concret.
Le véritable prix apparaît en aval
Pour le Gauteng, le projet sécurise une ressource indispensable à des millions d’habitants et à l’économie sud-africaine. Pour le Lesotho, il transforme la géographie en revenu souverain et en électricité. Pour les vallées concernées, il transforme des paysages habités en infrastructure nationale.
Aucun de ces effets n’annule les autres. Réduire le projet à une exploitation héritée de l’apartheid ignore les gains négociés et la maîtrise lesothane des ouvrages. Le présenter comme une réussite mutuellement avantageuse sans regarder les déplacements confond le bénéfice national avec la justice locale.
Le mécanisme secret n’est pas caché dans un coffre. Il est inscrit dans une formule : l’Afrique du Sud partage l’économie que lui procure l’eau des hautes terres. Le choix politique commence après le calcul, lorsque l’argent arrive au Trésor et que ceux qui ont cédé le terrain demandent ce qui leur revient.
Petit lexique
- LHWP : Lesotho Highlands Water Project, système de barrages et tunnels reliant les hautes terres au bassin du Vaal.
- LHDA : autorité lesothane chargée de construire, exploiter et gérer les effets du projet.
- Redevance : paiement dû au Lesotho en contrepartie du bénéfice procuré par le transfert d’eau.
- Muela : centrale hydroélectrique utilisant la chute créée par le système de transfert.
- Déplacement économique : perte de terres, revenus ou accès aux ressources sans déménagement nécessaire de la maison.
Sources
- Treaty on the Lesotho Highlands Water Project, traité de 1986, notamment les articles sur les redevances et la compensation.
- Lesotho Highlands Development Authority — Phase II, état du projet et obligations sociales.
- LHDA Annual Financial Statements 2024, comptes et dépenses de compensation.
- Lesotho Highlands Water Project Phase II Compensation Policy, droits et formes de compensation.
- Kingdom of Lesotho — Public Investment Management Assessment, FMI, 2026, coûts, avancement et redevances.