Une porte au milieu de la route
Le voyageur arrive avec moins d’eau qu’il ne le faudrait.
Devant lui, la bâtisse ne ressemble pas à une capitale. Une mosquée, des chambres, une cour, des réserves, parfois une école et des terres cultivées se regroupent derrière un mur. On y prie, mais on y dort aussi. On y étudie, on y décharge des marchandises, on cherche un arbitre et l’on apprend quelle piste reste sûre.
Dans la Cyrénaïque du XIXe siècle, à l’est de l’actuelle Libye, la confrérie Sanusiyya — dite senoussie en français — étend un réseau de zawiyas. Le mot désigne une maison religieuse soufie ; dans ce réseau, chacune remplit bien davantage qu’une fonction spirituelle.
Les autorités ottomanes sont présentes sur la côte, plus inégalement dans l’intérieur. Les tribus gardent leurs propres alliances et conflits. Les caravanes relient Benghazi, les oasis, le Fezzan, l’Égypte et les territoires du lac Tchad. Entre ces mondes, la zawiya accueille, enseigne, cultive, transmet les nouvelles et aide à régler les différends.
Elle ne possède ni frontières tracées sur une carte, ni armée permanente, ni ministère.
Comment une maison de prière pouvait-elle alors gouverner le désert ?
Muhammad al-Sanusi ne cherchait pas un royaume
Muhammad ibn Ali al-Sanusi, né vers la fin du XVIIIe siècle dans l’actuelle Algérie, étudie au Maghreb puis au Caire et dans le Hedjaz. En 1837, il fonde près de La Mecque la première maison de la confrérie qui portera son nom.
Son projet est religieux : réformer les pratiques, enseigner, rapprocher différentes traditions juridiques et ramener la vie musulmane vers une discipline qu’il juge plus fidèle. Les autorités et d’autres courants religieux ne lui laissent pas partout la même liberté.
Il gagne la Cyrénaïque au début des années 1840. Une première fondation importante s’établit à al-Bayda, dans le Jabal al-Akhdar. En 1856, le centre se déplace vers Jaghbub, oasis proche de la frontière égyptienne. Après sa mort, ses successeurs prolongent le réseau vers Kufra et plus au sud.
Raconter cette expansion comme le plan secret d’un futur roi serait anachronique. La confrérie ne naît pas pour fabriquer l’État libyen, qui n’existe pas encore sous sa forme contemporaine.
Elle construit toutefois quelque chose dont un État a besoin : des lieux reconnus, des hommes formés et des routes où l’autorité peut circuler.
La zawiya devait vivre avant de pouvoir enseigner
Une maison religieuse isolée ne peut dépendre chaque semaine d’un ravitaillement venu de la côte.
Les zawiyas reçoivent des terres, des animaux, des dons et le travail des communautés auxquelles elles sont liées. Elles cultivent des céréales, des palmiers ou des jardins selon les possibilités du lieu. Une boulangerie et des réserves nourrissent les résidents, les élèves, les pauvres et les voyageurs. Des puits rendent certaines étapes plus sûres.
Cette base matérielle est essentielle. L’enseignant peut rester parce que quelqu’un entretient l’eau. Le manuscrit peut être copié parce qu’une récolte nourrit le copiste. L’hospitalité religieuse dépend de greniers très concrets.
Les complexes n’ont pas tous la même taille ni la même organisation. Certains regroupent quelques dizaines de personnes ; d’autres deviennent des pôles importants. À Jaghbub, une école supérieure et une bibliothèque attirent des étudiants et des savants. À Kufra, la position sur les pistes transsahariennes renforce les fonctions commerciales du centre.
La foi n’est donc pas posée sur le désert comme une idée pure.
Elle prend racine autour d’un four, d’un puits et d’une parcelle cultivée.
Une école fabriquait des relais
Le fondateur ne suffisait pas. Il fallait former des hommes capables de diriger une zawiya, d’enseigner et de négocier localement.
Les élèves apprenaient le Coran, le droit, la langue arabe et les doctrines de la confrérie. Les plus avancés pouvaient être envoyés ailleurs. Un étudiant devenait ainsi un lien vivant entre le centre et une communauté éloignée.
L’éducation remplissait plusieurs fonctions à la fois.
Elle transmettait une orientation religieuse commune. Elle augmentait l’alphabétisation nécessaire aux lettres et aux comptes. Elle produisait des médiateurs connaissant à la fois les références de la confrérie et les réalités tribales du lieu où ils servaient.
Le réseau n’effaçait pas les différences locales. Une zawiya implantée sur les terres d’une tribu dépendait de son accueil, de ses ressources et de sa protection. Son responsable ne pouvait gouverner durablement contre tous ceux qui l’entouraient.
L’unité senoussie venait moins d’un règlement identique que de la circulation des maîtres, des lettres, des élèves et des réputations.
