Trois dikgosi pouvaient-ils arrêter Cecil Rhodes depuis Londres ?

Ils arrivent en Grande-Bretagne en septembre 1895 avec un problème presque impossible à résoudre. Leur territoire est déjà placé sous protectorat britannique. À présent, Londres envisage d’en confier l’administration à la British South Africa Company de Cecil Rhodes.

Khama III, Sebele I et Bathoen I ne disposent ni d’un siège au Parlement, ni d’une armée capable d’affronter l’empire. Ils possèdent toutefois une connaissance aiguë de la politique britannique, des relais missionnaires, des arguments soigneusement choisis — et plusieurs semaines pour transformer une décision coloniale en affaire publique.

Ils vont parcourir les villes, remplir des salles, parler aux journalistes et contraindre le ministre des Colonies à renégocier.

Trois dirigeants africains pouvaient-ils protéger leurs terres en gagnant une bataille d’opinion au cœur même de l’empire ?

Un protectorat menacé par une compagnie

Le Bechuanaland Protectorate existe depuis 1885. Il ne correspond pas exactement au Botswana contemporain et ne doit pas être confondu avec la colonie voisine du British Bechuanaland, plus au sud. Les souverainetés tswana demeurent encadrées, contestées et progressivement réduites par la puissance britannique.

Dix ans plus tard, Cecil Rhodes veut étendre l’emprise de sa compagnie à charte. La British South Africa Company administre déjà des territoires au nord. Elle cherche une continuité territoriale, des possibilités minières et un passage pour la voie ferrée imaginée entre l’Afrique australe et le nord du continent.

Pour les trois dikgosi, le choix n’oppose pas indépendance complète et colonisation. Ils cherchent à éviter une administration privée réputée agressive en maintenant la tutelle directe de la Couronne, jugée moins dangereuse. Ce calcul n’est pas une adhésion naïve à l’empire : c’est une tentative de choisir l’adversaire et les règles les moins destructrices.

Le gouvernement britannique estime d’abord que le transfert à la compagnie peut se faire. Les visiteurs viennent donc défendre une cause dont la décision paraît déjà prise.

Trois hommes, trois États

Khama III dirige les Bangwato, Sebele I les Bakwena et Bathoen I les Bangwaketse. La presse britannique les rassemble volontiers sous l’expression des « trois chefs » ou des « trois rois ». Le mot setswana kgosi, au pluriel dikgosi, rend mieux leur fonction sans effacer la diversité de leurs communautés.

Ils ne sont pas les délégués élus d’une nation botswanaise déjà constituée. Ils défendent leurs propres territoires, tout en agissant ensemble contre une menace commune. Cette alliance contribue néanmoins à une histoire politique qui sera relue, après l’indépendance de 1966, comme un moment important du Botswana.

Le voyage révèle également leurs différences. Khama est déjà célèbre dans les milieux missionnaires britanniques ; Sebele et Bathoen ne veulent pas être réduits à son entourage. Ils doivent apparaître unis sans devenir interchangeables.

L’historien Neil Parsons a reconstruit cette mission à partir d’archives africaines et de coupures de presse que les dirigeants avaient eu la prévoyance de faire collecter. Présentation de *King Khama, Emperor Joe, and the Great White Queen*.

Quand le rendez-vous officiel ne suffit pas

Le secrétaire aux Colonies Joseph Chamberlain les reçoit, mais ne leur offre pas immédiatement la solution attendue. L’audience avec la reine Victoria tarde elle aussi. Les trois hommes restent en Grande-Bretagne à leurs frais plus longtemps que prévu.

Ils changent alors d’échelle. Au lieu d’attendre uniquement dans les antichambres du pouvoir, ils entreprennent une tournée. Églises, sociétés missionnaires, groupes de tempérance et salles municipales deviennent autant de lieux où expliquer la menace.

Le soutien de la London Missionary Society est décisif pour organiser les rencontres et traduire. Il impose aussi ses propres cadres : les visiteurs sont présentés comme des souverains chrétiens et sobres opposés à la cupidité d’une compagnie. Leur résistance devient intelligible pour le public victorien parce qu’elle emprunte le vocabulaire moral que ce public valorise.

Ce cadrage ouvre des portes, mais il simplifie les dirigeants. Ils ne sont pas seulement les bons élèves d’une mission européenne. Ils utilisent consciemment les réseaux disponibles pour défendre des objectifs politiques définis chez eux.

