Une carte où les fugitifs sont devenus des sommets
Sur une carte de La Réunion, les noms semblent raconter le relief.
Mafate désigne un cirque presque entièrement fermé par des remparts. Cimendef est un sommet entre Mafate et Salazie. Anchaing domine ce second cirque. Dimitile, Marianne, Héva, Marla ou Pitse se retrouvent dans des crêtes, des pitons, des îlets et des récits.
Beaucoup sont aussi les noms attribués à des esclaves marrons : des femmes et des hommes ayant quitté les habitations coloniales pour chercher dans les Hauts une liberté interdite.
Le rapprochement paraît produire une carte parfaite. Les colons auraient occupé le littoral ; les fugitifs auraient conquis l’intérieur ; les montagnes conserveraient aujourd’hui le nom de ceux qu’elles avaient protégés.
Mais une carte n’est pas un registre d’état civil. Certaines personnes apparaissent dans les archives de chasseurs d’esclaves. D’autres viennent surtout de récits oraux ou de textes littéraires publiés bien après les faits. Les orthographes changent. Un nom malgache peut être porté par plusieurs personnes. Et les autorités qui ont fixé la toponymie n’étaient pas toujours celles qui avaient nommé les lieux les premières.
Les montagnes de La Réunion portent-elles vraiment les noms de ceux qu’elles ont cachés ?
Oui, souvent — mais elles ne disent pas toutes de la même manière qui ces fugitifs furent.
Marronner signifiait rompre une propriété
Sous l’esclavage, quitter l’habitation sans autorisation ne constituait pas une simple absence. L’esclave était juridiquement traité comme un bien ; sa fuite rompait l’ordre économique et l’autorité du maître.
Les documents coloniaux distinguent parfois le petit marronnage, absence courte suivie d’un retour, et le grand marronnage, fuite durable vers des zones difficiles d’accès. Ces catégories appartiennent d’abord au regard administratif. Pour la personne qui part, les situations pouvaient mêler refus d’un châtiment, recherche d’un proche, négociation, survie et projet de liberté.
Les Hauts offraient des abris, de l’eau et des positions défendables. Ils imposaient aussi le froid, la faim, les blessures et un isolement extrême. Les marrons ont établi des campements, circulé entre plusieurs secteurs, cultivé, chassé ou pris des ressources dans les habitations.
Ils n’étaient pas invisibles par magie. Leur survie dépendait d’une connaissance précise du terrain et parfois de liens maintenus avec des esclaves restés dans les Bas.
La montagne ne libérait personne à elle seule. Elle compliquait la poursuite et donnait du temps à ceux qui avaient choisi de se soustraire.
Les chasseurs ont écrit une partie de l’histoire
Les archives les plus détaillées proviennent souvent de ceux qui traquaient les fugitifs.
Des détachements pénétraient dans les cirques, repéraient les fumées, suivaient des traces et surprenaient des camps. Leurs rapports consignaient des noms, des blessures, des morts, des captures et des récompenses. François Mussard est devenu la figure la plus connue de cette chasse au XVIIIe siècle.
Ces textes peuvent confirmer l’existence d’un chef marron ou situer un affrontement. Ils restent des documents de violence. Ils nomment l’homme recherché selon ce que le chasseur comprend ou veut faire comprendre. Ils décrivent un « repaire » là où les fugitifs avaient peut-être construit une maison. Ils transforment une communauté en bande et une résistance en délit.
Lire l’archive contre son propre vocabulaire demande de ne pas la rejeter, mais de ne pas lui abandonner le dernier mot.
Un nom inscrit parce qu’une prime fut versée peut devenir, deux siècles plus tard, celui d’un sommet associé à la liberté. Le document de capture fournit alors malgré lui une preuve d’existence à la mémoire de la résistance.
Mafate existe dans les papiers et déborde les papiers
Mafate, que les sources écrivent aussi Maffa, Maffack ou Mafati, apparaît comme un chef marron installé dans l’intérieur. Un rapport de 1751 attribue sa mort à un détachement conduit par Mussard. Sa compagne, souvent nommée Raharianne dans les récits postérieurs, est également associée à l’affrontement.
Le cirque porte aujourd’hui son nom. Pourtant, ce que le public raconte de Mafate ne vient pas seulement du rapport colonial.
Au XIXe siècle, le poète et feuilletoniste Eugène Dayot développe une vaste histoire des marrons réunionnais. Il donne aux figures des caractères, des amours, des discours et une grandeur tragique. L’archive brève devient littérature nationale avant la lettre.
Il serait faux de conclure que Mafate est inventé parce que son récit fut romancé. Il serait tout aussi faux de prendre chaque détail littéraire pour une déposition contemporaine.
