Un tonneau au milieu de la course aux étoiles
À quelques kilomètres de Lusaka, de jeunes recrues dévalent une pente dans un fût métallique. D’autres se balancent au bout d’une corde avant d’être lâchées pour éprouver quelques secondes de chute. Edward Mukuka Nkoloso explique aux journalistes qu’il prépare des Afronautes. La Zambie, qui vient à peine d’obtenir son indépendance, ira sur la Lune — puis sur Mars — avant les États-Unis et l’Union soviétique.
Les images filmées en 1964 sont devenues irrésistibles. Un instructeur sans fusée, des combinaisons improvisées, une adolescente candidate au voyage et des ambitions interplanétaires : tout semble inviter au rire. Les reportages occidentaux conclurent souvent à une troupe de farfelus.
Mais ils laissèrent hors champ une question plus intéressante. Nkoloso était un ancien soldat, instituteur et militant anticolonial emprisonné. Son « académie » apparaissait au moment où un pays déclaré incapable de se gouverner voulait affirmer qu’aucun futur ne lui était interdit. Était-ce un projet spatial, une satire, une école politique ou les trois à la fois ?
Avant l’espace, la prison coloniale
Edward Mukuka Nkoloso naquit vers 1919 en Rhodésie du Nord. Il servit pendant la Seconde Guerre mondiale, devint enseignant puis rejoignit la lutte contre la domination britannique. Son militantisme lui valut arrestations et emprisonnement.
Cette biographie disparaît souvent derrière le tonneau. Elle change pourtant le sens de la scène. Nkoloso connaissait l’autorité coloniale, son langage de compétence et sa manière de décrire les Africains comme des élèves politiques. Créer une « Académie nationale de science, de recherche spatiale et de philosophie » revenait à s’attribuer les titres que la colonie réservait aux institutions reconnues.
Après sa libération, il travailla avec les mouvements nationalistes et fut lié à l’United National Independence Party de Kenneth Kaunda. Plus tard, il occupa des fonctions relatives aux mouvements de libération africains présents en Zambie. Il n’était donc ni étranger à la politique, ni seulement l’inventeur d’un numéro comique.
1964 : un pays neuf dans un monde déjà partagé
La Zambie devint indépendante le 24 octobre 1964. Au même moment, la course spatiale présentait l’avenir comme une compétition entre deux superpuissances. L’Union soviétique avait envoyé Youri Gagarine dans l’espace ; les États-Unis préparaient Apollo. Les anciennes colonies étaient censées regarder.
Nkoloso refusa cette place de spectateur. Il affirma que la Zambie pourrait envoyer un homme puis une jeune femme, Matha Mwamba, dans l’espace. Il parla d’une mission vers Mars, de chats emportés dans le voyage et d’un lancement depuis le sol zambien.
L’échelle de l’ambition était manifestement incompatible avec les moyens disponibles. Une fusée orbitale exige industrie métallurgique, calculs, carburants, télémétrie, essais et financements gigantesques. L’académie ne disposait ni de l’infrastructure ni du soutien officiel nécessaires. Mais l’impossibilité technique n’épuise pas le sens politique d’une déclaration.
Comment entraînait-on un Afronaute ?
Les exercices les plus célèbres cherchaient à simuler les forces du vol. Rouler dans un baril devait habituer au mouvement et à la désorientation. Se balancer puis tomber donnait un instant de sensation de légèreté. Les recrues marchaient parfois sur les mains, exercice que Nkoloso associait aux déplacements futurs.
Pris comme préparation scientifique, ce programme ne pouvait mener à l’espace. La chute brève n’est pas la microgravité orbitale ; un tonneau n’est pas une centrifugeuse. Les journalistes avaient donc des raisons de douter.
Pourtant, leurs reportages comparaient rarement ces moyens au point de départ réel du pays. Ils filmaient l’écart entre la NASA et Nkoloso comme la preuve d’une absurdité africaine, plutôt que comme la mise en scène de l’inégalité mondiale. Une académie sans budget devenait risible ; les budgets astronomiques des superpuissances restaient, eux, la mesure naturelle du sérieux.
L’argent demandé et jamais obtenu
Nkoloso chercha des financements auprès du gouvernement zambien et d’organisations internationales. Les montants qu’il évoqua varient selon les récits et paraissent eux-mêmes faire partie de la provocation. Aucun soutien comparable à ses ambitions ne lui fut accordé.
Le gouvernement de Kaunda prit ses distances. À la veille de l’indépendance, il devait construire écoles, hôpitaux, administration et économie dans un pays dépendant du cuivre, tout en affrontant les régimes coloniaux ou ségrégationnistes voisins. Financer une mission lunaire était politiquement et matériellement irréaliste.