L’asile commençait par une interdiction de crier
Plusieurs descriptions de la Cyrénaïque rapportent le statut protégé des zawiyas. On ne devait pas y combattre, lever une arme ni poursuivre une querelle. Celui qui y cherchait refuge entrait dans un espace où la violence était suspendue.
Cette inviolabilité n’avait rien d’automatique. Elle reposait sur la reconnaissance collective du lieu et sur la réputation de la confrérie. Un mur pouvait ralentir une attaque ; il ne suffisait pas à rendre sacrée une cour au milieu de groupes armés.
Parce que les parties acceptaient cette suspension, un responsable religieux pouvait recevoir des adversaires, transmettre des propositions et arbitrer. Le droit islamique se combinait aux usages tribaux jugés compatibles avec lui. La solution devait être assez légitime pour ne pas relancer immédiatement la vengeance.
La zawiya ne remplaçait donc pas les autorités des tribus. Elle leur offrait un troisième espace.
Dans le désert, gouverner ne signifie pas toujours imposer une décision depuis un centre. Cela peut consister à créer un lieu où deux hommes qui ne peuvent plus se rencontrer ailleurs acceptent de baisser la voix.
Les caravanes transportaient aussi l’autorité
Les implantations senoussies suivent des oasis et des routes commerciales. Jaghbub relie la Cyrénaïque et l’Égypte ; Kufra ouvre vers le Sahara central et les voies conduisant au Wadaï. À la fin du XIXe siècle, le réseau s’étend bien au-delà de la côte libyenne.
La zawiya fournit un abri, des informations, parfois un marché ou un lieu de stockage. Ses relations avec les groupes qui contrôlent les pistes peuvent réduire le risque de razzia et faciliter le passage. La confrérie tire aussi des ressources de ce commerce.
Marchandises et messages voyagent ensemble.
Une caravane annonce un conflit, une décision ottomane, une avancée française ou une pénurie. Elle porte des lettres entre responsables. La sécurité offerte aux marchands augmente la fréquentation ; cette fréquentation accroît les nouvelles et le prestige du lieu ; ce prestige renforce sa capacité de médiation.
Ce cercle vertueux explique une part de la puissance senoussie sans supposer une administration cachée contrôlant chaque chameau.
Le réseau gouverne parce que les voyageurs ont intérêt à passer par lui, et parce que leurs passages le rendent plus indispensable encore.
Les Européens ont imaginé un empire secret
À la fin du XIXe siècle, des voyageurs, militaires et agents coloniaux européens décrivent parfois la Sanusiyya comme une conspiration immense prête à soulever tout le Sahara.
La peur arrangeait les projets de conquête. Un réseau religieux mal compris devenait une puissance centralisée ; chaque disciple, un soldat potentiel ; chaque zawiya, une forteresse cachée.
Les historiens ont depuis nuancé ce tableau. La confrérie possédait une direction, des correspondances et une capacité réelle de mobilisation. Mais ses implantations dépendaient de contextes locaux et ses alliances n’étaient pas mécaniques. L’obéissance religieuse ne se transformait pas automatiquement en commandement militaire.
Le mythe colonial et la légende héroïque commettent parfois la même erreur en sens inverse : ils donnent au centre une maîtrise absolue.
Or le réseau devait constamment négocier. Une tribu pouvait soutenir une zawiya et contester une décision. Un responsable local disposait d’une marge d’action. Le commerce imposait ses propres contraintes. Les distances ralentissaient les ordres.
La toile existait. Cela ne signifie pas qu’une seule araignée sentait chaque fil.
La guerre a changé la fonction des murs
La progression coloniale française au Sahara et au Tchad place certaines branches senoussies en situation de résistance armée. Puis l’Italie envahit la Libye ottomane en 1911.
En Cyrénaïque, les réseaux religieux, tribaux et commerciaux deviennent des infrastructures de mobilisation. Les zawiyas servent de relais, de dépôts, de lieux de recrutement et parfois de positions défensives. Le maître coranique peut devenir organisateur ; l’étape caravanière, base de ravitaillement.
Sous la direction d’Ahmad al-Sharif puis d’Idris al-Sanusi, la confrérie négocie et combat. Omar al-Mukhtar, enseignant lié au réseau senoussi, incarne ensuite la longue résistance à la conquête fasciste jusqu’à sa capture et son exécution en 1931.
Cette histoire militaire est capitale, mais elle ne doit pas avaler celle qui la précède.
Si les zawiyas purent soutenir une résistance, ce n’est pas parce qu’elles avaient secrètement été bâties comme casernes. C’est parce qu’elles avaient déjà accumulé des relations, des ressources, des connaissances du terrain et une légitimité.
La guerre réquisitionna une institution civile et religieuse avant de la transformer en cible.
Le réseau a fini par donner un roi
Après les destructions de la colonisation italienne et la Seconde Guerre mondiale, Idris al-Sanusi devient en 1951 le roi Idris Ier de la Libye indépendante.
