Comment « s’asseoir sur un homme » est-il devenu une guerre ?
Une femme prépare de l’huile de palme lorsqu’un homme entre dans sa cour et lui demande de compter ses chèvres, ses moutons et ses volailles. Elle entend derrière cet inventaire l’annonce d’un nouvel impôt.
La dispute attire d’autres femmes. L’information passe d’une réunion à l’autre et d’un marché à l’autre. Bientôt, elles sont des milliers à chanter devant les maisons des responsables, à danser autour des tribunaux et à exiger des comptes.
Dans les archives britanniques, les événements de 1929 deviennent les « émeutes d’Aba ». Beaucoup de participantes et d’historiens parlent plutôt d’Ogu Umunwanyi, la Guerre des femmes.
L’une de leurs tactiques est traduite en anglais par sitting on a man : « s’asseoir sur un homme ». Mais personne n’a besoin d’une chaise, et le verbe ne décrit pas une posture. Il décrit une juridiction collective.
La scène de la cour d’Oloko
Nwanyeruwa vit dans la région d’Oloko, dans le sud-est de l’actuel Nigeria. En novembre 1929, Mark Emeruwa participe à un recensement demandé par Okugo, un warrant chief, ou chef investi par l’administration coloniale.
Les versions de leur altercation ne coïncident pas sur chaque geste. Les témoignages recueillis par la commission d’enquête parlent du comptage des biens, d’une confrontation et d’huile répandue sur les vêtements d’Emeruwa. Ce qui importe politiquement se propage vite : les femmes vont-elles être imposées ?
Les hommes paient déjà une taxe directe. Les autorités affirment ne pas avoir décidé d’en créer une pour les femmes, mais l’opération de comptage rend la rumeur crédible. Dans une économie où les femmes produisent, transforment et vendent notamment l’huile de palme, taxer leurs activités menacerait directement leur autonomie et les ressources familiales.
Nwanyeruwa alerte des femmes réunies à proximité. Elles ne commencent pas par demander à un parti ou à une administration l’autorisation de protester. Elles activent leurs propres réseaux.
« S’asseoir » signifie rendre la faute inhabitable
Dans plusieurs sociétés igbo, une collectivité féminine pouvait répondre à un homme qui maltraitait une femme, enfreignait une règle ou refusait d’entendre une plainte. Les participantes entouraient sa maison, chantaient ses fautes, se moquaient de lui, dansaient et occupaient l’espace aussi longtemps que nécessaire.
La tactique pouvait inclure des gestes de déshonneur, l’exposition du corps, des coups portés au bâtiment ou la saisie de certains biens. Elle ne se réduit donc ni à une chanson aimable ni à une agression physique contre la personne. Son efficacité venait de la durée, du bruit, de la honte publique et de l’impossibilité de poursuivre la vie ordinaire comme si rien ne s’était passé.
Judith Van Allen a rendu célèbre l’expression dans son étude de 1972 sur les institutions politiques des femmes igbo. Elle y voit un moyen de sanctionner les responsables et de ramener les différends vers la négociation. Article « Sitting on a Man ».
Le mot « s’asseoir » trompe si on le prend à la lettre. Il ne décrit pas le corps d’une femme posé sur celui d’un homme. Il signifie que la collectivité féminine installe sa présence sur l’affaire et refuse de se lever avant d’être entendue.
Le chef que les Britanniques croyaient traditionnel
Le titre de warrant chief donne l’apparence d’une continuité. Un homme reçoit un mandat, une cour et des fonctions fiscales ; l’administration peut ensuite prétendre gouverner indirectement à travers une autorité locale.
Mais le sud-est nigérian ne correspond pas au modèle centralisé que les Britanniques ont appliqué ailleurs. Les pouvoirs y sont souvent distribués entre lignages, classes d’âge, assemblées, titres et institutions d’hommes comme de femmes. Installer un chef masculin unique transforme cet équilibre.
Le gouvernement colonial ne se contente donc pas d’utiliser une tradition existante. Il sélectionne certains hommes, élargit leurs pouvoirs et rend beaucoup moins visibles les lieux où les femmes intervenaient. Les abus des chefs à mandat et des Native Courts deviennent l’une des cibles majeures du mouvement.
Cette histoire explique pourquoi la taxation supposée agit comme une étincelle. Elle arrive après des années de déplacements politiques. Les femmes ne défendent pas seulement quelques pièces conservées au marché ; elles refusent qu’une administration qui les ignore commence à compter ce qu’elles possèdent.
Une mobilisation sans commandement unique
Les marchés relient les villages. Les parentes, les commerçantes et les associations diffusent l’alerte. La mobilisation traverse des zones igbo, ibibio, annang, ogoni et d’autres communautés des provinces coloniales d’Owerri et de Calabar.
Parler uniquement des « femmes d’Aba » masque cette étendue. Aba devient le nom commode donné par l’administration et repris à l’extérieur, alors que le mouvement ne possède ni capitale unique ni dirigeante suprême.