Faire de la pluie et de la neige des nouvelles politiques

Les journaux racontent leurs vêtements, leurs impressions et le mauvais temps autant que leurs arguments. À Halifax, une foule remplit le Mechanics’ Hall le 29 octobre ; des centaines de personnes restent dans les couloirs. Une source locale rapporte leur découverte de la neige et leur jugement sévère sur le climat britannique. Archives historiques de Calderdale.

Ces anecdotes semblent éloigner le lecteur de la terre menacée. Elles servent pourtant la campagne : elles transforment des signataires lointains en personnalités suivies de ville en ville. Les réunions produisent des résolutions, des signatures et des lettres adressées à Chamberlain.

La presse peut aussi enfermer les voyageurs dans l’exotisme ou la condescendance. Leur réussite consiste à traverser cette curiosité sans y abandonner leur message. Chaque récit sur un chapeau, un train ou une averse ramène finalement à la même demande : ne livrez pas nos pays à Rhodes.

Le compromis du 6 novembre

Sous la pression publique, Chamberlain négocie. Le règlement conclu en novembre 1895 maintient les réserves des trois dikgosi en dehors de l’administration générale de la British South Africa Company. Une bande de territoire destinée au chemin de fer est toutefois cédée, et l’ensemble reste sous contrôle colonial britannique.

Dire que les trois hommes « ont sauvé le Botswana » résume trop vite le résultat. Ils empêchent une prise de contrôle plus complète par la compagnie ; ils ne font pas disparaître le protectorat. Rhodes obtient un corridor utile et la Couronne conserve le pouvoir de définir les limites.

Une étude récente de la stratégie de Rhodes décrit le compromis comme lui donnant une grande partie de ce qu’il cherchait. Analyse publiée par Oxford University Press. L’évaluation dépend donc de la question posée. Par rapport à l’objectif initial des dikgosi, le résultat est incomplet. Par rapport au transfert total annoncé, il constitue un recul majeur imposé à la compagnie.

Cette zone grise rend leur campagne plus instructive qu’une légende de victoire parfaite. Négocier sous domination, c’est souvent empêcher le pire sans obtenir le juste.

Quelques semaines plus tard, Rhodes se découvre

À la fin de décembre 1895, une colonne dirigée par Leander Starr Jameson part du territoire de la compagnie pour tenter de renverser le gouvernement du Transvaal. Le raid échoue rapidement. Le scandale abîme la réputation de Rhodes et l’oblige à quitter son poste de Premier ministre de la colonie du Cap.

Le projet combattu par les dikgosi n’était donc pas une peur abstraite. Les mêmes réseaux de pouvoir préparaient une opération armée. Leur tournée a précédé de peu la démonstration publique des méthodes dont ils se méfiaient.

Il serait néanmoins trompeur de faire du raid la cause rétroactive de leur succès : le règlement est obtenu avant son déclenchement. Le scandale renforce ensuite la fragilité de la compagnie et la pertinence de leur alerte.

Parler dans la langue du pouvoir sans lui céder la parole

Trois dikgosi pouvaient-ils arrêter Cecil Rhodes depuis Londres ? Ils n’ont pas mis fin à son entreprise ni libéré leurs territoires de la domination britannique. Ils ont toutefois empêché le transfert complet qui les menaçait et conservé des espaces politiques dont l’importance apparaîtra avec le temps.

Leur arme la plus rare n’était pas l’éloquence seule. C’était leur capacité à lire plusieurs scènes en même temps : les rapports entre pouvoirs d’Afrique australe, la rivalité entre compagnie et Couronne, les convictions des églises britanniques et l’appétit des journaux.

Ils sont venus demander une audience. Ils ont fini par fabriquer un public.

Petit lexique

  • Kgosi / dikgosi : titre setswana d’un dirigeant ; dikgosi est le pluriel.
  • Bangwato, Bakwena, Bangwaketse : communautés politiques tswana dirigées respectivement en 1895 par Khama III, Sebele I et Bathoen I.
  • Bechuanaland Protectorate : protectorat britannique établi en 1885 sur une grande partie du territoire devenu le Botswana.
  • British South Africa Company (BSAC) : compagnie à charte associée à Cecil Rhodes, autorisée à administrer et exploiter de vastes territoires.
  • Compagnie à charte : entreprise privée recevant d’un État des pouvoirs politiques, administratifs ou militaires.
  • London Missionary Society : organisation protestante qui apporte aux trois dirigeants un réseau important en Grande-Bretagne.
  • Jameson Raid : tentative armée ratée contre le Transvaal à la charnière de 1895 et 1896.

Sources