Une aube de novembre que les chiffres ne suffisent pas à raconter
Le 15 novembre 1917, avant le lever du jour, des soldats coloniaux exécutent à Abéché des hommes désignés comme ennemis de la France. Parmi eux se trouvent des responsables militaires du Ouaddaï, leurs compagnons et des faqîh, savants et maîtres d’école coranique. Les victimes sont tuées à l’arme blanche. L’événement restera dans la mémoire tchadienne sous les noms de massacre des « coupe-coupe », de Kobkob ou d’al-Sattour.
Un noyau documentaire permet d’établir au moins 76 morts : 56 hommes liés à l’aguid Dokkou et une vingtaine de religieux. D’autres récits évoquent davantage de victimes, parfois plusieurs centaines, en incluant des opérations menées autour d’Abéché et à Biltine. Les archives sont incomplètes, les périmètres changent et la mémoire additionne parfois plusieurs journées de répression. Cette incertitude ne diminue pas le crime. Elle révèle au contraire le pouvoir qu’avait l’administration de tuer, puis de définir ce qui serait compté.
Pourquoi le commandant Gérard a-t-il ordonné ces exécutions ? La réponse officielle tient en un mot : complot. Mais l’enquête menée au sein même de l’administration fragilise cette version. Derrière la peur d’une insurrection apparaît une opération préventive contre les élites d’une région conquise depuis peu.
Le Ouaddaï, un État vaincu mais pas désarmé politiquement
Abéché est la capitale du sultanat du Ouaddaï, carrefour savant et commercial relié au Darfour, à la vallée du Nil et au monde saharien. La France n’y impose durablement son autorité qu’au début des années 1910. La conquête militaire ne fait pas disparaître les institutions, les fidélités dynastiques ni le prestige des lettrés musulmans.
Le pouvoir colonial se trouve donc dans une situation contradictoire. Il veut gouverner par l’intermédiaire de notables locaux, mais redoute l’autonomie de ces mêmes notables. Il utilise des chefs de canton, des dignitaires et des auxiliaires, tout en soupçonnant leurs réseaux. À ses yeux, une lettre en arabe, un voyageur venu du Soudan ou la parole d’un maître coranique peuvent devenir les éléments d’une conspiration.
La Première Guerre mondiale amplifie cette anxiété. La France combat l’Empire ottoman et surveille les mouvements musulmans transsahariens, notamment la Sanoussiya. Dans le Sahara et le Sahel, toute opposition locale risque d’être interprétée comme le fragment d’un vaste front islamique. La guerre de Kaocen, commencée en 1916 plus à l’ouest, nourrit cette lecture sécuritaire.
Le Ouaddaï est ainsi gouverné comme un territoire à la fois conquis et perpétuellement suspect. Cette suspicion prépare le terrain du massacre.
Un meurtre au marché devient la preuve d’un complot
Le 23 octobre 1917, le maréchal des logis Guyader est poignardé à Abéché ; un autre sous-officier, Malfait, est blessé. L’auteur de l’attaque est tué. Les versions divergent sur son identité exacte, ses motivations et les circonstances. Certaines enquêtes contemporaines concluent à un acte local, peut-être inspiré par un conflit personnel ou par un religieux isolé. D’autres agents coloniaux veulent y voir une opération organisée.
Le commandant Gérard, chef de la circonscription, retient la seconde hypothèse. Il imagine un complot associant des faqîh, la classe dirigeante kodoï, des Mahamid et les réseaux sanoussistes. Cette construction réunit en un seul ennemi des groupes dont les intérêts ne sont pas nécessairement identiques.
La logique est typiquement préventive : si le complot est invisible, c’est qu’il est bien dissimulé ; si les preuves manquent, il faut frapper avant qu’il ne se révèle. L’assassinat de Guyader ne sert plus seulement à rechercher un responsable. Il autorise la désignation d’une catégorie entière d’adversaires.
Des subordonnés ne partagent pourtant pas tous ce diagnostic. Le lieutenant Bouveau, chargé d’une première enquête, ne conclut pas à une insurrection générale. Mais l’opinion du chef l’emporte. Dans un poste éloigné, au cœur d’un territoire militarisé, la distance avec Brazzaville et Paris élargit la marge de décision d’un commandant.
Qui Gérard fait-il tuer ?