Le personnage actuel est stratifié : un homme traqué dont les archives gardent une trace, une figure reconstruite par la littérature, un nom géographique et un symbole transmis par les Réunionnais.
Chercher lequel est le « vrai » Mafate fait perdre la manière dont ces vérités se sont empilées.
Anchaing et Héva forment un couple trop parfait
La légende d’Anchaing et Héva est l’un des grands récits réunionnais. Les deux esclaves s’enfuient, gagnent la montagne, fondent une famille et vivent hors de l’autorité du maître. Selon les versions, Anchaing est capturé, tué ou sauvé ; Héva survit, disparaît ou poursuit la liberté.
Le piton d’Anchaing domine Salazie. La crête d’Héva prolonge la présence du couple dans le paysage.
La cohérence romanesque appelle cependant la prudence. Les versions écrites les plus influentes prennent forme au XIXe siècle. Les sources du XVIIIe ne permettent pas de reconstituer leur vie avec la précision donnée par les récits ultérieurs.
Cette incertitude historique ne rend pas Héva insignifiante. Au contraire, elle révèle un travail de mémoire. La société post-esclavagiste a créé un couple capable d’habiter les sommets, de donner une famille aux fugitifs et d’opposer un amour libre au mariage comme propriété.
Mais le couple parfait peut aussi cacher d’autres femmes. Les archives et la toponymie livrent Marianne, Raharianne, Simangalove, Sarlave ou Fatie. Elles ont vécu dans les camps, assuré des transmissions et parfois dirigé ou combattu. Les réduire aux compagnes des chefs reproduirait le silence colonial.
Cimendef porte une phrase dans son nom
Cimendef — ou Cimandef selon les graphies — est souvent interprété à partir du malgache comme « qui ne peut être esclave » ou « qui n’est pas serviteur ».
La formule est saisissante. Un nom individuel devient une déclaration politique. Placée sur un sommet, elle donne l’impression que la montagne proclame elle-même l’impossibilité de réduire un homme.
L’étymologie demande pourtant des précautions. Les langues malgaches ont été entendues, transcrites et déformées par des francophones. Les noms pouvaient être des sobriquets, des titres, des phrases ou des identités attribuées. Leur sens exact dépend des formes anciennes et des parlers concernés.
Le rapport entre Madagascar et le marronnage réunionnais est en revanche solide. Une grande partie des personnes mises en esclavage à Bourbon venait de Madagascar, à côté d’Africains, d’Indiens et d’autres populations de l’océan Indien. Des pratiques, des mots et des conceptions du territoire ont circulé avec eux.
Le nom Cimendef ne prouve pas à lui seul la biographie que la légende lui prête. Il conserve quelque chose de plus difficile à effacer : une langue de refus dans une île où l’administration écrivait en français la propriété des corps.
Qui a réellement nommé les montagnes ?
Plusieurs opérations peuvent se cacher derrière un toponyme.
Des marrons ont pu nommer un camp, une rivière ou une hauteur entre eux. Des chasseurs ont ensuite repris le nom d’une personne qu’ils associaient à un secteur. Des habitants libres ont conservé oralement l’appellation. Enfin, cartographes et administrations l’ont fixée sur le papier, parfois longtemps après.
Le nom officiel ne permet pas toujours de savoir quelle étape fut décisive.
Cette chaîne explique un paradoxe : la carte coloniale a pu enregistrer les noms de ceux que la colonie voulait supprimer. Pour localiser les fugitifs, il fallait désigner leurs territoires. En les désignant, l’administration contribuait parfois à les inscrire durablement.
Tous les noms ne viennent pas des marrons. Le relief réunionnais mêle vocabulaire descriptif, noms de propriétaires, saints, événements, plantes, animaux et déformations linguistiques. Une ressemblance ne suffit pas à établir une origine.
La bonne enquête procède donc nom par nom, avec cartes anciennes, rapports, traditions orales et linguistique. Elle renonce à la belle idée d’un immense royaume marron parfaitement dessiné, sans renoncer aux traces véritables.
Le royaume marron est une vérité politique, pas une frontière
Les récits contemporains parlent parfois d’un « royaume marron » installé dans les trois cirques. L’expression donne aux fugitifs une souveraineté comparable à celle d’un État : chefs, territoires, alliances et frontières.
Des groupes organisés ont bien existé. Certains chefs semblent avoir exercé une autorité. Les camps étaient reliés et les chasseurs décrivent des zones durablement occupées.
Mais les sources ne permettent pas de tracer une administration unique couvrant tout l’intérieur. Les communautés pouvaient se déplacer, se diviser, coopérer ou ignorer d’autres groupes. « Royaume » est surtout une manière de restituer une dignité politique à des personnes que l’archive qualifiait de fugitives.
