Une ville se soulève en moins d’une heure

Le 24 janvier 1933, deux responsables d’une organisation politique de Lomé sont arrêtés, jugés et condamnés. La nouvelle traverse la capitale du Togo sous mandat français. En moins d’une heure, des centaines de marchandes quittent le marché et convergent vers la prison. Des hommes les rejoignent ; la foule grossit, lance des pierres et exige la libération des détenus.

L’administration coloniale est prise de court. Elle croyait avoir neutralisé quelques agitateurs. Elle découvre un réseau féminin capable de mobiliser une ville à une vitesse que ni la police ni les informateurs n’avaient prévue. Les prisonniers sont relâchés, mais la protestation reprend le lendemain : il ne s’agit plus seulement de deux hommes. Les femmes veulent faire retirer des taxes et des règlements qui menacent leur activité.

Les rapports officiels parleront de désordre, de manipulation et même d’influence bolchevique. Pourtant, les « journées des femmes » ou « journées des jets de pierres » ne naissent pas d’un complot importé. Elles sortent des étals, des tontines, des quartiers et des routes commerciales de Lomé.

Cette révolte est l’un des premiers grands mouvements populaires du Togo colonial. Son secret tient à celles que le pouvoir regardait sans les voir : les commerçantes du marché formaient déjà une puissance économique, sociale et politique.

Pourquoi Lomé dépend-elle de ses marchandes ?

Lomé est une ville-port construite autour des échanges. Sous la colonisation allemande, puis sous le mandat français établi après la Première Guerre mondiale, cacao, café et produits du palmier passent par ses entrepôts. Les marchandises importées arrivent par la côte et repartent vers l’intérieur.

Entre les grandes maisons de commerce européennes et les consommateurs, les femmes occupent une place essentielle. Elles achètent en gros ou en demi-gros, organisent le crédit, transportent les produits et tiennent les étals. Certaines accumulent un capital important ; beaucoup travaillent avec des marges étroites et dépendent de relations de confiance.

Le marché n’est pas seulement un lieu de vente. On y échange des informations sur les prix, les taxes, les arrestations et les décisions administratives. Les commerçantes entretiennent des liens familiaux et professionnels qui franchissent la frontière entre le Togo français et la Gold Coast britannique. Elles peuvent comparer les monnaies, les règlements et les possibilités de commerce.

Le pouvoir colonial profite de cette activité tout en refusant de la reconnaître comme politique. Une femme qui nourrit la ville et fait circuler le crédit reste, aux yeux de nombreux fonctionnaires, une administrée sans voix. Cette erreur d’analyse éclate en janvier 1933.

Comment la crise mondiale atteint-elle un panier de marché ?

La Grande Dépression fait chuter les prix des produits exportés. Les revenus diminuent, les faillites se multiplient et la circulation monétaire ralentit. Le budget colonial, largement dépendant des droits de douane et des taxes, se contracte à son tour.

L’administration choisit de chercher de nouvelles recettes. Elle augmente ou projette d’augmenter plusieurs prélèvements qui touchent Lomé, notamment les patentes et taxes pesant sur les activités commerciales. Pour une grande négociante, la charge est désagréable ; pour une petite vendeuse, elle peut absorber une part décisive du bénéfice.

La fiscalité s’accompagne de contrôles. Les autorités veulent recenser, classer et fixer les vendeuses dans des catégories administratives. Or le commerce féminin repose souvent sur la souplesse : une marchande change de produit, s’associe à une parente, avance des marchandises ou traverse une frontière lorsque le taux de change l’avantage.

L’État interprète cette mobilité comme un manque d’ordre ou une tentative d’échapper à l’impôt. Les femmes y voient la condition même de leur survie. Taxer davantage au moment où les prix s’effondrent revient à leur faire payer la crise du système colonial.

Qui sont les hommes dont l’arrestation met le feu aux poudres ?

À Lomé, une élite instruite formule depuis les années 1920 des pétitions contre les abus administratifs. Le Duawo, parfois décrit comme une association populaire ou un parti naissant, fédère des mécontentements. Ses responsables Kobina Gharthey et Michel Johnson critiquent les nouvelles mesures et participent à l’agitation fiscale.

Le 24 janvier, les autorités les arrêtent et les font condamner rapidement. Elles pensent qu’en retirant deux dirigeants masculins, elles décapitent la contestation. C’est une lecture très verticale du pouvoir : un chef donne des ordres, une foule obéit.

