De loin, la falaise ne dit rien.

Le basalte du massif de Makarrassou porte la même couleur sombre que les blocs tombés à ses pieds. Il faut marcher dans la gorge, attendre qu’une lumière oblique accroche les traits, puis s’approcher.

Alors les animaux sortent de la pierre.

Une girafe étire son cou. Des antilopes se suivent. Des autruches, des bovins, des dromadaires appartenant à des époques différentes occupent les parois. Les figures se chevauchent comme si plusieurs mondes avaient utilisé la même page sans effacer les précédents.

Et les humains ?

Ils sont là, mais moins nombreux, souvent plus petits, tracés avec moins de soin. Pour les trouver, il faut chercher un arc, un chien, une ligne de combattants. Les animaux possèdent des corps ; les hommes apparaissent surtout lorsqu’ils accomplissent quelque chose.

À Abourma, dans le nord de Djibouti, près de trois kilomètres de parois gravées ont conservé des millénaires de relations entre climat, troupeaux, chasseurs et groupes humains.

Cette disproportion pose une question embarrassante.

À Abourma, les animaux comptaient-ils plus que les hommes ?

Un site « découvert » deux fois

Les habitants afar connaissaient la gorge bien avant les archéologues. Ibrahim Dabale Loubak, éleveur et gardien du lieu, raconte une connaissance transmise par les grands-pères aux pères puis aux enfants.

En 2005, il guida une première mission scientifique française jusqu’aux parois. La marche, les blocs et l’absence de route protégeaient le site autant qu’ils compliquaient son étude.

Parler de « découverte » sans précision ferait donc disparaître cette première mémoire.

La science a découvert Abourma comme objet à inventorier : relevés, photographies, comparaisons stylistiques, sondages archéologiques. Les communautés voisines le connaissaient comme endroit réel dans un territoire parcouru.

Ces deux savoirs ne répondent pas aux mêmes questions, mais le second a rendu le premier possible.

Les campagnes ont révélé l’ampleur exceptionnelle du site : des centaines de panneaux, plus d’un millier de scènes selon les comptages et les limites retenues, répartis sur environ 1 500 mètres de gorge et près de trois kilomètres de cheminement gravé.

Ce n’est pas un mur décoré en une saison.

C’est un livre dont les pages ont été réutilisées pendant plusieurs millénaires.

Les superpositions empêchent la pierre de mentir

Une gravure rupestre ne contient pas naturellement sa date. Le trait peut rester visible longtemps après la disparition de son auteur. Pour établir une chronologie, les chercheurs croisent plusieurs indices : patine, style, espèce représentée, objets figurés, proximité de vestiges fouillés et, surtout, superpositions.

Lorsqu’un dromadaire recouvre une girafe, il est plus récent qu’elle. Lorsqu’un bovin stylisé passe sur une antilope plus naturaliste, les deux images n’appartiennent pas nécessairement au même monde.

À Abourma, les parois accumulent ainsi des séquences.

Les plus anciennes figures pourraient remonter au IIIe millénaire avant notre ère, peut-être davantage pour certains motifs, mais une prudence stricte s’impose. L’art rupestre de Djibouti ne se laisse pas enfermer dans une date unique. L’attribution de styles à une culture archéologique reste souvent hypothétique.

La succession générale, elle, est lisible : grande faune sauvage, bovins sans bosse, bovins plus stylisés, dromadaires et signes plus récents. Elle raconte à la fois des changements de sociétés et l’assèchement progressif du paysage.

La pierre ne fournit pas un calendrier.

Elle donne un ordre.

Une girafe dans un désert n’est pas un animal imaginaire

Le Djibouti actuel rend certaines scènes presque fantastiques. Girafes, autruches, antilopes et babouins apparaissent dans un milieu où plusieurs de ces espèces ne vivent plus.

Il serait tentant d’y voir une mythologie.

Mais les données paléoenvironnementales et l’ensemble de l’art rupestre régional montrent que la Corne de l’Afrique connut des phases plus humides. Des savanes et des points d’eau plus nombreux pouvaient nourrir une faune aujourd’hui absente. Les graveurs n’avaient pas besoin d’inventer la girafe : elle appartenait à leur horizon.

Deux gueltas temporaires se trouvent aux extrémités de la zone gravée. Les concentrations d’images autour de ces points d’eau suggèrent que la gorge n’était pas choisie au hasard. On pouvait y rencontrer les animaux, faire boire les troupeaux, attendre d’autres groupes et accomplir des activités dont la gravure n’a conservé qu’une partie.

L’animal représenté est donc à la fois une présence et une information.

Il désigne ce qui vivait là, ce qui attirait les humains et ce que le climat permettait encore.

L’homme n’apparaît pleinement que lorsqu’il agit

Dans l’étude qu’ils ont consacrée aux figures humaines, Benoît Poisblaud et ses collègues notent une différence remarquable : les animaux sont généralement rendus avec davantage de soin que les hommes.

Ces derniers ne sont pourtant pas insignifiants.

Ils chassent seuls ou en groupe. Certains sont accompagnés de chiens. Des archers se font face dans des combats ou des duels. Ailleurs, des personnes forment une ronde autour d’une vache. Un homme semble tenir un bovin par la queue.

Le corps humain est souvent sommaire, mais la relation est précise.

Un trait devient un arc parce qu’il relie la main à une proie. Deux silhouettes deviennent adversaires parce que leurs armes se répondent. Un cercle d’hommes devient une scène sociale parce qu’une vache en occupe le centre.

L’animal est reconnaissable par son anatomie.

L’homme, lui, est reconnaissable par son action.

