Une armée étrangère dans un paysage ordinaire
À Nanyuki, la présence militaire britannique ne se limite pas à une base entourée de murs. Elle s’étend sur des terrains privés loués, des zones d’exercice, des routes, des commerces et des relations quotidiennes avec les habitants de Laikipia et de Samburu. Chaque année, des milliers de soldats venus du Royaume-Uni s’entraînent au Kenya. Le British Army Training Unit Kenya, ou BATUK, emploie des centaines de Kényans et injecte des millions de livres dans l’économie locale.
Cette activité repose sur l’accord d’un État souverain. Elle apporte des formations à l’armée kényane et des revenus à la région. Pourtant, une enquête de l’Assemblée nationale kényane publiée en novembre 2025 a rassemblé des allégations graves : homicides non résolus ou contestés, violences sexuelles, enfants dont la paternité serait abandonnée, dommages environnementaux, accidents liés à des munitions et difficulté d’obtenir réparation.
Le secret n’est donc pas l’existence de BATUK, parfaitement visible. Il réside dans la dispersion de ses responsabilités. La base est britannique, les terrains sont kényans, certaines enquêtes sont locales, d’autres militaires, et l’immunité de l’État peut surgir dans les procès civils. Chacun possède un morceau du dossier ; les victimes cherchent le guichet qui pourrait répondre pour l’ensemble.
1964, l’indépendance suivie d’un nouvel accord
Le Kenya devint indépendant en décembre 1963. Le 3 juin 1964, son gouvernement signa avec le Royaume-Uni un accord autorisant l’entraînement militaire britannique. La chronologie est saisissante : la domination coloniale formelle venait de s’achever, mais les forces de l’ancienne puissance conservaient un accès durable à un territoire jugé exceptionnel pour la préparation au combat.
Le ministère britannique de la Défense insiste, à juste titre, sur le consentement du Kenya indépendant. BATUK n’est pas une garnison imposée par un gouverneur colonial. Les accords ont été renouvelés par des gouvernements kényans et soumis au Parlement. Le pays y trouve une coopération en matière de sécurité, des exercices conjoints et un soutien à ses forces engagées notamment en Somalie.
La continuité coloniale se situe ailleurs : dans l’inégalité de puissance entre les partenaires, dans les règles de juridiction applicables aux soldats étrangers et dans l’idée que de vastes espaces africains offrent un terrain d’essai disponible. Le Kenya négocie, mais le Royaume-Uni dispose de ressources juridiques, diplomatiques et militaires sans commune mesure avec celles d’une famille de Nanyuki.
La présence prit le nom de BATUK en 2008. Son quartier général se trouve aujourd’hui à Nyati Barracks, dans l’emprise de la base aérienne de Laikipia. L’unité utilise également des terrains d’entraînement à Archers Post et dans l’est de Laikipia, parfois grâce à des licences conclues sur des propriétés privées.
Un partenariat mesuré en livres et en soldats
Dans sa contribution à l’enquête parlementaire de 2025, le ministère britannique avance des chiffres précis. Plus de 1 100 membres des forces kényanes bénéficieraient chaque année d’exercices ou de formations avec le Royaume-Uni. BATUK dépenserait environ 50 millions de livres par an à Nanyuki et Nairobi, emploierait près de 600 Kényans de manière permanente et jusqu’à 3 000 temporairement pendant les exercices. Environ 6 000 militaires britanniques viendraient s’entraîner chaque année.
Le ministère cite aussi des projets d’eau, d’éducation, de santé et de sport. Il affirme que les audits environnementaux kényans et britanniques montrent un niveau élevé de conformité, et que les zones d’exercice font l’objet d’inspections de sécurité régulières. Ces avantages expliquent le soutien d’une partie des autorités et des commerçants locaux. Fermer BATUK aurait un coût économique immédiat.
Mais cette dépendance rend la critique plus difficile. Un fournisseur, un travailleur occasionnel ou un propriétaire qui loue des terres peut hésiter à contester l’institution dont dépend son revenu. Les projets communautaires améliorent réellement des services tout en donnant à l’armée un rôle qui dépasse son contrat militaire. La bienfaisance ne remplace pas un système indépendant de responsabilité.
Agnes Wanjiru, treize ans pour atteindre un suspect
Agnes Wanjiru, une Kényane de 21 ans et mère d’un enfant, disparut en mars 2012 après une soirée passée avec des soldats britanniques à Nanyuki. Son corps fut retrouvé dans la fosse septique d’un hôtel. Pendant des années, l’affaire symbolisa l’impunité entourant la présence militaire.