Les femmes adaptent le sitting à une échelle nouvelle. Elles se rendent devant les Native Courts, les bureaux coloniaux et les établissements commerciaux européens. Elles exigent la fin du projet fiscal, la révocation de responsables et une place dans les décisions.
L’absence de chef central ne signifie pas désordre. Les chercheuses insistent au contraire sur la rapidité des communications et sur la capacité à coordonner des milliers de personnes à partir d’institutions que l’administration avait sous-estimées. Analyse dans *Women, Culture, and Development*.
Quand le mot « émeute » efface une stratégie
Les comptes rendus coloniaux parlent de foules, de rumeurs et de troubles. Ce vocabulaire permet de traiter la mobilisation comme une crise de police plutôt que comme une contestation du gouvernement.
Les participantes s’en prennent à des bâtiments, à des tribunaux et à des entreprises. Pourtant, plusieurs analyses soulignent qu’elles ne cherchent pas à tuer. Les forces coloniales, elles, ouvrent le feu à différents endroits.
Le bilan officiel souvent cité compte environ cinquante femmes tuées et cinquante blessées ; d’autres travaux avancent des nombres plus élevés, autour de soixante-dix morts. L’incertitude ne doit pas servir à minimiser la violence. Une tactique conçue pour contraindre un responsable à répondre se heurte à des agents qui la lisent comme une insurrection armée.
La différence de lecture devient meurtrière. Le chant que les femmes comprennent comme une sanction politique est entendu par des officiers comme la preuve que la foule échappe à tout contrôle.
L’enquête coloniale finit par devoir écouter
En 1930, une commission recueille des centaines de témoignages. Les documents restent produits dans un cadre britannique : les questions, la traduction et la sélection des propos orientent ce qui est conservé. Ils donnent malgré tout accès à des récits de participantes.
Le témoignage de Nwanyoji restitue la manière dont Nwanyeruwa lance l’alerte après sa dispute avec Emeruwa et comment les femmes chantent et dansent. Extrait pédagogique tiré des procès-verbaux de la commission.
Le pouvoir qui avait déclaré les femmes politiquement secondaires se trouve obligé de les interroger comme actrices d’un événement qu’il n’avait pas su prévoir.
Des chefs sont destitués, les tribunaux et l’administration locale sont réformés, et l’imposition directe des femmes n’est pas appliquée comme elles le redoutaient. Les changements restent partiels et le gouvernement colonial demeure. La Guerre des femmes ne renverse pas l’empire ; elle lui fait perdre l’illusion qu’il peut gouverner sans comprendre les institutions qu’il a marginalisées.
Qui était assis sur qui ?
« S’asseoir sur un homme » est devenu une guerre lorsque les femmes ont appliqué à l’ordre colonial la même question qu’à un responsable de proximité : qui t’a autorisé à agir ainsi, et devant qui dois-tu répondre ?
Le mouvement n’est ni une explosion spontanée causée par une rumeur absurde, ni une copie africaine des campagnes féministes européennes. Il puise dans des moyens d’action locaux et les déploie face à une construction politique nouvelle.
L’expression semblait décrire une coutume pittoresque. Elle désignait en réalité une manière de rendre le pouvoir visible, bruyant et comptable de ses actes.
Petit lexique
- Ogu Umunwanyi : expression igbo généralement traduite par « Guerre des femmes ».
- Sitting on a man : traduction anglaise d’une pratique collective de protestation, de sanction publique et de négociation ; elle n’implique pas de s’asseoir physiquement sur quelqu’un.
- Warrant chief : responsable local investi par un mandat de l’administration britannique.
- Indirect rule : gouvernement colonial exercé par l’intermédiaire d’autorités locales sélectionnées ou transformées.
- Native Court : tribunal local intégré à l’administration coloniale.
- Nwanyeruwa : femme d’Oloko dont l’altercation avec un agent recenseur contribue au déclenchement de la mobilisation.
- Huile de palme : produit majeur du travail et du commerce féminins dans une partie de la région.
Sources
- Judith Van Allen, « “Sitting on a Man”: Colonialism and the Lost Political Institutions of Igbo Women », Canadian Journal of African Studies, 1972 — institutions politiques féminines et interprétation de la tactique.
- Nkiru Nzegwu, « Recovering Igbo Traditions: A Case for Indigenous Women’s Organizations in Development », Oxford University Press, 1995 — portée politique et réseaux féminins.
- Chima J. Korieh, « Colonialism, Gender Ideology and the 1929 Igbo Women’s Resistance » — déclenchement, revendications et administration coloniale.
- University of Calgary Press, chapitre sur les révoltes rurales dans l’est du Nigeria — récit d’Oloko et débats historiographiques.
- Nigeria National Library Repository, Nina Mba, *Heroines of the Women’s War* — participantes et témoignages d’enquête.
- Commission d’enquête de 1930, extraits adaptés pour l’enseignement — témoignage attribué à Nwanyoji.