Le poisson ne voit pas un piège.
Devant lui, il n’y a ni filet qui se referme, ni appât, ni barque lancée à sa poursuite. Seulement une rangée de palmes plantées dans une eau si basse que le fond paraît à portée de main.
La marée descend. Le courant l’emporte le long de cette palissade. À l’endroit où il pourrait la contourner, un second mur l’attend sous un autre angle. Puis un autre passage, plus étroit. Le poisson avance encore. Ce qui ressemblait à un obstacle devient une direction.
Au bout de la route se trouve une chambre.
Depuis des générations, dans l’archipel tunisien des Kerkennah, des pêcheurs construisent ainsi des charfiyas : de vastes pêcheries fixes faites traditionnellement de troncs et de feuilles de palmier. Elles ne capturent pas en allant chercher le poisson. Elles laissent la mer le conduire.
La technique est devenue assez emblématique pour être inscrite en 2020 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Mais cette reconnaissance ne résout pas l’énigme qu’elle pose.
Comment quelques palmes immobiles peuvent-elles transformer une mer ouverte en chemin ? Comment un pêcheur sait-il où planter le premier mur ? Et lorsque l’installation appartient à une famille, possède-t-elle une parcelle de mer ou seulement le droit d’en connaître le passage ?
Peut-on vraiment tracer une route aux poissons avec des feuilles de palmier ?
Une île presque aussi plate que sa mer
Les Kerkennah se trouvent dans le golfe de Gabès, à une vingtaine de kilomètres au large de Sfax. Deux îles principales, une poussière d’îlots, des palmeraies et très peu de hauteur : le point culminant de l’archipel n’atteint qu’environ treize mètres.
Sous l’eau, le paysage prolonge cette horizontalité. La plate-forme autour des îles est extraordinairement peu profonde. Par endroits, il faut s’éloigner de plusieurs dizaines de kilomètres avant de trouver dix mètres d’eau.
Cette apparente monotonie trompe celui qui regarde depuis la rive.
Le fond possède son propre relief : des chenaux que les habitants comparent à des oueds, des dépressions appelées bhiras, des hauts-fonds, des bancs et des passages. Une différence de quelques dizaines de centimètres peut décider du mouvement de l’eau et des poissons.
Le golfe de Gabès connaît en outre les marées les plus sensibles de Méditerranée. Autour de Kerkennah, leur amplitude moyenne est de l’ordre de quatre-vingts centimètres. Ce chiffre paraîtrait modeste face à l’Atlantique. Dans une mer aussi plate, il suffit pourtant à découvrir de grandes étendues, à remplir les chenaux puis à les vider, deux fois par jour.
La charfiya est née de cette rencontre : une petite marée agrandie par un immense fond peu profond.
Le premier mur ne ferme rien
Vue du ciel, une charfiya peut faire penser à un dessin géométrique posé sur la mer.
Un bras principal intercepte le déplacement du poisson. Des palissades disposées en angles forment ensuite un champ triangulaire. Elles convergent vers des chambres de capture qui se terminent par des nasses ou des filets-pièges.
Le dessin exact varie selon la profondeur, le banc, l’espace disponible et la direction des courants. Il existe des installations simples et d’autres composées de plusieurs unités. La charfiya n’est pas un plan reproduit à l’identique : c’est une géométrie ajustée à un lieu précis.
Son premier mur ne doit surtout pas enfermer.
Il doit rencontrer la trajectoire du poisson et lui proposer une limite assez longue pour qu’il la longe. En descendant avec la marée, l’animal cherche une issue vers une eau plus profonde. La palissade transforme ce mouvement en parcours. Les angles successifs réduisent les choix jusqu’à la chambre terminale.
La pêche demeure passive. Aucun moteur ne tire un engin sur le fond. Aucun chalut ne racle l’herbier. Les animaux arrivés dans les pièges peuvent rester vivants jusqu’au moment où le pêcheur les relève.
Mais « passif » ne veut pas dire simple.
Le dispositif ne fait rien si son constructeur a mal lu la mer.
Le poisson suit-il une route qu’il ne peut pas voir ?
Une palissade de palmes n’est pas une muraille étanche. L’eau la traverse en partie ; la lumière aussi. Elle agit comme un obstacle, une ombre et une ligne de guidage.