Cette absence de reconnaissance est importante : il n’exista pas de « programme spatial zambien » officiel au sens d’une agence d’État. L’académie était l’initiative de Nkoloso. Présenter ses exercices comme la stratégie scientifique du gouvernement reproduit précisément la confusion dont se nourrissaient les reportages moqueurs.
Était-ce sérieux ?
Les réponses de Nkoloso ne permettent pas de trancher simplement. Il défendait son projet avec aplomb, fixait des objectifs et reprochait le manque de discipline à certaines recrues. Il semble avoir voulu être pris au sérieux. Dans le même temps, ses déclarations contenaient une théâtralité si consciente qu’elles ressemblent à une satire de la course spatiale.
L’ironie ne signifie pas absence de conviction. Un militant peut utiliser l’exagération pour révéler une hiérarchie tout en désirant réellement créer une école scientifique. Nkoloso pouvait savoir qu’il ne lancerait pas immédiatement une fusée et croire que les Zambiens avaient le droit de s’imaginer constructeurs d’un avenir technologique.
Les chercheurs contemporains préfèrent donc souvent maintenir l’ambivalence. Le projet était matériellement inadéquat à son objectif, mais politiquement plus élaboré que la plaisanterie attribuée par les médias.
Le piège du rire colonial
Dans un entretien filmé en novembre 1964, le journaliste observe les exercices avec un ton de plus en plus amusé et conclut que la plupart des Zambiens les considèrent comme des excentriques. La caméra choisit le fût, les chutes et les gestes maladroits. Elle ne s’attarde guère sur l’histoire carcérale de Nkoloso ni sur le contexte de l’indépendance.
Cette construction médiatique produit un récit confortable : l’Afrique imite naïvement la modernité occidentale. Les superpuissances possèdent la science ; le nouvel État ne peut en produire qu’une parodie.
Or la scène peut être lue à l’envers. En se nommant directeur de science et en baptisant ses élèves Afronautes, Nkoloso s’emparait du droit de distribuer les rôles. Il plaçait une jeune femme africaine là où les programmes américains et soviétiques de l’époque sélectionnaient surtout des hommes militaires. Le tonneau demeurait techniquement pauvre, mais l’imagination sociale allait plus loin que certaines institutions riches.
Matha Mwamba, la femme effacée par le mythe
La candidate la plus connue est généralement nommée Matha Mwamba, parfois transcrite différemment selon les sources. Adolescente, elle devait représenter la Zambie dans la mission lunaire. Les récits ultérieurs affirment souvent qu’une grossesse interrompit son entraînement, mais les détails proviennent d’un petit nombre de reportages et doivent être maniés avec prudence.
Sa présence a pris une nouvelle importance dans les œuvres contemporaines consacrées aux Afronautes. Elle permet d’interroger la place des femmes dans les futurs nationaux, mais crée aussi le risque de fabriquer à sa place une héroïne dont on connaît très peu les propres paroles.
L’histoire conserve la voix abondante de Nkoloso parce que les journalistes l’interrogeaient. Elle conserve Matha surtout comme image. Une enquête honnête doit donc résister à l’envie de combler ce silence par un portrait certain.
Une école de science ou une école de liberté ?
Le nom complet de l’institution associait science, recherche spatiale et philosophie. Cette dernière composante est souvent oubliée. Nkoloso ne proposait pas uniquement une technique de lancement ; il liait connaissance, imagination et émancipation.
Dans une colonie, l’enseignement avait été calibré pour produire certaines compétences, pas pour autoriser tous les rêves. Affirmer qu’un Africain pouvait devenir astronaute attaquait la limite du vraisemblable imposée par cet ordre éducatif. Même sans fusée, l’académie enseignait que l’horizon ne devait pas être assigné de l’extérieur.
Cela ne transforme pas automatiquement l’improvisation en science valide. La décolonisation de l’imaginaire n’abolit pas les lois de la physique. La force du projet se trouve justement dans cette contradiction : revendiquer l’accès universel à la science avec des moyens incapables de satisfaire ses exigences.
Le futur officiel suivait une autre trajectoire
Le gouvernement zambien ne méprisait pas pour autant la science. L’indépendance exigeait de former rapidement enseignants, ingénieurs, médecins et administrateurs. L’Université de Zambie ouvrit en 1966 ; la gestion du cuivre posa ensuite d’immenses questions techniques. Le pays investissait dans un futur moderne, mais sur une trajectoire terrestre.