Cette différence fournit la première réponse à l’énigme : compter les détails des corps ne mesure pas directement l’importance accordée aux êtres. Les graveurs ont peut-être utilisé deux grammaires différentes.

La chasse n’est jamais seulement une liste de proies

Les scènes de chasse d’Abourma sont nombreuses et variées. Elles montrent des chasseurs individuels, des groupes, des armes et parfois des chiens.

Une telle image peut documenter une technique. Elle peut aussi commémorer un exploit, affirmer une identité, enseigner une conduite ou donner forme à une relation dangereuse avec l’animal.

La pierre ne permet pas de choisir arbitrairement entre ces significations.

Nous ignorons qui avait le droit de graver, à quel moment, devant quels témoins et avec quelles paroles. Une scène de chasse peut avoir été récit, marque territoriale, geste rituel ou plusieurs de ces choses à la fois. Lui attribuer une traduction unique reviendrait à faire parler le silence avec notre propre voix.

Mais un fait résiste : les graveurs n’ont pas seulement aligné des espèces. Ils ont représenté le mouvement et la confrontation.

À Abourma, l’animal n’est pas un décor autour de l’histoire humaine. Il est celui qui oblige l’humain à courir, viser, coopérer et risquer sa vie. Sans lui, l’action disparaît.

Quand la vache entre au centre du cercle

Les bovins occupent une place majeure dans les phases pastorales de l’art rupestre régional. Leur multiplication ne traduit pas simplement le remplacement d’une faune sauvage par un menu domestique.

Une vache transforme la société.

Elle condense nourriture, mobilité, richesse, alliance, héritage et dépendance à l’eau. La posséder suppose des règles. La perdre peut rompre un équilibre familial. La conduire rassemble des personnes autour d’une même ressource vivante.

La scène de la ronde autour d’une vache est donc particulièrement intrigante. Les chercheurs la décrivent ; ils ne prétendent pas connaître avec certitude le geste qu’elle représente.

Danse ? Cérémonie ? action collective ?

Le bovin placé au centre interdit au moins une lecture : celle d’animaux peints parce qu’ils auraient simplement été beaux. Ici, l’organisation humaine se dessine autour de l’animal.

Ce n’est pas l’homme qui manque à la scène.

C’est la vache qui révèle où il se tient.

Les archers ont laissé une histoire sans vainqueur

Les combats entre humains sont plus rares que les chasses. C’est précisément ce qui les rend précieux.

Des archers se font face, parfois en groupes opposés. Le graveur a fixé la tension avant l’impact, mais il n’a pas livré le nom des camps ni l’issue du conflit.

Ces images prouvent que les parois pouvaient accueillir autre chose qu’un inventaire écologique. Elles portaient aussi le souvenir de relations humaines conflictuelles.

Pourtant, même ici, l’homme reste défini par ce qu’il fait. Les détails du visage, du vêtement ou du rang comptent moins que l’orientation des corps et des armes.

Une société sans écriture peut ainsi laisser une histoire très exacte et impossible à raconter : nous savons qu’un affrontement méritait d’être gravé, mais pas qui pensait avoir raison.

La modestie n’est pas une faiblesse de l’enquête archéologique.

C’est ce qui empêche la scène de devenir une légende fabriquée deux mille ans trop tard.

Le premier livre de Djibouti n’a pas de phrase

Abourma est parfois appelé le « premier livre de Djibouti ». La formule est belle à condition de ne pas prendre le mot livre au pied de la lettre.

Il n’y a ni alphabet, ni ligne de lecture imposée, ni auteur unique. Les graveurs successifs ont inscrit de nouvelles figures parmi les anciennes. Ils ont parfois recouvert leurs prédécesseurs sans les effacer entièrement.

Le lecteur moderne doit donc accepter une page qui ne se laisse pas traduire mot à mot.

Elle dit néanmoins beaucoup. La présence puis le retrait de certaines espèces. Le développement du pastoralisme. La valeur sociale du bétail. L’usage des chiens à la chasse. La connaissance de l’arc. L’existence de rencontres, de cérémonies possibles et de conflits.

Elle dit surtout que le paysage actuel est arrivé après les images.

Le désert paraît éternel ; la falaise conserve la preuve de sa jeunesse.

Alors, les animaux comptaient-ils plus que les hommes ?

Sur la pierre, les animaux gagnent.

Ils sont plus nombreux, souvent plus grands, plus divers et dessinés avec davantage d’attention. Ils traversent les périodes : d’abord sauvages, puis domestiqués, enfin adaptés à un monde plus sec.

Mais leur victoire ne signifie pas que les graveurs se jugeaient inférieurs.

Les animaux étaient la matière à travers laquelle les humains pouvaient se représenter eux-mêmes. La girafe disait un paysage. L’antilope appelait le chasseur. Le bovin rendait visibles la richesse, le rassemblement et la dépendance. Le dromadaire annonçait un autre âge de la mobilité.

Les silhouettes humaines, plus pauvres en anatomie, sont riches en verbes : chasser, combattre, conduire, entourer.

Abourma ne sépare donc pas une galerie animale d’une histoire humaine. Il montre que, pendant des millénaires, l’une ne pouvait pas être racontée sans l’autre.

Si les hommes paraissent moins souvent, c’est peut-être parce qu’ils sont partout dans le geste : dans le choix de la paroi, dans le trait frappé dans le basalte, dans la proie visée, dans le troupeau conduit et dans l’image plus ancienne qu’un nouveau graveur a décidé de ne pas entièrement détruire.

Les animaux occupent la page.

Les humains en ont fait un livre.


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