À l’aube du 15 novembre, l’aguid Dokkou — un chef militaire ouaddaïen placé à la tête de groupes de l’est et du nord — et ses hommes sont rassemblés ou surpris. Cinquante-six d’entre eux sont exécutés. En parallèle, des religieux du quartier des faqîh sont tués, chez eux, dans leur lieu d’étude ou après convocation selon les récits.
Le nombre de religieux varie : vingt dans plusieurs dossiers, vingt-six dans d’autres traditions. Les chercheurs travaillant sur l’éducation arabo-islamique retiennent une fourchette plus large, de 40 à 150 dignitaires, lorsque sont incluses d’autres victimes de la répression. Des commémorations contemporaines avancent plus de 400 morts sur trois jours. L’honnêteté historique impose de ne pas fusionner ces chiffres sans explication.
Le minimum de 76 correspond à des groupes identifiables dans la documentation disponible. Il ne constitue pas nécessairement le total final. Les morts de Biltine, les arrestations, les disparitions et les opérations périphériques appartiennent à un ensemble répressif plus vaste, mais ne peuvent être automatiquement attribués à la seule matinée du 15 novembre.
Le choix de l’arme blanche donne son nom au massacre. Plusieurs récits expliquent qu’il fallait éviter le bruit des fusils ou économiser les munitions. Même si le détail des modalités varie, la nature planifiée des exécutions est claire. Il ne s’agit pas d’un combat qui aurait dégénéré, mais de prisonniers et de personnes ciblées mises à mort sur ordre.
Détruire une élite, pas seulement punir des suspects
Les faqîh ne sont pas uniquement des autorités religieuses. Ils enseignent, écrivent, conseillent, conservent des généalogies et relient Abéché à d’autres centres intellectuels. Leur élimination atteint l’infrastructure culturelle du Ouaddaï.
Pour une administration qui veut imposer ses propres circuits d’information et de légitimité, ces savants représentent une autorité concurrente. Ils peuvent lire des lettres venues d’ailleurs, transmettre des avis juridiques, rappeler l’existence d’un ordre antérieur à la conquête. Cela ne prouve pas qu’ils préparent une insurrection ; cela explique pourquoi un pouvoir inquiet les traite comme un danger collectif.
Le massacre provoque des départs vers le Soudan et l’Égypte et fragilise les écoles coraniques d’Abéché. Il produit un silence social : survivre peut exiger de cacher ses relations, ses manuscrits ou son savoir. La violence militaire devient ainsi une politique de l’intelligence. Elle ne supprime pas seulement des vies ; elle tente de rompre la transmission.
Cette dimension permet de comprendre pourquoi le souvenir demeure si vif dans le Ouaddaï. Les familles ne commémorent pas une simple bavure de caserne. Elles se souviennent d’une attaque contre ceux qui formaient, écrivaient et représentaient la continuité de la cité.
Le camouflage administratif se fissure
Après les tueries, l’administration locale présente les victimes comme les membres d’un complot évident. Des rapports construisent une cohérence rétrospective entre l’attaque de Guyader, les tensions régionales et les personnes exécutées. Mais l’affaire circule. En 1918, elle devient suffisamment embarrassante pour que l’autorité coloniale ne puisse plus la contenir entièrement.
Le dossier conservé aux Archives nationales d’outre-mer est volumineux mais incomplet. Cette combinaison est révélatrice : la bureaucratie a beaucoup écrit, tout en ne préservant pas nécessairement les pièces qui permettraient de trancher. Les documents montrent des désaccords, des justifications tardives et la conscience qu’une limite a été franchie.
Gérard est relevé, puis contraint de quitter l’armée ou mis à la retraite anticipée selon les formulations. Il n’est pas jugé pour les exécutions. La sanction administrative protège l’institution : elle isole la responsabilité sur un homme présenté comme excessif sans interroger le système qui lui a donné les troupes, le pouvoir de désigner l’ennemi et la possibilité d’agir sans procès.
Le massacre n’est donc ni totalement caché ni véritablement jugé. Il occupe cet espace familier de l’histoire coloniale où un scandale est reconnu assez pour écarter un agent, mais pas assez pour restituer les victimes à la justice.
Pourquoi les chiffres se contredisent-ils encore ?
Les écarts ne viennent pas seulement d’une mauvaise mémoire. Ils tiennent à quatre problèmes. D’abord, la date : certains récits comptent le seul 15 novembre, d’autres les 15, 16 et 17. Ensuite, le lieu : Abéché au sens strict ou l’ensemble du Ouaddaï réprimé. Puis la catégorie : les hommes de Dokkou et les faqîh, ou toutes les personnes tuées, disparues et mortes en détention. Enfin, la nature des sources : rapports coloniaux, traditions familiales, travaux tchadiens et commémorations n’enregistrent pas la même chose.
