Une mine peut changer de propriétaire, pas de passé
En juin 2025, le Niger nationalise la Société des mines de l’Aïr, la Somaïr, après plus d’un demi-siècle de partenariat avec le groupe nucléaire français devenu Orano. En mai 2026, les autorités créent une nouvelle société publique, TSUMCO, et lui transfèrent le patrimoine minier d’Arlit. Sur le papier, la rupture est nette.
Dans le désert, elle ne l’est pas. Des dizaines de millions de tonnes de roches ont été déplacées. Des nappes fossiles ont alimenté mines et villes. La mine souterraine de la Cominak, fermée en 2021, doit être sécurisée et surveillée pendant des années. Des travailleurs et des riverains demandent encore qui mesurera les expositions et qui paiera les soins.
Orano et l’État nigérien s’affrontent désormais devant des tribunaux arbitraux sur les permis, les actions et des stocks d’uranium. Derrière cette bataille de souveraineté se cache une facture moins mobile que le yellowcake : réhabiliter les sites, garantir l’eau et conserver les données nécessaires pendant des décennies.
L’uranium d’Arlit était-il une mine française ?
Le gisement appartient juridiquement au Niger. Les sociétés d’exploitation ont toujours associé l’État nigérien à des partenaires étrangers. La Somaïr, créée en 1968, était détenue à 63,4 % par Orano et à 36,6 % par la Sopamin publique avant sa nationalisation. La Cominak réunissait également Orano, le Niger et, selon les périodes, d’autres intérêts japonais et espagnols.
Cette structure ne gomme pas le rapport colonial. La concession d’Arlit est accordée en 1968 dans la continuité des prospections conduites par le Commissariat français à l’énergie atomique. La France construit alors son industrie nucléaire et cherche des approvisionnements sûrs. Le Niger, indépendant depuis huit ans, manque de capitaux, de techniciens et d’accès direct aux acheteurs.
Mais parler d’une propriété française totale serait faux. Niamey détenait des actions, percevait taxes et dividendes et a renégocié des conditions. Le véritable déséquilibre concernait aussi l’opérateur, la commercialisation, la maîtrise technique et la capacité à fixer la valeur du minerai.
Ce que la nationalisation a réellement transféré
L’ordonnance nigérienne de 2025 transfère à l’État les actions et le patrimoine de la Somaïr. Les autorités accusent Orano d’avoir commercialisé une part disproportionnée de la production et de bloquer l’entreprise après la crise diplomatique ouverte en 2023. Elles promettent une indemnisation tenant compte des obligations du groupe, notamment environnementales.
Orano qualifie l’opération d’expropriation irrégulière. Le groupe affirme avoir perdu le contrôle opérationnel dès décembre 2024, après que ses représentants n’ont pu appliquer une suspension destinée à protéger la trésorerie et les installations. Il réclame réparation devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, le CIRDI.
La nationalisation transfère donc les machines, les droits et la capacité de produire. Elle ne détermine pas automatiquement la propriété de tout le minerai déjà extrait, le montant dû aux actionnaires ni la répartition des responsabilités de réhabilitation.
Une frontière politique a été tracée autour d’un site dont les passifs restent entremêlés.
Le stock de yellowcake appartient-il au Niger ?
Après la fermeture du corridor d’exportation consécutive au coup d’État de juillet 2023, l’uranium produit par la Somaïr s’est accumulé. Orano soutient qu’une partie de ce stock lui revient au titre de ses droits d’enlèvement et de commercialisation. Le Niger considère que la société et ses produits relèvent désormais de sa souveraineté.
En septembre 2025, un tribunal arbitral du CIRDI ordonne provisoirement au Niger de ne pas vendre ni transférer à des tiers l’uranium contesté. Cette décision ne tranche pas encore le fond du litige. Elle cherche à préserver l’objet du procès.
La présence d’environ un millier de tonnes de concentré, selon plusieurs enquêtes publiées fin 2025 et début 2026, attire des acheteurs potentiels. Chaque tentative de transport peut devenir une bataille de titres, d’assurances et de sanctions.
Le minerai est nationalisé dans le discours, immobilisé par le droit et coûteux à garder. Pendant ce temps, l’entretien du site et les salaires continuent.
Qui doit réhabiliter la Cominak ?