Le poisson n’a pas besoin de comprendre le plan. Il réagit localement au courant, au fond et à la barrière rencontrée. Chaque décision raisonnable à son échelle — longer plutôt que franchir, descendre avec l’eau, chercher l’ouverture suivante — le rapproche de la nasse.
Voilà la subtilité de la charfiya.
Elle n’impose pas un comportement extraordinaire. Elle assemble des comportements ordinaires jusqu’à produire une destination.
Il serait toutefois trompeur d’imaginer que tous les poissons obéissent de la même façon ou que chaque marée remplit les pièges. Les prises dépendent des espèces présentes, des saisons, du vent, de la température, de l’état des herbiers et de la manière dont les courants frappent l’installation.
Dans une étude menée plus au nord à Chebba, quinze charfiyas ont été cartographiées. Leur position et leur entretien pesaient directement sur leur production. Les auteurs soulignaient le rôle combiné des courants, des marées et des vents anticycloniques.
Les feuilles ne possèdent donc aucun pouvoir par elles-mêmes.
Le piège fonctionne parce qu’elles sont placées à l’endroit où les forces de la mer ont déjà commencé à écrire.
Le pêcheur doit connaître un paysage englouti
Pour installer une charfiya, il faut savoir ce que la surface cache.
Où le courant accélère-t-il lorsque l’eau se retire ? Quel chenal garde assez de profondeur ? Sur quel fond les pieux tiendront-ils ? De quel côté les poissons tenteront-ils de rejoindre le large ? Où une palissade résistera-t-elle au vent sans détourner le passage recherché ?
Ces questions composent une cartographie vivante.
Une carte marine peut indiquer des profondeurs. Elle ne remplace pas l’expérience d’une personne qui a vu le même banc sous des vents différents, qui connaît la couleur prise par l’eau au-dessus d’une dépression et qui sait qu’un trajet fructueux au printemps peut devenir vide quelques semaines plus tard.
L’UNESCO place ce savoir du relief sous-marin et des courants au cœur de la pratique. Il se transmet par le travail : accompagner, observer, nommer les lieux, participer à la reconstruction, relever les pièges, comparer les marées.
La route des poissons n’est donc pas seulement faite de palmes.
Elle est faite de mémoire accumulée sur un territoire que l’on ne voit pas.
Une feuille de palmier unit la terre et la mer
La charfiya traditionnelle commence loin de l’eau, dans la palmeraie.
Les troncs fournissent des supports. Les palmes deviennent les parois et les chambres. Des régimes ou éléments végétaux peuvent entrer dans la fabrication des nasses. La matière est locale, réparable et biodégradable.
Chaque année, il faut remplacer ce que le sel, les vagues et les organismes marins ont usé. L’installation n’est jamais définitivement achevée. Elle disparaît par morceaux et renaît par le travail collectif.
Ce renouvellement a longtemps relié deux milieux des Kerkennah : les palmiers de la terre ferme et les poissons de la mer peu profonde. Leur fragilité est également liée. La dégradation des palmeraies oblige aujourd’hui à faire venir une partie des palmes depuis la région de Gabès, ce qui augmente le coût d’entretien.
Les matériaux modernes semblent offrir une solution. Des grillages de polyamide ou de polyéthylène remplacent les palmes ; des tubes de PVC ou d’acier prennent la place des troncs ; le métal renforce les pièges.
Ils durent plus longtemps.
Ils peuvent aussi transformer une construction biodégradable en source de déchets persistants et permettre de laisser certaines installations en place au-delà de leur ancien rythme saisonnier.
Le patrimoine ne tient donc pas dans la seule forme en V. Il tient aussi dans la matière, la durée et la nécessité de recommencer.
Peut-on posséder une route sous l’eau ?
Une charfiya occupe un emplacement déterminé. Or son efficacité dépend précisément de cet emplacement. Deux installations ne peuvent pas se superposer sur le même courant.
Il a donc fallu organiser des droits sur une mer qui, à première vue, n’appartient à personne.
Aux Kerkennah, certaines pêcheries fixes relèvent du domaine public et peuvent être attribuées par adjudication à des pêcheurs spécialisés. D’autres sont exploitées par des individus ou des familles dans le cadre d’autorisations d’occupation temporaire du domaine public maritime, selon un dispositif juridique dont les racines remontent notamment à un décret de 1931.