Un article responsable ne doit ni rabattre la mémoire sur le minimum administratif ni transformer l’estimation la plus haute en certitude. Il peut affirmer trois faits solides : une exécution collective fut ordonnée ; au moins 76 personnes appartenant à deux groupes ciblés furent tuées ; le bilan élargi demeure ouvert.
Cette prudence protège aussi les victimes de l’instrumentalisation. Le crime n’a pas besoin d’un nombre spectaculaire pour être grave. Sa singularité tient à la décision d’anéantir préventivement des responsables et des savants sur la base d’un complot non démontré.
Une violence coloniale produite par la peur
La peur n’excuse pas le massacre ; elle en explique le mécanisme. Le poste colonial se sent minoritaire, éloigné et entouré d’un monde qu’il comprend mal. Il transforme cette ignorance en certitude. Les savoirs locaux deviennent secrets, les réseaux religieux deviennent complots, la prudence des habitants devient hostilité.
Cette peur est asymétrique. Les habitants d’Abéché peuvent craindre l’arrestation, la réquisition et la mort. Leur peur n’a pas force de loi. Celle du commandant, en revanche, mobilise les armes de l’État. Le passage du soupçon à l’exécution est rendu possible par un régime où les colonisés ne disposent pas des garanties offertes aux citoyens français.
Le mot « coupe-coupe » rappelle enfin que la modernité coloniale ne se résume pas aux fusils, au télégraphe et aux formulaires. Un pouvoir bureaucratique peut ordonner une mise à mort à l’arme blanche, puis produire les papiers qui la rendent administrativement intelligible.
Sortir les victimes du dossier de leur bourreau
Depuis plusieurs décennies, chercheurs, associations et habitants du Ouaddaï travaillent à nommer l’événement. La commémoration transforme une affaire classée par l’administration en histoire publique tchadienne. Elle restitue aux faqîh leur rôle d’enseignants et pas seulement de « marabouts suspects ».
Il reste pourtant un chantier considérable : confronter le dossier d’Aix-en-Provence aux archives conservées au Tchad, recueillir les généalogies familiales, cartographier les lieux d’exécution et distinguer les différentes séquences de répression. La pluralité des noms — Kobkob, al-Sattour, coupe-coupe — devrait être étudiée comme une archive en elle-même.
La question décisive n’est donc pas de savoir si Gérard avait peur. Elle est de comprendre pourquoi sa peur pouvait devenir une sentence collective sans tribunal. À Abéché, en novembre 1917, l’empire a tué des hommes, mais aussi tenté de tuer leur capacité à expliquer le monde autrement que lui.
Petit lexique
- Aguid : titre militaire et administratif du Ouaddaï ; Dokkou commandait des groupes placés sous son autorité.
- Faqîh : savant musulman, juriste ou maître d’enseignement coranique ; le pluriel peut être transcrit fuqahâ.
- Kodoï : groupe historiquement associé au pouvoir politique du Ouaddaï dans les sources de l’époque.
- Ouaddaï : région orientale du Tchad et ancien sultanat dont Abéché fut la capitale.
- Sanoussiya : confrérie et mouvement musulman influent dans le Sahara, perçu comme une menace par les puissances coloniales.
- Tirailleurs : soldats africains des unités coloniales françaises, commandés par des officiers français.
Sources
- Bernard Lanne, « Résistances et mouvements anticoloniaux au Tchad (1914-1940) », Revue française d’histoire d’outre-mer, vol. 80, no 300, 1993, p. 425-442.
- Mahamat Adoum Doutoum, Abéché, 15 novembre 1917 : chronique d’un massacre au coupe-coupe, Centre Al-Mouna, 2002.
- Archives nationales d’outre-mer, fonds AEF, dossier 4(4)D17 relatif à l’affaire d’Abéché.
- Plateforme d’Analyse du Suivi et d’Apprentissage au Sahel, Programme de recherche éducation arabo-islamique au Sahel : rapport Tchad, 2022.
- Zakaria Soleiman, « Fransa’nın Yok Sayılan Kara Tarihinden Bir Kesit: 100. Yılında Unutulmuş Kub Kub Katliamı », Siyasal Bilgiler Fakültesi Dergisi, vol. 2, no 2, 2017.