L’expression devient trompeuse si elle fabrique une carte trop nette. Elle demeure féconde si elle rappelle que le marronnage ne fut pas seulement une suite de fuites individuelles : il produisit des espaces où l’ordre esclavagiste n’était plus souverain sans contestation.
La montagne n’était pas un pays indépendant.
Elle était un endroit où la propriété humaine cessait parfois d’être applicable.
Le sentier transforme le refuge en paysage
Aujourd’hui, Mafate est parcouru par des randonneurs. Les panoramas d’Anchaing ou de Cimendef circulent en photographies. Le territoire où l’on cherchait à ne pas être vu devient l’un des paysages les plus regardés de l’île.
Ce renversement peut neutraliser l’histoire. Un nom marron se transforme en indication sportive : dénivelé, durée, difficulté. Le fugitif disparaît derrière le point de vue.
Mais marcher peut aussi rendre la mémoire plus concrète. Les remparts font sentir la séparation. Les distances montrent ce que signifiait vivre sans route, sans ravitaillement garanti et sous la menace d’un détachement. Le paysage cesse d’être un décor tropical pour redevenir une technologie de survie.
Il faut alors résister à deux illusions contraires. La première romantise les Hauts comme une liberté pure. La seconde considère que l’absence de preuve archéologique pour chaque camp efface toute présence.
Entre les deux, la carte offre un dossier incomplet : des noms durables posés sur des lieux où les personnes elles-mêmes devaient rester mobiles.
Alors, les montagnes portent-elles les noms de ceux qu’elles ont cachés ?
Oui, plusieurs sommets, cirques et crêtes conservent des noms associés au marronnage. Des archives confirment certaines figures. La littérature et la tradition en ont façonné d’autres, ou leur ont donné une histoire plus complète que les documents disponibles.
Dans cette enquête, la trace gagne sur la preuve parfaite.
Un toponyme n’est ni un acte de naissance ni une légende sans valeur. Il est le point où se rencontrent une personne possible, une langue déplacée, le rapport d’un chasseur, le récit d’un descendant et la décision tardive d’écrire un nom sur une carte.
Les marrons devaient effacer leurs pas pour survivre. Leur victoire posthume est étrange : leurs noms servent désormais à s’orienter.
Ils ne possédaient pas les montagnes.
Mais l’île ne peut plus nommer ses hauteurs sans rappeler ceux qui refusèrent d’être possédés.
Petit lexique
- Marronnage : fuite temporaire ou durable d’une personne réduite en esclavage ; le mot vient du vocabulaire colonial et recouvre des stratégies diverses.
- Bourbon : nom de La Réunion pendant une grande partie de la période esclavagiste française.
- Hauts / Bas : distinction réunionnaise entre l’intérieur montagneux et les zones littorales plus anciennement colonisées.
- Cirque : vaste dépression montagneuse entourée de remparts ; La Réunion compte notamment Mafate, Salazie et Cilaos.
- Îlet : petit espace habité ou cultivable isolé dans le relief réunionnais.
- Toponyme : nom propre donné à un lieu.
Repères documentaires
- L’esclavage est pratiqué à Bourbon à partir du peuplement colonial et aboli définitivement le 20 décembre 1848.
- Le grand marronnage s’appuie notamment sur les reliefs difficiles des cirques et massifs intérieurs.
- Des rapports de détachements et de chasseurs fournissent des noms, mais les décrivent depuis le point de vue de la répression.
- Mafate apparaît dans des documents du XVIIIe siècle ; de nombreux détails connus aujourd’hui viennent de reconstructions littéraires ultérieures.
- Anchaing et Héva appartiennent fortement à la mémoire réunionnaise, sans que toutes les péripéties du récit soient vérifiables dans les archives contemporaines.
- La toponymie marronne comprend des noms masculins et féminins et conserve plusieurs formes d’origine malgache.
Sources
- Prosper Ève, travaux sur le marronnage à Bourbon aux XVIIe et XVIIIe siècles — dépouillement des archives judiciaires et administratives.
- Sudel Fuma, L’esclavagisme à La Réunion, 1794-1848 et recherches sur la mémoire de l’esclavage — cadre historique et résistances.
- Portail « Société de plantation, histoire et mémoires de l’esclavage à La Réunion », « Le marronnage à l’île Bourbon au XVIIIe siècle » — archives, chasseurs, campements et bibliographie.
- Marie-Ange Payet, « La femme dans le marronnage à La Réunion » — figures féminines, traditions littéraires et toponymie.
- Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, travaux sur les représentations littéraires du marronnage réunionnais — fabrication des héros, usages contemporains et rapports entre histoire et fiction.
- Eugène Dayot, Bourbon pittoresque — source littéraire du XIXe siècle majeure pour la diffusion des récits, utilisée ici comme littérature et non comme archive directe du XVIIIe siècle.