Le dossier a évolué. En septembre 2025, le directeur kényan des poursuites publiques a décidé qu’un ressortissant britannique devait être jugé pour ce meurtre présumé. Le ministère britannique a déclaré soutenir l’enquête et reconnaître la compétence du Kenya, l’acte allégué n’ayant pas été commis dans l’exercice des fonctions. Le ministre de la Défense John Healey avait rencontré la famille en avril 2025, premier ministre britannique à le faire.
Ces avancées ne constituent pas une condamnation. L’accusé bénéficie de la présomption d’innocence et la procédure doit établir les faits. Elles révèlent cependant un délai exceptionnel : treize ans entre la mort et la décision annoncée de poursuivre. La famille a dû vivre pendant ce temps avec une affaire connue des deux gouvernements, relancée surtout par des investigations journalistiques et une mobilisation publique.
L’accord de coopération prévoit que le Kenya exerce sa juridiction sur les infractions commises contre ses ressortissants, sauf lorsqu’un acte relève des fonctions officielles, avec des règles particulières pour certaines infractions, dont les violences sexuelles. En pratique, déterminer si un acte est « officiel », obtenir un suspect présent au Royaume-Uni et partager les preuves peut ralentir toute procédure.
Quand le tir est déclaré officiel
Le cas de Tilam Leresh montre l’autre côté de cette frontière. Cet homme fut mortellement touché en 2012 par un soldat britannique en service sur le terrain d’Archers Post. Parce que le tir avait eu lieu dans l’exercice des fonctions, l’affaire fut examinée par les autorités militaires britanniques. Le Service Prosecuting Authority conclut qu’il n’y avait pas assez de preuves pour engager des poursuites, estimant que la légitime défense ne pouvait être exclue. Après une décision d’enquête kényane en 2024, le dossier fut réexaminé, avec la même conclusion. Le ministère britannique dit rester prêt à considérer tout élément nouveau.
Il ne suffit pas d’opposer justice britannique et justice kényane. Le problème est l’expérience d’une famille : une mort sur le sol kényan peut être soustraite à une poursuite locale si elle est qualifiée d’acte de service. L’institution qui emploie le tireur appartient alors au même État que la police militaire et le parquet spécialisés qui évaluent le dossier, même si ces organes disposent d’une indépendance statutaire.
L’accord de défense crée un comité intergouvernemental chargé de résoudre les questions de juridiction et les différends. Ses discussions ne sont pas l’équivalent d’une audience publique. Une règle qui paraît claire dans un traité devient donc, pour les proches, une négociation inaccessible entre deux exécutifs.
Lolldaiga, douze mille acres en feu
En mars 2021, un incendie déclenché pendant un exercice britannique ravagea environ 12 000 acres du conservancy de Lolldaiga Hills. Le ministère britannique reconnut que l’exercice avait provoqué le feu et exprima ses regrets. Des habitants engagèrent une procédure en affirmant avoir subi des atteintes à leur santé, à leurs cultures, à leurs animaux et à l’environnement. Un homme, Linus Murangiri, mourut dans la zone ; les circonstances exactes et le lien avec l’incendie ont été contestés.
Le litige a soulevé une question déterminante : le Royaume-Uni pouvait-il invoquer l’immunité de l’État devant les juridictions kényanes ? L’immunité protège normalement un État étranger contre certaines poursuites. Appliquée à des dommages locaux causés par une activité d’entraînement, elle peut donner l’impression que le partenariat place l’armée hors de portée.
Le ministère britannique affirme avoir coopéré, conduit des évaluations environnementales et indemnisé ou traité les réclamations selon les mécanismes applicables. Les plaignants et leurs avocats ont contesté l’étendue des réparations et les obstacles de procédure. Au-delà du montant final, l’incendie a montré que la sécurité militaire ne se limite pas à empêcher une balle de sortir d’un champ de tir : fumée, eau, pâturages et faune peuvent franchir toutes les clôtures.
Les restes explosifs prolongent l’exercice
Les zones d’entraînement contiennent un autre risque : des munitions non explosées ou des fragments qui peuvent être récupérés, manipulés ou vendus comme métal. Des habitants ont été tués ou blessés au fil des décennies. Le Royaume-Uni dit appliquer des procédures de dépollution, signaler les dangers, inspecter les terrains et enquêter sur les incidents.
La responsabilité dépend de l’origine de l’engin, de la zone où il est découvert et du respect des interdictions d’accès. Il serait imprudent d’attribuer automatiquement chaque munition à BATUK, car les forces kényanes utilisent aussi certains terrains. Mais cette incertitude est précisément la raison d’un registre commun, public et géolocalisé des accidents, des opérations de nettoyage et des compensations.