Le passage de chef de confrérie à souverain national semble accomplir rétrospectivement le destin politique du réseau. Pourtant, le nouveau royaume doit unir Cyrénaïque, Tripolitaine et Fezzan, territoires aux histoires et aux équilibres différents. La légitimité senoussie est très forte à l’est, moins uniforme ailleurs.
La monarchie transforme donc un capital religieux et régional en institution d’État. Elle n’y parvient jamais complètement.
En 1969, le coup d’État de Mouammar Kadhafi renverse Idris. Les biens et les institutions senoussies sont contrôlés, des symboles marginalisés, et l’histoire officielle réduit la place de la monarchie. Mais les mémoires locales, les familles et certains lieux conservent la trace du réseau.
Depuis 2011, dans une Libye fragmentée, les références à la Senoussiya et à la monarchie réapparaissent parfois comme promesse d’unité. Cette mémoire peut rassembler ; elle peut aussi idéaliser un ordre ancien qui n’avait jamais gouverné tout le pays de la même manière.
Alors, une maison de prière gouvernait-elle le désert ?
Elle ne gouvernait pas comme une capitale. Elle ne levait pas partout le même impôt et ne disposait pas d’un monopole de la force.
Mais elle accomplissait ce que bien des capitales échouaient à faire à distance : maintenir un puits, former un lettré, héberger un voyageur, transmettre une lettre, protéger une négociation et donner à une piste un point fixe.
Dans cette enquête, le relais gagne.
Une zawiya isolée restait fragile. Cent lieux reliés par des maîtres, des élèves, des caravanes et une réputation commune devenaient une géographie politique. Leur pouvoir ne couvrait pas le désert d’une surface continue. Il se concentrait aux endroits où il fallait boire, dormir, apprendre et parler.
La Sanusiyya n’a donc pas supprimé les distances.
Elle leur a donné des portes.
Et pendant près d’un siècle, celui qui voulait traverser la Cyrénaïque ou négocier avec ses communautés devait apprendre où ces portes s’ouvraient.
Petit lexique
- Sanusiyya / Senoussiya : confrérie musulmane réformatrice fondée par Muhammad ibn Ali al-Sanusi ; « senoussi » est une graphie française courante.
- Zawiya : maison ou complexe religieux soufi ; pluriel arabe zawaya. Ses fonctions varient selon les lieux et les confréries.
- Cyrénaïque : grande région orientale de la Libye, appelée Barqa en arabe.
- Ikhwan : « frères » ; dans ce contexte, membres ou responsables formés de la confrérie, sans rapport avec les mouvements portant plus tard le même terme.
- Jaghbub : oasis proche de l’Égypte devenue le principal centre senoussi à partir du milieu du XIXe siècle.
- Kufra : ensemble d’oasis du sud-est libyen, carrefour des routes sahariennes et centre ultérieur de la confrérie.
Repères documentaires
- Muhammad ibn Ali al-Sanusi fonde une première zawiya près de La Mecque en 1837, puis s’établit en Cyrénaïque au début des années 1840.
- La fondation d’al-Bayda date de 1843 dans de nombreux travaux ; le siège se déplace à Jaghbub en 1856, puis le réseau s’oriente vers Kufra sous ses successeurs.
- Les zawiyas peuvent réunir mosquée, école, logements, réserves, boulangerie et terres cultivées ; leur configuration n’est pas uniforme.
- Elles servent à l’enseignement, à l’hospitalité, à la circulation commerciale, à la médiation et, en temps de guerre, à la résistance.
- Le nombre exact des fondations varie selon les dates et les critères ; des travaux évoquent environ 150 zawiyas autour de 1900 dans un espace dépassant la Libye actuelle.
- Idris al-Sanusi devient roi de Libye en 1951 ; sa monarchie est renversée en 1969.
Sources
- E. E. Evans-Pritchard, The Sanusi of Cyrenaica, Oxford University Press, 1949 — étude classique du réseau, des tribus et de l’autorité senoussie, à lire avec les réévaluations ultérieures.
- Knut S. Vikør, Sufi and Scholar on the Desert Edge: Muhammad b. ‘Ali al-Sanusi and His Brotherhood, Northwestern University Press, 1995 — formation intellectuelle, doctrine et implantation du fondateur.
- Ali Abdullatif Ahmida, The Making of Modern Libya, State University of New York Press — économie politique de la Cyrénaïque, colonialisme et résistance.
- Library of Congress, *Libya: A Country Study* — chronologie générale, fondation et rapports avec les sociétés bédouines.
- Samir Najem, travail universitaire sur les tribus et l’État en Libye — sanctuaire, arbitrage et articulation des zawiyas aux communautés locales.
- Michael G. H. Brett, « The Sanusiyya: Commerce, Resistance, and Collaboration » — fonctions multiples des loges et critique d’une lecture uniquement militaire.
- Cour internationale de Justice, audience publique du 21 juin 1993, affaire Libye/Tchad — synthèse documentée des fonctions religieuses, éducatives, commerciales et administratives des établissements senoussis.