Une vente, et la boue reste sur place

Le 13 mars 2025, Shell a annoncé avoir achevé la vente de sa filiale pétrolière terrestre nigériane, Shell Petroleum Development Company of Nigeria Limited, à Renaissance. Le prix annoncé pouvait atteindre 2,4 milliards de dollars. Une entreprise changeait de propriétaire ; les puits, les oléoducs, les nappes d’hydrocarbures et les litiges, eux, ne bougeaient pas. Cette dissociation est le cœur de l’affaire. Dans le delta du Niger, vendre un actif ne signifie pas nécessairement solder son passé.

Renaissance est un consortium de quatre sociétés nigérianes et d’un groupe international. Il a repris la participation de 30 % détenue par SPDC dans une coentreprise dont la compagnie nationale NNPC possède 55 %, TotalEnergies 10 % et Eni 5 %. Shell n’a donc pas quitté le Nigeria : le groupe conserve notamment des activités en eaux profondes et dans le gaz. Il s’est séparé d’un réseau terrestre ancien, exposé aux fuites, aux vols de pétrole, aux sabotages, à la corrosion et à une accumulation exceptionnelle de demandes de réparation.

La communication financière raconte une « simplification du portefeuille ». Vue depuis les criques de l’Ogoniland, la transaction pose une question plus embarrassante : lorsqu’une multinationale cède l’infrastructure à laquelle des décennies de pollution sont associées, qui garde la dette environnementale ?

Un empire de tuyaux né sous l’administration britannique

La présence de Shell dans le delta précède l’indépendance. En 1937, l’administration coloniale accorda à Shell D’Arcy, entreprise liée à Shell et BP, un permis d’exploration couvrant une immense partie du Nigeria. Le pétrole commercial fut découvert à Oloibiri en 1956 ; les exportations commencèrent en 1958, deux ans avant l’indépendance.

Cette chronologie ne prouve pas que chaque contrat contemporain serait colonial. Elle explique cependant la géographie du système : des zones de production rurales, traversées de conduites, alimentent des terminaux d’exportation ; les communautés supportent une part des risques sans contrôler l’essentiel de la chaîne. La rente passe par l’État fédéral et les entreprises partenaires. Les coûts écologiques, eux, se déposent très localement dans la terre, l’eau, les mangroves et les activités de pêche.

SPDC est devenue l’opérateur emblématique de ce dispositif. Son réseau a alimenté l’économie nationale et produit des recettes considérables. Il a aussi concentré la colère contre les marées noires et le torchage. Le conflit ogoni, la répression des années 1990 et l’exécution de Ken Saro-Wiwa et de huit autres militants en 1995 ont transformé cette pollution en question politique mondiale. Shell a toujours nié toute complicité dans les exécutions. Mais le passé de la compagnie ne se résume plus à des installations : il est inscrit dans des procès, des rapports publics et une défiance durable.

Ce que l’acheteur a réellement repris

Shell affirme que SPDC a été cédée comme une société opérationnelle complète, avec ses compétences techniques et sa capacité à gérer les enjeux environnementaux. Renaissance est désormais responsable de l’exploitation et des obligations qui lui incombent selon le droit nigérian. La vente a été approuvée par les autorités. Ce point compte : il ne s’agit pas d’un simple transfert de quelques licences à une coquille vide.

Mais les termes détaillés de la transaction ne sont pas publics. Le public ne peut donc pas lire la répartition contractuelle précise des passifs entre vendeur et acheteur, ni mesurer les garanties mobilisables si les coûts dépassent les estimations. Une obligation légale envers l’État ou une communauté n’est d’ailleurs pas forcément identique à l’indemnisation prévue entre les deux entreprises. Le contrat peut répartir la facture entre elles sans effacer les droits éventuels des tiers.

Les défenseurs des communautés distinguent trois catégories. Il y a les nouvelles fuites, qui relèvent normalement du nouvel exploitant selon leur cause. Il y a les sites déjà identifiés mais pas entièrement assainis. Et il y a les dommages historiques dont l’étendue, l’origine ou la responsabilité restent disputées. C’est dans cette troisième zone que la vente devient opaque : une pollution ancienne peut se révéler après la transaction, ou un nettoyage déclaré terminé se montrer insuffisant plusieurs années plus tard.