La mine souterraine de la Cominak à Akokan cesse de produire le 31 mars 2021. Orano présente un programme de réaménagement comprenant le comblement ou la sécurisation des ouvrages, la couverture des résidus, la surveillance radiologique et le transfert progressif d’infrastructures sociales.
Le groupe affirme avoir poursuivi les travaux en 2024 conformément au calendrier, avant que les autorités nigériennes n’entravent sa gouvernance. Le gouvernement soutient au contraire qu’Orano a interrompu le chantier et abandonné ses obligations. Cette divergence est devenue un élément du contentieux.
Fermer une mine d’uranium n’est pas poser un cadenas. Il faut empêcher l’accès aux galeries, limiter la dispersion de poussières et de radon, stabiliser les tas de résidus, contrôler les eaux et archiver les mesures. Certaines responsabilités durent bien après la disparition de l’entreprise d’origine.
La question centrale n’est donc pas seulement qui a commencé les travaux, mais qui possède aujourd’hui les données, les financements et l’autorité nécessaires pour les achever.
La radioactivité est-elle visible dans la ville ?
Non. Une pierre ou un bâtiment ne devient pas lumineux. Les risques se mesurent par la concentration de radionucléides, le rayonnement gamma, les poussières inhalées, le radon et la contamination éventuelle de l’eau ou de matériaux réutilisés.
Des organisations comme la Criirad et Greenpeace ont signalé des points anormaux et demandé une surveillance indépendante. Orano a contesté certaines méthodes ou interprétations et publie ses propres suivis environnementaux. Des travaux scientifiques nigériens récents étudient la radioactivité des sols urbains et l’hydrogéochimie des nappes autour d’Arlit.
Ces études ne permettent pas de déclarer toute la ville contaminée. Elles montrent que des mesures ponctuelles ne suffisent pas. Il faut un réseau durable, des résultats géolocalisés, des seuils expliqués et un accès aux historiques de l’exploitant.
Lorsque les parties se séparent dans le conflit, la chaîne de données risque précisément de se rompre au moment où elle devient la plus nécessaire.
L’eau d’Arlit peut-elle être remplacée ?
Arlit et Akokan se trouvent dans une zone saharienne où l’eau souterraine est essentielle. Les mines ont pompé des aquifères pour traiter le minerai, abattre les poussières et approvisionner les cités minières. Une partie de ces réserves se recharge très lentement.
Le débat oppose des estimations différentes sur le volume prélevé et l’impact exact des activités minières. Orano met en avant les contrôles, le recyclage et les nouveaux champs de captage. La Criirad affirme dans un rapport de 2025 que les pompages miniers ont compromis l’accès durable à l’eau potable et que les ressources de remplacement restent insuffisantes.
Après la fermeture, le problème change de forme. La consommation industrielle peut diminuer, mais les réseaux, forages et coûts de traitement doivent être repris par des opérateurs publics. La Cominak avait prévu de transférer ses installations d’eau et d’électricité.
Une ville créée autour d’une mine ne cesse pas de boire le jour où la mine s’arrête.
Les travailleurs peuvent-ils prouver leurs expositions ?
Le suivi dosimétrique individuel est une archive de santé. Il indique les doses reçues par les salariés exposés et permet d’étudier d’éventuelles maladies professionnelles. Sa valeur augmente avec le temps, car certains cancers apparaissent longtemps après l’emploi.
Les anciens mineurs et organisations locales ont souvent dénoncé un accès insuffisant aux dossiers, aux examens et à la reconnaissance des pathologies. Areva avait créé avec des ONG et des médecins un observatoire de santé dans les années 2010 ; ses résultats et sa portée ont été contestés.
La nationalisation pose une question pratique : qui conserve les dossiers du personnel, les registres des postes, les cartes de rayonnement et les données médicales ? Une entreprise peut perdre ses actifs sans que les travailleurs doivent perdre leurs preuves.
Un accord de séparation devrait imposer une copie complète des archives au Niger, un accès individuel et une conservation indépendante. Sans cela, l’incertitude scientifique devient une seconde exposition.
Le Niger peut-il continuer à exploiter sans Orano ?