Dans la pratique sociale, une charfiya peut être étroitement liée à une lignée. L’UNESCO relève qu’un raïs, le responsable de la pêcherie, la transmet couramment à son fils aîné.
Ce qui passe d’une génération à l’autre n’est pourtant pas un morceau d’eau au sens ordinaire.
C’est un ensemble : un droit reconnu, une position, une architecture et le savoir nécessaire pour que cette position produise encore. Hériter des pieux sans connaître le courant reviendrait à recevoir une écriture sans savoir la lire.
La mer demeure commune et mobile.
Mais certains de ses passages ont une histoire familiale.
L’équinoxe ordonne au piège de se reposer
Dans sa forme coutumière décrite par l’UNESCO, la charfiya n’est utilisée que de l’équinoxe d’automne jusqu’au mois de juin.
L’été laisse place à un repos biologique.
Cette interruption compte autant que la saison de pêche. Elle rappelle qu’un droit d’usage n’était pas conçu comme un droit de prélever sans fin. La règle limite le temps pendant lequel la route reste ouverte vers les pièges.
On pourrait être tenté de présenter cette pratique comme une réglementation écologique inventée avant l’écologie. Ce serait aller trop vite. Les calendriers traditionnels obéissent à plusieurs raisons à la fois : cycles des espèces, météo, disponibilité des hommes, résistance des matériaux, habitudes collectives et représentations du monde.
Leur efficacité ne se mesure pas seulement à leur ancienneté. Elle dépend aussi de leur respect réel, du nombre d’installations, de la taille des mailles et de l’état actuel des populations de poissons.
La règle n’en demeure pas moins remarquable.
La charfiya n’est complète que lorsqu’elle sait cesser de pêcher.
Le repas et la prière appartiennent à la construction
La reconstruction annuelle mobilise la communauté. Elle s’accompagne traditionnellement d’un repas partagé et de prières.
Ces gestes ne sont pas des décorations ajoutées après le travail technique.
Planter des centaines de palmes en mer engage des bras, des familles, une saison et une part d’incertitude. Le repas reconnaît l’effort commun. La prière place l’entreprise devant ce qui ne se maîtrise pas : le vent, l’abondance, l’accident, le retour du pêcheur et la permission de prélever du vivant.
Réduire cette dimension à une astuce destinée à coordonner une équipe ferait disparaître précisément ce que la cérémonie affirme.
Le pêcheur connaît le fond, mais il ne possède pas la marée.
Il peut réparer un piège, pas ordonner aux poissons de venir.
Le repas et la prière maintiennent cette différence entre savoir et souveraineté. L’installation est construite par les humains ; sa réussite demeure négociée avec un monde plus vaste qu’eux.
Une technique douce peut-elle capturer trop ?
La charfiya possède de solides qualités environnementales.
Elle consomme peu d’énergie pendant la pêche. Elle ne poursuit pas le poisson. Elle évite le raclage du fond associé au chalutage. Ses matériaux traditionnels retournent en grande partie au milieu. Les prises peuvent être relevées vivantes, ce qui donne au pêcheur une capacité de tri que ne possède pas un engin ayant déjà blessé ou écrasé les animaux.
Cela ne transforme pas automatiquement chaque charfiya en pêche sans impact.
Une étude socio-économique commandée dans le cadre d’un projet d’aire marine protégée au nord-est des Kerkennah qualifie ces pêcheries fixes de sélectives, tout en rappelant qu’elles peuvent cibler des espèces déjà surexploitées. Une technique modérée peut contribuer à une pression excessive si elle se multiplie, si ses ouvertures deviennent trop fines ou si les périodes de repos disparaissent.
La distinction est essentielle.
La durabilité n’est pas un objet que l’on hérite avec les palmes. C’est une relation à maintenir entre l’engin, les règles et ce que la mer peut renouveler.
Inscrire une pratique au patrimoine ne la congèle pas dans un passé parfait. Cela oblige au contraire à regarder ce qu’elle devient.
