Une forêt pleine de cacaoyers

Sur le papier, Goin-Débé est une forêt classée de l’ouest ivoirien. Sur le terrain, une grande partie de son couvert ancien a cédé la place aux cacaoyers, aux campements et aux pistes. Des familles y vivent parfois depuis plusieurs générations. Elles ont planté, récolté, vendu des fèves et vu passer agents publics, acheteurs et intermédiaires. Puis la même administration qui avait longtemps toléré cette agriculture peut rappeler que le sol appartient au domaine forestier de l’État.

Le paradoxe ne vient pas d’une simple invasion récente. Il résulte d’un mécanisme construit sur près d’un siècle : tracer une limite juridique autour d’une forêt, manquer de moyens ou de volonté pour la faire respecter, utiliser la terre comme ressource politique, puis vouloir restaurer l’autorité de la limite lorsque les arbres ont presque disparu. Le pays doit aujourd’hui protéger ses dernières forêts tout en décidant ce que deviennent les cultivateurs que son économie cacaoyère a attirés jusque dans les espaces protégés.

La forêt classée n’est donc ni une forêt intacte ni un village ordinaire. C’est un territoire où plusieurs promesses incompatibles se superposent : protection écologique, production nationale, emploi rural, droit de l’État et sécurité de familles installées avec des degrés très variables d’autorisation.

La limite coloniale

L’administration française commence à classer des forêts en Côte d’Ivoire dans l’entre-deux-guerres. Elle s’inquiète déjà du recul des arbres, mais elle cherche aussi à réserver du bois exploitable. Le classement ne signifie pas nécessairement une sanctuarisation comparable à celle d’un parc national. Il fait entrer un espace dans un domaine contrôlé par l’administration, qui peut réglementer les usages, concéder l’exploitation du bois et interdire les défrichements agricoles.

Cette opération transforme une forêt vécue en objet cadastral de l’État. Des populations qui chassent, cultivent ou récoltent des produits forestiers peuvent continuer certaines pratiques, être déplacées ou devenir juridiquement irrégulières sans que le changement soit matérialisé partout sur le terrain. La carte possède une netteté que la surveillance quotidienne n’a pas.

À l’indépendance, plus de cinq millions d’hectares auraient déjà été classés. Le nouvel État reprend le dispositif et ses catégories. Il hérite en même temps d’une économie fondée sur l’expansion agricole. Le cacao devient le moteur de la prospérité ivoirienne. Le mot d’ordre selon lequel la terre revient à celui qui la met en valeur encourage les migrations vers l’ouest forestier. Des Ivoiriens venus d’autres régions et des travailleurs originaires des pays voisins ouvrent des plantations.

Le front pionnier ne s’arrête pas toujours devant les bornes administratives. Les forêts classées constituent des réserves de terres, de bois et de patronage. Des agents ferment les yeux, perçoivent parfois des paiements informels ou organisent des arrangements. Des entreprises forestières ouvrent des pistes ; leurs travailleurs et leurs proches peuvent ensuite planter dans les zones exploitées. À Goin-Débé, classée en 1954, des implantations agricoles sont documentées depuis les années 1970.

Le cacao que tout le monde achète

Une plantation ne peut rester secrète pendant vingt ans. Elle produit des tonnes de fèves qui rejoignent des coopératives, des négociants et des ports. Elle suppose des pistes, des acheteurs, des villages et parfois des écoles. La présence durable de cacao dans une forêt classée révèle donc moins l’absence totale de l’État qu’une présence contradictoire de ses services.

L’État protège juridiquement la forêt mais bénéficie économiquement du cacao. Les autorités locales peuvent tolérer les planteurs tandis que l’administration forestière rappelle l’interdiction. Les cultivateurs interprètent cette longue tolérance comme une forme de reconnaissance. Certains affirment avoir reçu l’accord d’un chef, d’un agent ou d’un responsable politique. Cet accord n’équivaut pourtant pas à un titre foncier opposable au domaine de l’État.

Le piège se referme lorsque la politique change. Une opération de déguerpissement peut traiter comme occupants illégaux des familles dont les récoltes circulaient jusque-là dans l’économie légale. Inversement, régulariser toute occupation récompenserait la destruction et pourrait accélérer l’arrivée de nouveaux planteurs. La puissance publique se trouve devant un problème qu’elle a contribué à fabriquer.

La guerre civile commencée en 2002 a encore affaibli le contrôle de nombreuses forêts. Des réseaux armés, administratifs et commerciaux ont tiré profit de l’exploitation du bois et du cacao. Après la crise, rétablir l’autorité forestière implique aussi de démêler des droits revendiqués, des migrations, des conflits entre communautés et des économies locales désormais dépendantes des plantations.

L’arbre, le sol et la fève

La difficulté tient aussi au découpage juridique des choses. Qui possède la terre ? Qui possède l’arbre naturel ? Qui peut planter un arbre et le couper ? Qui est responsable du cacao cultivé sous un statut interdit ? Pendant longtemps, le régime forestier a donné à l’État une maîtrise très large sur les arbres, y compris hors des forêts classées. Cela réduisait l’intérêt des cultivateurs à conserver des essences forestières sur leurs parcelles : un arbre qu’ils entretenaient pouvait ne pas leur appartenir économiquement.

Le Code forestier de 2019 cherche à corriger ces contradictions. Il clarifie la propriété des arbres et crée notamment la catégorie d’« agro-forêt ». Une forêt classée fortement dégradée peut ainsi être gérée comme un paysage où production agricole et restauration arborée doivent coexister. L’objectif n’est plus toujours d’expulser toute culture afin de reconstituer immédiatement une forêt fermée. Il peut être de conserver des producteurs sous contrat, d’introduire des arbres d’ombrage, d’interdire de nouvelles extensions et de rendre le cacao traçable.