La réaction des marchandes montre un autre modèle. L’information se propage par des relations horizontales : voisines, clientes, porteuses, revendeuses et parentes. Il n’est pas nécessaire d’attendre un mot d’ordre imprimé. Le marché peut se vider presque immédiatement parce que chacune comprend ce que l’arrestation annonce pour toutes.

Les femmes ne sont donc ni un décor spontané ni la troupe auxiliaire du Duawo. Elles utilisent l’événement pour porter leurs propres griefs. Leur capacité de mobilisation donne à deux arrestations une portée que l’organisation masculine, seule, n’aurait probablement pas obtenue.

Que se passe-t-il les 24 et 25 janvier 1933 ?

La première marche se dirige vers la prison et les bâtiments administratifs. Les manifestantes crient, lancent des projectiles et affrontent les forces chargées de les disperser. Face au nombre et à la colère, l’administration libère Gharthey et Johnson.

Cette concession ne suffit pas. Le 25 janvier, la mobilisation reprend pour obtenir le retrait des mesures fiscales. Des groupes circulent dans la ville ; boutiques et services sont perturbés.

Les sources coloniales insistent sur les dégâts et la menace contre les Européens. Les récits togolais retiennent l’audace de femmes faisant reculer le gouvernement. Entre les deux, le détail exact de certaines violences et de leur bilan demeure difficile à établir. Des travaux mentionnent une répression à Hanoukopé et des victimes ; les archives ne permettent pas toujours de distinguer avec certitude les journées, les lieux et les chiffres reproduits ensuite.

Ce qui ne fait pas de doute est l’ampleur du choc. Les taxes contestées sont retirées ou suspendues. Une arrestation destinée à restaurer l’autorité a produit le résultat inverse : elle a rendu visible la fragilité du pouvoir colonial dans sa propre capitale.

Pourquoi les autorités parlent-elles de bolchevisme ?

Dans les années 1930, l’administration française surveille les syndicats, les militants anticoloniaux et les circulations internationales. Le mot « bolchevique » sert souvent à transformer une revendication locale en menace étrangère. Il évite de demander pourquoi des contribuables jugent une taxe insupportable.

Les fonctionnaires cherchent des meneurs, des courriers secrets ou une organisation cachée. Ils sont peu préparés à reconnaître une intelligence politique produite par le marché. Une décision peut circuler oralement, sans procès-verbal ni comité central. Une foule peut agir vite parce que ses membres coopèrent tous les jours pour vendre, emprunter et transporter.

Accuser une idéologie extérieure remplit aussi une fonction de genre. Le pouvoir peine à admettre que des femmes africaines aient analysé seules la situation économique et choisi une action collective. Les présenter comme manipulées rend leur initiative moins menaçante pour l’ordre colonial et patriarcal.

Les autorités n’inventent pas toute connexion politique : le Duawo existe, les pétitions circulent et Lomé est reliée à des réseaux régionaux. Mais aucune preuve d’un commandement bolchevique n’est nécessaire pour expliquer la révolte. La crise, les taxes et l’arrestation fournissent des causes immédiates amplement suffisantes.

Toutes les femmes du marché ont-elles les mêmes intérêts ?

L’expression « femmes du marché » peut donner l’image d’un bloc homogène. En réalité, les écarts sont considérables. Quelques grossistes contrôlent du crédit et des réseaux étendus ; des détaillantes vivent au jour le jour ; des porteuses vendent leur force de travail. Les origines, les quartiers et les appartenances familiales diffèrent.

La fiscalité ne les frappe pas de manière identique. Une commerçante influente peut craindre la limitation de ses affaires, tandis qu’une petite vendeuse redoute simplement de ne plus pouvoir payer son emplacement ou nourrir ses enfants. Leur alliance est une construction politique, pas une identité naturelle.

Le mouvement s’appuie néanmoins sur une expérience partagée : chacune sait que l’administration peut modifier les règles sans leur demander leur avis. Elles paient, approvisionnent la ville et sont pourtant absentes des institutions où se décide le budget.

Cette coalition temporaire explique sa force. Les plus établies apportent des relations et des ressources ; les plus nombreuses apportent la masse ; les réseaux du marché transmettent l’information. Les hommes du Duawo donnent un point de cristallisation, mais les femmes transforment leur arrestation en crise coloniale.

L’administration recule-t-elle vraiment ?