Le solde invisible du démantèlement

Une installation pétrolière ne disparaît pas lorsque sa production baisse. Les puits doivent être sécurisés, les conduites retirées ou rendues inertes, les sols traités et les sites surveillés. Cet ensemble est appelé démantèlement, abandon et remise en état. Sa facture peut être considérable, particulièrement dans un milieu humide où les hydrocarbures pénètrent les sédiments et où les habitants utilisent directement les eaux de surface.

Le Nigeria a renforcé son cadre avec le Petroleum Industry Act de 2021, qui prévoit notamment des fonds consacrés au démantèlement et à l’abandon. Mais une loi récente s’applique à un patrimoine construit sur plusieurs générations. La question n’est pas seulement de savoir si un compte existe : il faut connaître le coût réaliste des travaux, le montant effectivement provisionné, les hypothèses retenues et l’entité qui comblera l’écart.

En juillet 2026, Amnesty International et plusieurs organisations ont publié une analyse de documents communiqués dans le cadre de procédures étrangères. Elles soutiennent que les estimations disponibles laissent craindre un financement insuffisant des nettoyages et du démantèlement. Elles contestent aussi certaines méthodes d’assainissement et demandent que Shell demeure responsable des dommages historiques. Ce sont des conclusions d’ONG, non un jugement global établissant chaque responsabilité. Elles révèlent néanmoins ce que la transaction n’a pas rendu transparent : le montant de la dette écologique transférée.

Ogoniland, le précédent qui empêche de fermer le dossier

L’évaluation publiée par le Programme des Nations unies pour l’environnement en 2011 demeure la référence. Après des études de terrain approfondies, le PNUE décrivait une contamination grave et recommandait un effort de restauration pouvant durer vingt-cinq à trente ans. À Ogale, il avait notamment relevé du benzène dans l’eau potable à une concentration très supérieure aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. Le rapport ne réduisait pas la catastrophe à une seule fuite ni à un seul acteur : il documentait un système défaillant de prévention, de réponse et de remise en état.

Le gouvernement nigérian a ensuite créé le projet HYPREP pour conduire la restauration de l’Ogoniland. Des chantiers ont été lancés, mais leur lenteur et leur qualité font l’objet de critiques récurrentes. La vente de SPDC intervient donc alors que la réparation promise depuis plus d’une décennie n’est pas achevée.

Shell cite le cas de Bodo pour montrer que les nettoyages peuvent aboutir. L’entreprise indique que l’assainissement des zones concernées y a été certifié par l’agence nigériane NOSDRA. Les organisations communautaires répondent que la certification administrative d’un chantier ne règle pas toutes les pertes de revenus, les effets sanitaires ni les contaminations voisines. Les deux affirmations peuvent coexister : un périmètre technique peut être déclaré traité sans que la relation entre habitants et industrie soit réparée.

Toutes les fuites n’ont pas la même cause

Une enquête sérieuse doit résister à une simplification séduisante : toutes les marées noires du delta ne peuvent pas être imputées automatiquement à l’opérateur. Les rapports d’incident attribuent des déversements à la corrosion ou à des défaillances opérationnelles, mais aussi au sabotage, au vol de brut et au raffinage clandestin. Ces pratiques sont réelles, dangereuses et destructrices.

La cause est pourtant elle-même un enjeu de pouvoir. Elle détermine qui paie, et les enquêtes conjointes sont contestées lorsqu’elles dépendent fortement des moyens de l’entreprise mise en cause. Des décisions judiciaires ont parfois rejeté les explications fournies par des opérateurs ; dans d’autres affaires, le sabotage a été retenu. Il faut donc raisonner site par site, avec des preuves accessibles, plutôt que transformer une statistique agrégée en verdict.

Même lorsqu’un tiers perce une conduite, une autre question demeure : l’infrastructure était-elle correctement surveillée, entretenue et protégée ? À l’inverse, l’existence d’une canalisation ancienne ne suffit pas à prouver qu’une rupture vient de la corrosion. La transparence sur l’âge des équipements, les inspections, le délai de fermeture et la récupération du pétrole serait plus utile que la guerre des pourcentages.

Le piège de la « nigérianisation »

Le transfert à Renaissance peut être présenté comme une avancée nationale : des entreprises nigérianes prennent le contrôle d’actifs longtemps exploités par une major étrangère. Cette lecture n’est pas fausse. Elle devient toutefois trompeuse si la propriété locale reçoit surtout les champs vieillissants, les conduites vulnérables et les obligations mal chiffrées, tandis que les groupes internationaux gardent les projets offshore plus récents et plus rentables.