Une communauté ne devrait pas avoir à identifier la nationalité d’un obus avant de recevoir des soins. Les deux armées peuvent conserver les informations tactiques sensibles tout en publiant les données nécessaires à la prévention : périmètres dangereux, dates de dépollution, quantité de restes détruits et canal unique de réclamation.
Les violences sexuelles sortent du hors-champ
L’enquête parlementaire kényane a aussi entendu des allégations d’exploitation sexuelle, de violences et d’enfants attribués à des militaires britanniques qui n’auraient pas assumé leur paternité. Le ministère britannique distingue les infractions, qui doivent être signalées et poursuivies, des relations consenties et des litiges privés de filiation. Il affirme une politique de tolérance zéro contre l’exploitation et les abus sexuels.
Une enquête interne publiée en août 2025 a néanmoins conclu que des relations sexuelles tarifées existaient encore à un niveau faible à modéré parmi les soldats au Kenya, malgré l’interdiction. Le ministère a annoncé reprendre les recommandations : formation supplémentaire, sanctions plus sévères, règles renforcées et surveillance lors des sorties.
Toutes les relations entre soldats et habitantes ne sont pas des violences. Toutes les demandes de paternité ne prouvent pas une infraction. Mais la rotation rapide des unités, l’écart de revenus et le départ du militaire compliquent radicalement l’accès à une pension, à un test de filiation ou à une procédure. Le droit privé devient une frontière internationale que la personne la moins puissante doit franchir seule.
Un accord moderne doit produire des comptes publics
Le Parlement kényan n’a pas demandé seulement des explications sur des événements anciens. Son enquête questionne l’architecture actuelle de contrôle. Le ministère kényan de la Défense avait d’abord soutenu que plusieurs demandes relevaient du comité intergouvernemental ; les députés ont insisté sur leur propre pouvoir de surveillance. Ce conflit institutionnel est révélateur : un accord bilatéral ne peut pas remplacer la responsabilité devant les citoyens.
BATUK peut être à la fois utile aux deux armées, important pour l’économie locale et responsable de répondre aux dommages liés à ses activités. Ces propositions ne s’annulent pas. La coopération serait plus solide avec un mécanisme indépendant de plainte, un calendrier public des dossiers, une assistance aux victimes, des audits environnementaux accessibles et une procédure automatique de coopération judiciaire.
La présence britannique au Kenya n’est plus coloniale au sens juridique. Elle garde toutefois une empreinte postcoloniale tant que l’ancienne puissance peut transformer un incident local en dossier diplomatique, militaire ou immunitaire que les habitants ne maîtrisent pas.
Une caserne sans murs a besoin de règles visibles. Sinon, son périmètre réel n’est pas celui des terrains d’exercice : il s’étend jusqu’au point où commence l’attente d’une famille.
Petit lexique
BATUK — British Army Training Unit Kenya, unité qui organise la présence et l’entraînement de l’armée britannique au Kenya.
DCA — Accord de coopération en matière de défense fixant notamment les règles de présence et de juridiction.
Juridiction — Pouvoir d’un État et de ses tribunaux d’enquêter et de juger une affaire.
Immunité de l’État — Protection juridique empêchant, dans certaines conditions, de poursuivre un État étranger devant une juridiction nationale.
Munition non explosée — Projectile tiré ou abandonné qui n’a pas fonctionné et peut rester dangereux longtemps.
Sources
- Assemblée nationale du Kenya, Report on the Inquiry into the Conduct of the British Army Training Unit in Kenya, 25 novembre 2025 : https://libraryir.parliament.go.ke/handle/123456789/36219
- UK Ministry of Defence, HMG Representation to the Kenyan Parliamentary Inquiry into BATUK, 2025 : https://assets.publishing.service.gov.uk/media/68f8bccfec6267c615ed8f82/BATUK_Inquiry_Written_Statement.pdf
- Parlement du Kenya, « Defence Committee seeks answers from Ministry on BATUK inquiry », 18 juin 2025 : https://parliament.go.ke/index.php/node/24079
- Gouvernement britannique, « UK-Kenya defence partnership deepened during Defence Secretary visit to Nairobi », 7 avril 2025 : https://www.gov.uk/government/news/uk-kenya-defence-partnership-deepened-during-defence-secretary-visit-to-nairobi
- Royaume-Uni et Kenya, accord de coopération en matière de défense de 2015, Treaty Series No. 34 (2016) : https://www.gov.uk/government/publications/ukkenya-agreement-on-defence-cooperation