Cette solution semble pragmatique. Elle reconnaît que certains espaces administrativement forestiers sont devenus des territoires agricoles peuplés. Mais elle soulève une question décisive : qui recevra le droit de rester ? Une liste d’occupants peut sécuriser les présents et fermer la porte aux suivants. Elle peut aussi consacrer les rapports de force produits par la guerre, les réseaux politiques ou les premières vagues d’installation.

Transformer une forêt classée en agro-forêt ne transforme pas automatiquement une occupation précaire en propriété. Les contrats, concessions et plans d’aménagement peuvent imposer des obligations sans offrir la sécurité espérée. Les planteurs craignent parfois qu’un recensement prépare leur expulsion ; les forestiers craignent qu’une reconnaissance provisoire devienne définitive.

Le cacao « sans déforestation »

La pression ne vient plus seulement d’Abidjan. Les entreprises chocolatières, les consommateurs et les nouvelles règles commerciales européennes exigent de mieux prouver l’origine des fèves et l’absence de déforestation récente. Un cacao produit dans une forêt classée risque d’être exclu d’une chaîne présentée comme durable, même si le verger a été planté depuis des décennies.

La traçabilité transforme la frontière forestière en frontière marchande. Une coordonnée GPS peut décider si une cargaison est acceptable. Mais les données ne résolvent pas l’histoire : elles montrent où se trouve la parcelle, pas qui a encouragé son ouverture ni quelles promesses ont accompagné l’installation.

Les petits producteurs supportent une part importante du coût de cette clarification. Ils doivent être identifiés, enregistrer leurs parcelles, respecter des règles d’ombrage ou de restauration et parfois renoncer à agrandir leur exploitation. Les négociants disposent de systèmes informatiques ; les familles possèdent surtout une mémoire locale, des reçus, des témoignages et des arbres plantés.

Si le cacao d’une zone devient invendable, la sanction peut frapper les plus faibles sans restaurer la forêt. Les fèves peuvent être mélangées ou vendues par un autre circuit. Une politique crédible doit donc relier contrôle commercial, revenu agricole, restauration écologique et traitement équitable des occupants.

Une dette administrative

Dire que les cultivateurs ont détruit la forêt est partiellement vrai et politiquement insuffisant. Ils ont coupé des arbres pour planter. Mais l’État, les entreprises du bois, les acheteurs de cacao et les consommateurs ont également profité de la transformation. La longue ambiguïté des forêts classées a permis à chacun de prélever une valeur tout en reportant la responsabilité.

Il existe aussi des différences entre occupants. Une famille installée avant le classement, un travailleur arrivé après l’ouverture d’une piste, un planteur protégé par un responsable armé et un spéculateur récent ne présentent pas la même histoire. Une règle unique risque d’effacer ces situations.

La restauration peut prendre plusieurs formes : zones intégralement protégées, agroforesterie contractuelle, relocalisation négociée, compensation, reconnaissance de certains usages ou retour volontaire de parcelles. Chaque option distribue différemment le coût du passé. Replanter des arbres sans reconnaître cette dimension revient à traiter un conflit politique comme un simple problème technique.

Le secret de la forêt classée ivoirienne n’est donc pas que du cacao y pousse. Cela se voit depuis longtemps. Le secret est la manière dont l’illégalité a pu devenir une pièce ordinaire de l’économie nationale, avant d’être redécouverte lorsque la forêt, devenue rare, a acquis une nouvelle valeur internationale.

Ce que révèle la limite

Une limite coloniale conçue pour administrer le bois continue à produire des catégories puissantes : forêt de l’État, occupant, concessionnaire, planteur toléré. Le Code de 2019 tente de rendre ce legs gouvernable en inventant des formes hybrides. Son succès dépendra moins du vocabulaire que de la confiance, de la transparence des listes et du partage des bénéfices.

La question n’oppose pas simplement arbres et humains. Elle oppose plusieurs temporalités. La forêt se restaure sur des décennies ; une famille vit de la prochaine récolte ; une entreprise doit prouver rapidement la conformité de ses fèves ; un gouvernement promet un couvert forestier accru. La vieille ligne de classement rassemble ces horloges sans les accorder.

Goin-Débé montre finalement ce qu’un trait administratif peut cacher : la forêt a été protégée en droit, consommée en économie et distribuée en politique. La réparer exige de regarder ces trois vérités ensemble.

Le suivi public devrait aussi mesurer autre chose que le nombre d’hectares annoncés comme restaurés. Il faudrait savoir combien d’arbres survivent après plusieurs saisons, quel revenu conserve le producteur, quels contrats ont été proposés et combien de familles ont été déplacées. Une plantation industrielle d’arbres, une cacaoyère ombragée et une forêt naturelle ne fournissent ni la même biodiversité ni les mêmes moyens de vivre. Les additionner sous un seul chiffre de « couvert » rendrait la réussite aussi abstraite que l’ancienne limite tracée sur la carte.

Petit lexique

  • Forêt classée : espace intégré au domaine forestier de l’État et soumis à des règles particulières de protection et d’usage.
  • Agro-forêt : catégorie permettant d’organiser conjointement production agricole et maintien ou restauration d’un couvert arboré.
  • Front pionnier : zone où l’agriculture s’étend par l’ouverture de nouvelles terres.
  • Traçabilité : système permettant de relier un produit à sa parcelle et aux étapes de sa commercialisation.
  • SODEFOR : Société de développement des forêts, organisme public chargé de gérer les forêts classées ivoiriennes.

Sources