Le véritable danger passe par-dessus les palmes
Autour des Kerkennah, le conflit le plus brutal ne se joue pas entre une feuille ancienne et un filet moderne.
Il vient notamment du kiss, un chalutage pratiqué illégalement par de petites embarcations dans les eaux peu profondes. L’engin passe sur les fonds, endommage les herbiers et capture des juvéniles. Là où la charfiya dépend du relief et des habitats, le chalut peut dégrader les conditions mêmes qui rendent ce monde productif.
Le paradoxe est cruel.
Les palissades fixes sont visibles. Elles occupent de l’espace et peuvent être réglementées. Le chalut clandestin est mobile ; il traverse en quelques minutes la route patiemment entretenue par une famille et peut laisser derrière lui un fond appauvri.
La protection de la charfiya ne consiste donc pas seulement à conserver une belle technique.
Elle suppose de protéger la mer dont cette technique sait lire les mouvements : les herbiers, les zones de croissance, les chenaux et le temps laissé aux poissons pour revenir.
Une route ne sert plus à rien si le pays qu’elle traverse a disparu.
Alors, peut-on tracer une route aux poissons avec des feuilles de palmier ?
Oui — mais pas comme on trace une route sur la terre.
Les pêcheurs des Kerkennah ne choisissent ni le départ du poisson ni son heure d’arrivée. Ils observent une mer presque plate, repèrent ses reliefs engloutis et placent des palmes là où la marée descendante peut transformer un obstacle en direction.
Le poisson ne suit aucun ordre.
Il suit le courant, longe une paroi, cherche une ouverture et finit dans une chambre parce que plusieurs réponses ordinaires ont été assemblées autour de lui.
Dans cette enquête, la marée gagne.
Les humains n’ont pas vaincu la mer par la force. Ils ont appris assez longtemps sa grammaire pour lui prêter une écriture. Les palmes en sont les lignes ; le fond marin, la page ; le poisson, le lecteur involontaire.
Mais cette écriture ne survit que si l’on transmet davantage qu’une forme. Il faut transmettre les noms du relief, le droit de l’emplacement, la saison où l’on s’arrête, les gestes de reconstruction, le repas et la prière — ainsi que la capacité nouvelle de renoncer aux matériaux ou aux prises qui épuiseraient le milieu.
La charfiya ne prouve pas que les anciens possédaient une technique miraculeusement parfaite.
Elle révèle quelque chose de plus précieux : il existe une manière de pêcher dans laquelle la connaissance remplace la poursuite, où l’engin attend au lieu de traquer, et où une feuille tombée d’un palmier peut continuer sa vie en indiquant aux poissons le chemin de la marée.
Repères documentaires
- UNESCO, « La pêche à la charfiya aux îles Kerkennah » — description officielle de la pratique, de sa saison, de sa transmission et de la reconstruction accompagnée d’un repas et de prières.
- Skander Ben Salem, Institut national des sciences et technologies de la mer, « Socio-economic study for a Marine Protected Area in the north-eastern part of the Kerkennah Islands », RAC/SPA, 2015 — géographie sous-marine, marées, matériaux, régimes d’occupation et pressions sur les pêcheries.
- Habib Gharbi et al., « The traditional fishery “Charfia” in Chebba: technical characteristics, catch composition and related social issues », Bulletin de l’Institut national des sciences et technologies de la mer, 2019 — influence de la position, de l’entretien et de l’hydrodynamique sur les captures.
- Habib Gharbi et al., notice Aquatic Commons de l’étude sur la charfiya à Chebba — archive institutionnelle et résumé scientifique de l’étude technique.
- Mohamed Salah Ezzeddine, « La pêche aux chrafi à Kerkennah : passé, présent et avenir », Aquatic Commons — histoire d’une pêcherie fixe liée à la vie sociale, économique et culturelle de l’archipel.
- UNESCO, « Living Heritage: Safeguarding Without Freezing », 2023 — la charfiya comme exemple de patrimoine vivant associé à la biodiversité et à l’usage durable des ressources.
- UNESCO, « UNESCO assembles peoples around transnational traditions », 2020 — contexte de l’inscription de la pratique sur la Liste représentative.
- UNESCO, dossier photographique de la charfiya aux îles Kerkennah — documentation visuelle des installations, des matériaux et des gestes.