Un fleuve d’antilopes vu du ciel

Depuis l’avion, les animaux ne forment pas un troupeau compact. Ils apparaissent par lignes, taches et rubans mouvants entre les mares, les herbes et les chenaux. Il faut voler longtemps, compter sur des bandes de terrain définies, puis extrapoler. En 2024, le gouvernement du Soudan du Sud et l’organisation African Parks ont annoncé qu’un relevé aérien réalisé dans le paysage de Boma-Badingilo-Jonglei indiquait la présence d’environ six millions d’antilopes migratrices. Le chiffre a aussitôt produit un superlatif : la plus grande migration de mammifères terrestres connue.

Le spectacle paraît difficile à concilier avec l’image internationale du pays, dominée par la guerre civile, les déplacements et les crises humanitaires. Comment des millions de grands herbivores ont-ils pu rester si peu visibles ? La réponse ne tient pas à une découverte soudaine d’animaux inconnus. Cette migration était familière aux communautés qui vivent dans la région et avait déjà été observée par des biologistes. Ce qui change, c’est l’échelle du comptage, la longue interruption des observations et la possibilité de transformer des passages innombrables en estimation défendable.

L’enquête commence donc par une précaution : six millions n’est pas un dénombrement tête par tête. C’est le résultat d’une méthode statistique appliquée à un territoire immense. Comprendre ce nombre permet de saisir à la fois la puissance de la migration et sa fragilité.

Compter ce qu’on ne peut pas arrêter

Un recensement aérien de grands mammifères suit généralement des transects : l’avion parcourt des lignes planifiées, tandis que des observateurs enregistrent les animaux vus dans une bande déterminée de part et d’autre de l’appareil. La surface réellement observée n’est qu’une fraction du paysage. Les densités mesurées servent ensuite à estimer les effectifs de la zone entière, avec des marges d’incertitude.

Le communiqué publié par African Parks parle du premier relevé aérien complet du paysage de Boma-Badingilo-Jonglei. Il associe les observations systématiques au suivi par colliers de centaines d’animaux appartenant à plusieurs espèces. Les colliers n’ont pas pour fonction de compter tous les individus : ils révèlent des itinéraires, des saisons et des connexions que quelques jours de vol ne peuvent montrer seuls.

Le total annoncé rassemble surtout quatre espèces : le kob à oreilles blanches, la gazelle de Mongalla, le tiang et le cobe des roseaux. Le kob domine très largement l’ensemble. Dire « six millions d’antilopes » simplifie donc une estimation composée, effectuée sur un paysage changeant. La pluie déplace les pâturages ; les animaux se dispersent ou se concentrent ; la visibilité varie avec la végétation ; certains groupes peuvent se trouver hors des bandes survolées. À l’inverse, un protocole conçu pour éviter les doubles comptes doit rester rigoureux lorsque les troupeaux avancent.

Ces limites ne rendent pas le résultat insignifiant. Elles disent seulement ce qu’il est : une estimation scientifique à grande échelle, pas une photographie exhaustive. Le bon étonnement n’est pas qu’un compteur ait affiché exactement 6 000 000. C’est qu’un ordre de grandeur de plusieurs millions soit compatible avec les observations répétées dans un pays où le suivi avait presque disparu.

Une migration connue, puis soustraite aux regards

Dans les années 1980, des relevés avaient déjà décrit d’immenses mouvements d’ongulés dans cette partie de l’Afrique orientale. Puis la guerre a rendu de nombreux secteurs dangereux ou inaccessibles. Le Soudan du Sud est devenu indépendant en 2011, avant de connaître un conflit interne à partir de 2013. Les routes, les services publics et les programmes scientifiques en ont été profondément affectés.

« Invisible » ne signifie donc pas inconnue localement. Des éleveurs, des chasseurs et des habitants voient passer les animaux, connaissent les plaines saisonnières et ajustent leurs déplacements à l’eau et au bétail. La migration était surtout absente des inventaires continus capables de convaincre des institutions éloignées. L’absence de données n’était pas l’absence de vie ; elle révélait l’impossibilité de la mesurer de manière suivie.

Le paysage concerné relie le parc national de Boma, celui de Badingilo et les plaines de Jonglei. Il ne s’arrête pas aux limites administratives : le parc national de Gambella, en Éthiopie, appartient au même système écologique. Les animaux suivent des ressources qui se déplacent avec les pluies et les crues. Une frontière tracée sur une carte ne clôt ni une savane ni une migration.

Cette continuité explique aussi pourquoi la conservation ne peut se réduire à surveiller deux parcs. Entre les zones protégées se trouvent des terres habitées, pâturées et parcourues. Les trajectoires animales croisent celles de nombreuses communautés — Dinka, Murle, Anyuak, Nuer et d’autres — dont les moyens d’existence reposent eux aussi sur la mobilité et sur l’accès aux ressources.

Le paradoxe de la guerre

On pourrait croire que des décennies de conflit ont « protégé » la faune en empêchant les grands aménagements. Cette idée contient une part de vérité géographique mais devient trompeuse si elle romantise la guerre. L’insécurité peut retarder certaines routes, clôtures ou exploitations industrielles. Elle peut également multiplier les armes, désorganiser la surveillance, pousser à la chasse pour se nourrir ou financer des groupes et déplacer brutalement les populations humaines.

Le résultat n’est pas uniforme. Selon African Parks, la comparaison avec les relevés des années 1980 montre des déclins importants chez plusieurs espèces sédentaires, notamment l’éléphant, l’hippopotame, le buffle, le phacochère et le guépard. Les migrateurs, eux, ont conservé un avantage : ils occupent un espace énorme et se déplacent lorsque les conditions changent. Leur abondance ne prouve pas que tout l’écosystème se porte bien.