Les autorités répondent oui et veulent démontrer que la souveraineté minière ne dépend pas de l’ancien opérateur. TSUMCO reçoit en 2026 le patrimoine d’Arlit. Le pays peut recruter des techniciens, conclure de nouveaux partenariats et vendre sur un marché où la demande d’uranium reste soutenue.
Les difficultés sont néanmoins considérables. La Somaïr a besoin de réactifs, de pièces, de financement, de transport sécurisé et d’acheteurs acceptant le risque juridique. Le président nigérien a lui-même évoqué en 2025 un besoin de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA pour le fonctionnement.
L’autonomie ne se mesure donc pas à la seule possession du permis. Elle se mesure à la capacité de transformer, certifier, acheminer et vendre le concentré sans recréer une dépendance opaque envers un nouveau partenaire russe, chinois ou autre.
Remplacer une société étrangère n’efface pas automatiquement la structure extractive qui donnait à l’intermédiaire le pouvoir sur le marché.
Orano peut-il partir sans payer ?
Orano soutient qu’il n’est pas parti volontairement et que l’État l’a privé du contrôle nécessaire pour accomplir ses engagements. Le Niger affirme que le groupe tente d’utiliser l’arbitrage pour éviter ses responsabilités tout en réclamant la valeur de ses actifs.
Les deux questions juridiques ne devraient pas s’annuler. Une indemnité peut être due pour une expropriation, tandis que des sommes peuvent simultanément être réservées à la réhabilitation. L’enjeu est d’évaluer séparément les actions, les stocks, les dommages, les obligations légales et les travaux déjà réalisés.
Un règlement global négocié serait plus utile aux habitants qu’une décennie de procédures. Il pourrait placer les fonds de fermeture sous séquestre, soumettre les mesures à un comité scientifique indépendant et garantir la remise des archives.
Sans mécanisme protégé, chaque partie aura intérêt à grossir la facture de l’autre et à minimiser la sienne.
La vraie souveraineté commence après l’extraction
Le Niger a repris le contrôle politique d’un symbole majeur de sa relation avec la France. Cette rupture répond à un sentiment ancien : le minerai a alimenté une puissance nucléaire étrangère tandis qu’Arlit associait sa prospérité à un seul opérateur.
Mais la souveraineté ne se limite pas au drapeau posé sur la mine. Elle exige de publier les contrats futurs, les volumes vendus, les prix, les prélèvements d’eau et les garanties financières de fermeture. Elle exige aussi qu’un laboratoire nigérien indépendant puisse contrôler les mesures radiologiques.
La facture radioactive d’Arlit ne prouve pas que toute exploitation future serait impossible. Elle prouve qu’une tonne d’uranium possède deux valeurs : le prix payé au départ et le coût laissé au territoire pendant des décennies.
La première a longtemps voyagé vers l’extérieur. La seconde ne doit pas rester enfermée sous les roches, sans responsable solvable ni calendrier vérifiable.
Petit lexique
- Aquifère fossile : réserve d’eau souterraine dont le renouvellement est très lent.
- CIRDI : institution d’arbitrage des différends entre investisseurs et États, rattachée au groupe de la Banque mondiale.
- Cominak : société ayant exploité les mines souterraines d’Akokan jusqu’en 2021.
- Réhabilitation minière : travaux destinés à sécuriser et surveiller un site après l’exploitation.
- Somaïr : société exploitant la mine à ciel ouvert d’Arlit, nationalisée par le Niger en 2025.
- Yellowcake : concentré d’uranium produit après traitement du minerai, avant conversion et enrichissement.
Sources
- République du Niger, communiqués du Conseil des ministres sur la nationalisation de la Somaïr et la création de TSUMCO, 2025-2026.
- Orano, rapports annuels 2024 et 2025, communications sur la perte de contrôle de la Somaïr et les arbitrages.
- CIRDI, dossiers Orano Mining SAS c. République du Niger, ARB/25/8 et ARB/25/9.
- Orano/Cominak, dossier d’information sur l’arrêt de production et le projet de réaménagement, 2020.
- ITIE Niger, rapport sur le secteur extractif 2021, publié en 2024.
- Criirad, rapport n° 25-20 sur les activités d’extraction de l’uranium et l’accès à l’eau potable à Arlit, 2025.
- A. Sidibé et collaborateurs, étude de la radioactivité des sols et matériaux urbains d’Arlit, Atom Indonesia, 2024.