Cette comparaison empêche deux contresens. Le refus de financer Nkoloso ne prouve pas que les dirigeants africains manquaient d’ambition scientifique. Il reflète le choix de priorités et l’absence d’une base industrielle spatiale. Inversement, les projets universitaires sérieux ne rendaient pas l’académie secrètement capable de lancer une fusée.
Nkoloso occupait un espace que les programmes officiels remplissaient moins bien : celui du geste spectaculaire. Une université promet des résultats lents ; un Afronaute annonce immédiatement que le nouvel État entre dans le futur. Cette différence explique peut-être pourquoi son académie, matériellement marginale, est devenue plus célèbre que nombre d’institutions réellement financées.
Elle révèle aussi une injustice de mémoire. Le monde se souvient volontiers du tonneau africain, rarement des scientifiques zambiens qui bâtirent ensuite laboratoires, services géologiques, médecine ou ingénierie. Raconter Nkoloso sans ce voisinage risque de reconduire le rire qu’on voulait dépasser.
Ce que l’art a fait des Afronautes
Depuis les années 2010, photographes, cinéastes, dramaturges et romanciers ont redécouvert l’académie. Le livre photographique The Afronauts de Cristina de Middel, le film de Nuotama Frances Bodomo et le roman The Old Drift de Namwali Serpell ont transformé l’épisode en matière afrofuturiste.
Ces œuvres ne sont pas des archives transparentes. Elles reconstruisent costumes, personnages et images. Certaines photographies célèbres que le public prend pour des documents de 1964 sont des mises en scène contemporaines. Leur puissance artistique peut donc renforcer une confusion que l’enquête doit signaler.
En retour, elles ont libéré Nkoloso du rôle du simple fou. Elles demandent ce que signifie imaginer un futur africain depuis les ruines d’un ordre colonial. L’académie est devenue plus influente comme récit qu’elle ne le fut comme programme technique.
La Zambie n’a pas manqué la Lune
Juger le projet uniquement par l’absence de lancement revient à poser une mauvaise question. La Zambie n’avait engagé ni agence, ni budget national, ni promesse institutionnelle de mission. Elle n’a donc pas échoué à atteindre un objectif qu’elle n’avait pas officiellement adopté.
Nkoloso, lui, n’obtint pas les moyens qu’il réclamait et son académie se dispersa. Mais son vocabulaire — Afronautes — a survécu. Il fournit aujourd’hui un nom à la présence africaine dans les imaginaires spatiaux et rappelle que la conquête du ciel fut aussi une lutte pour la représentation.
Était-ce une plaisanterie ? Si l’on entend par là une tromperie sans autre but que faire rire, probablement pas. Si l’on entend une provocation jouant consciemment avec le sérieux, sans doute en partie. Nkoloso transforma l’écart entre son tonneau et les fusées en question adressée au monde : qui a le droit de paraître raisonnable lorsqu’il annonce qu’il ira dans les étoiles ?
Petit lexique
- Afronaute — terme associé à Nkoloso pour désigner les candidats africains au voyage spatial.
- Edward Mukuka Nkoloso — enseignant, militant anticolonial et fondateur de l’académie spatiale non officielle.
- Rhodésie du Nord — nom colonial de la Zambie avant 1964.
- UNIP — United National Independence Party, parti de Kenneth Kaunda.
- Afrofuturisme — ensemble de créations reliant expériences africaines ou diasporiques, technologies et futurs imaginés.
Repères documentaires
- Vers 1919 — naissance d’Edward Mukuka Nkoloso.
- Années 1950 — engagement anticolonial, arrestations et enseignement.
- 24 octobre 1964 — indépendance de la Zambie.
- Novembre 1964 — entretien filmé à l’académie près de Lusaka.
- 1969 — Apollo 11 atteint la Lune ; l’académie de Nkoloso n’a plus d’activité spatiale connue.
- 1989 — mort de Nkoloso.
- Depuis 2012 — multiplication des œuvres artistiques consacrées aux Afronautes.
Sources
- Reuters/ITN, entretien filmé avec Edward Nkoloso en novembre 1964 — archive audiovisuelle centrale, à lire également pour son cadrage moqueur.
- « Reaching for the Stars: The Zambian Space Programme and Alternative Imaginaries of Space Travel », Interventions, 2023 — analyse postcoloniale de l’ironie, de la satire et des imaginaires spatiaux.
- Namwali Serpell, « The Afronaut and Retrofuturism in Africa », ASAP/Journal, 2019 — réflexion sur Nkoloso, la mémoire et les reconstitutions artistiques.
- Canal Projects, *Back to Earth* — entretiens et réflexion contemporaine incluant la mémoire familiale de Nkoloso.
- University of Zambia / Nkwazi, « A Thought Experiment » — relecture zambienne du projet dans son contexte d’indépendance.