Ce contraste est essentiel. Six millions d’antilopes peuvent coexister avec l’effondrement d’autres populations. Un chiffre spectaculaire risque de masquer les espèces moins nombreuses, les habitats dégradés et la pression exercée sur les habitants. Il peut aussi donner l’illusion d’une ressource inépuisable. Or une migration dépend moins d’un refuge isolé que d’une chaîne entière : zones de mise bas, pâturages de saison humide, refuges de saison sèche, points d’eau et corridors entre eux.

Couper un seul passage peut avoir des effets disproportionnés. Les clôtures, routes, canaux, concessions pétrolières ou agricoles ne tuent pas nécessairement des millions d’animaux immédiatement. Ils peuvent rendre un trajet plus long, bloquer l’accès à l’eau ou concentrer les troupeaux dans des espaces où nourriture, maladies et chasse deviennent des contraintes plus fortes.

Du nombre à la carte

Le comptage produit une annonce ; les colliers produisent une carte dynamique. Chaque animal équipé ne représente pas mécaniquement des milliers de congénères, mais ses positions successives montrent comment un individu utilise le paysage. Lorsque plusieurs espèces et plusieurs groupes sont suivis, leurs trajectoires font apparaître des nœuds, des passages étroits et des zones utilisées à différentes saisons.

Cette connaissance est politiquement sensible. Une carte de migration peut servir à éviter un corridor lors du tracé d’une infrastructure. Elle peut également attirer des investisseurs touristiques, renforcer le contrôle d’un territoire ou modifier les règles d’accès. La donnée écologique n’est jamais totalement séparée de la question : qui décide de l’usage du sol ?

African Parks gère ce programme dans le cadre d’un partenariat avec le ministère sud-soudanais de la Conservation de la faune et du Tourisme. Le modèle peut apporter des moyens techniques, des avions, des équipes et une continuité que l’État peine à financer. Mais la réussite ne peut se mesurer seulement au nombre d’animaux. Elle dépend aussi de la manière dont les habitants participent aux décisions, conservent leurs mobilités et bénéficient des revenus ou des services associés.

Dans une région pastorale, présenter l’élevage et la faune comme deux mondes ennemis serait une erreur. Les relevés enregistrent d’ailleurs les animaux domestiques et les activités humaines en même temps que la faune. Il faut comprendre les calendriers de pâturage, les conflits locaux, les marchés, la chasse de subsistance et les périodes de pénurie. Une limite de parc imposée sans négociation peut déplacer le problème au lieu de le résoudre.

Une abondance qui oblige

L’expression « plus grande migration du monde » attire les regards. Elle peut aider le Soudan du Sud à défendre un patrimoine longtemps éclipsé et à obtenir des financements. Elle peut aussi lancer une compétition de superlatifs difficile à stabiliser : les méthodes diffèrent selon les pays, les populations fluctuent et de nouveaux relevés peuvent réviser les totaux.

Le classement importe moins que le changement de perspective. Un pays décrit uniquement par ses crises contient aussi une organisation biologique continentale. Des millions d’animaux répondent aux pluies, franchissent des frontières et relient des paysages éloignés. Leur mouvement n’est pas un décor vide : il traverse des territoires vécus.

L’annonce de 2024 ouvre donc davantage de questions qu’elle n’en ferme. À quelle fréquence le recensement sera-t-il répété ? Les intervalles de confiance et les données détaillées seront-ils rendus accessibles ? Les colliers confirmeront-ils la stabilité des routes dans les années sèches et humides ? Comment les projets d’infrastructure intégreront-ils les corridors ? Quels mécanismes permettront aux communautés d’être autre chose que les voisines d’une attraction mondiale ?

Le prochain comptage sera peut-être plus important que le premier. Un inventaire unique révèle un ordre de grandeur ; une série comparable montre une tendance. Sans répétition, il est impossible de distinguer une variation naturelle, une différence de méthode et un véritable déclin.

Ce que les six millions ne disent pas

Le chiffre ne mesure pas directement la santé génétique, la réussite de la reproduction ni la mortalité pendant le parcours. Il ne décrit pas précisément la disponibilité future de l’eau. Il ne garantit pas que les espèces sédentaires se rétablissent. Enfin, il ne raconte pas la distribution des coûts et des bénéfices de la conservation.

Il reste pourtant précieux. Dans un paysage où les décisions pouvaient être prises presque à l’aveugle, il établit que la migration n’est pas un reliquat marginal. Elle constitue un phénomène écologique majeur. La protéger exige de garder ouverts des espaces beaucoup plus vastes que les lieux où les animaux ont été photographiés.

Ce qui est resté presque invisible n’était donc pas le troupeau pour ceux qui vivaient près de lui. C’était son ampleur pour le reste du monde, faute de paix, d’accès et d’instruments continus. L’avion a rendu le phénomène calculable. Il n’a pas inventé le mouvement.

Petit lexique

  • Transect aérien : ligne de vol planifiée le long de laquelle des observateurs comptent les animaux dans une bande définie.
  • Extrapolation : estimation d’un total à partir de la portion effectivement observée, accompagnée idéalement d’une mesure d’incertitude.
  • Kob à oreilles blanches : grande antilope migratrice, Kobus kob leucotis, reconnaissable notamment aux marques claires autour des oreilles et des yeux.
  • Corridor écologique : espace qui permet aux animaux de circuler entre des habitats nécessaires à différentes étapes de leur cycle.
  • Espèce sédentaire : espèce dont les déplacements restent plus limités que ceux d’un grand migrateur ; elle peut être plus exposée à une pression locale durable.

Sources