Le problème n’est pas la nationalité de l’acheteur. C’est l’asymétrie entre la valeur immédiatement productive et le coût différé. Une entreprise peut payer pour des réserves encore exploitables tout en héritant d’une remise en état dont le prix réel n’apparaîtra que plus tard. Si elle ne peut pas payer, la charge risque de revenir à l’État, donc au public, ou de rester physiquement chez les communautés.

Les autorités nigérianes avaient le pouvoir d’exiger des garanties avant d’autoriser la cession. Elles ont annoncé avoir évalué les capacités techniques et financières de l’acquéreur. Ce contrôle devrait pouvoir être vérifié : inventaire contradictoire des sites, provisions par installation, garanties du vendeur, calendrier de démantèlement et accès public aux rapports de suivi. Sans ces éléments, l’approbation réglementaire reste un acte de confiance.

Une responsabilité que la signature ne clôt pas

En septembre 2025, des experts des Nations unies ont demandé à Shell de veiller à ce que la vente ne compromette pas l’accès des victimes à un recours effectif. Amnesty a formulé la même exigence : le départ de l’activité terrestre ne doit pas produire un départ de la responsabilité historique. Shell répond qu’il respecte ses obligations, que SPDC demeure une entreprise compétente sous son nouveau propriétaire et que les mécanismes nigérians doivent traiter les incidents selon les faits.

La ligne de partage ne sera probablement pas unique. Une fuite apparue après mars 2025 peut engager Renaissance ; un dommage causé avant la vente peut viser l’ancienne exploitation ; une contamination cumulative peut impliquer plusieurs acteurs et l’État. Les accords privés peuvent prévoir des remboursements entre sociétés, mais ils ne devraient pas rendre ces responsabilités illisibles aux riverains.

Le véritable test sera matériel. Les pêcheurs retrouvent-ils une eau utilisable ? Les mangroves repoussent-elles ? Les puits abandonnés sont-ils sécurisés ? Les fonds existent-ils avant la baisse finale de production ? Les données sont-elles publiées dans une forme permettant aux communautés de les contester ?

La vente de SPDC n’est donc pas la fin d’une histoire coloniale. Elle en déplace le centre juridique et financier. Le pétrole a quitté le delta pendant près de sept décennies ; la pollution, elle, ne peut être exportée par contrat. Tant que la facture exacte restera confidentielle, le doute demeurera que la partie la plus durable de l’actif a été laissée à ceux qui vivent dessus.

Petit lexique

SPDC — Ancienne filiale terrestre de Shell au Nigeria, vendue à Renaissance en 2025 tout en conservant son identité juridique.

Coentreprise SPDC — Association non incorporée dans laquelle NNPC détient 55 %, SPDC 30 %, TotalEnergies 10 % et Eni 5 %.

Démantèlement — Ensemble des opérations de fermeture, sécurisation, retrait et restauration à la fin de vie d’un site pétrolier.

NOSDRA — Agence nigériane chargée de la détection et de la réponse aux déversements d’hydrocarbures.

Ogoniland — Territoire du peuple ogoni, dans l’État de Rivers, au centre d’une contamination documentée par le PNUE.

Sources

  • Shell, « Shell completes sale of SPDC », 13 mars 2025 : https://www.shell.com/news-and-insights/newsroom/news-and-media-releases/2025/shell-completes-sale-of-spdc.html
  • Shell, « Shell’s activities in Nigeria », position de l’entreprise consultée le 18 octobre 2026 : https://www.shell.com/news-and-insights/shells-perspectives-on-key-topics/shells-activities-in-nigeria.html
  • Programme des Nations unies pour l’environnement, Environmental Assessment of Ogoniland, 2011 : https://www.unep.org/resources/assessment/environmental-assessment-ogoniland
  • Amnesty International, « Shell remains responsible for cleaning up historic oil pollution despite divestment », 8 septembre 2025 : https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/09/nigeria-shell-remains-responsible-for-cleaning-up-and-remediating-historic-oil-pollution-despite-divestment/
  • Amnesty International, « Shell Nigeria pollution scandal grows », 2026 : https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/07/shell-nigeria-pollution-scandal-grows/