Le retrait des mesures contestées constitue une victoire concrète. Les prisonniers sont libérés et le gouvernement comprend qu’une décision fiscale peut déclencher une mobilisation incontrôlable. Pour des administrées privées de vote réel, forcer cette concession est remarquable.

Mais le recul n’est ni une conversion ni la fin de la répression. La police procède à des arrestations, poursuit des participants et cherche à restaurer son réseau de surveillance. Des militants sont éloignés ou sanctionnés. Les autorités retravaillent surtout leurs méthodes afin d’éviter une nouvelle surprise.

Le mandat international ne protège que faiblement les habitants. La France doit rendre compte de sa gestion du Togo à la Société des Nations, mais conserve sur place l’essentiel du pouvoir coercitif. Elle peut présenter la révolte comme un incident limité et insister sur le retour rapide à l’ordre.

Ainsi, les marchandes gagnent une bataille fiscale et symbolique, pas une citoyenneté. Leur action révèle toutefois qu’une administration apparemment toute-puissante dépend de la coopération quotidienne de ceux qu’elle gouverne.

En quoi ces deux journées annoncent-elles le nationalisme togolais ?

En 1933, la majorité des manifestants ne réclame pas encore explicitement l’indépendance. Les revendications portent sur les taxes, les arrestations et le traitement de Lomé. Lire l’événement comme une révolution nationale déjà achevée lui imposerait les mots d’une époque ultérieure.

Mais la révolte transforme la possibilité politique. Elle rassemble des groupes sociaux différents contre une décision venue d’en haut. Elle montre que l’autorité française peut céder. Elle fournit aussi une mémoire à laquelle les mouvements nationalistes pourront donner un sens plus large.

Après la Seconde Guerre mondiale, les associations, les partis et les campagnes électorales se multiplient. Les commerçantes continuent à financer, héberger et diffuser la politique. Des figures féminines de Lomé deviennent incontournables dans les mobilisations menant à l’indépendance de 1960, même si les postes officiels restent largement masculins.

Les journées de janvier 1933 sont donc un prélude plutôt qu’un programme complet. Elles font passer la contestation de la pétition d’élite à l’action populaire et inscrivent les femmes au centre de l’histoire politique togolaise.

Pourquoi leur rôle a-t-il été si longtemps minoré ?

Les archives coloniales décrivent mieux les bâtiments endommagés que les discussions tenues autour des étals. Elles nomment les hommes arrêtés, mais rarement les centaines de femmes mobilisées. Le document administratif cherche des responsables individuels ; le pouvoir du marché est collectif et souvent oral.

Les récits nationalistes ont parfois reproduit ce déséquilibre. Ils privilégient partis, dirigeants et dates constitutionnelles, des domaines où les hommes occupent les positions les plus visibles. Les marchandes apparaissent alors comme une foule courageuse, mais sans pensée propre.

Les recherches de Messan Adimado Aduayom et de Benjamin Lawrance invitent à renverser la perspective. L’économie du marché n’est pas l’arrière-plan de la révolte : elle en est l’infrastructure. Les liens commerciaux servent de réseau d’alerte, la connaissance des prix nourrit l’analyse et l’autonomie financière rend l’action possible.

En janvier 1933, l’administration découvre trop tard que gouverner Lomé ne consiste pas seulement à contrôler la prison, le port et les bureaux. Il faut aussi compter avec celles qui font vivre la ville. Leurs paniers semblaient modestes ; mis en mouvement ensemble, ils pesaient davantage que le règlement colonial.

Petit lexique

  • Duawo : organisation politique togolaise active à Lomé au début des années 1930.
  • Gold Coast : colonie britannique voisine, devenue le Ghana en 1957.
  • Hanoukopé : quartier de Lomé associé dans plusieurs récits à la répression de 1933.
  • Mandat : régime confié par la Société des Nations à une puissance après la Première Guerre mondiale.
  • Patente : impôt dû pour l’exercice de certaines activités commerciales ou professionnelles.
  • Tontine : système collectif d’épargne et de crédit fondé sur des versements réguliers.

Sources

  • Messan Adimado Aduayom, « Un prélude au nationalisme togolais : la révolte de Lomé, 24-25 janvier 1933 », Cahiers d’études africaines, 1984.
  • Benjamin N. Lawrance, « La Révolte des Femmes: Economic Upheaval and the Gender of Political Authority in Lomé, Togo, 1931-33 », African Studies Review, 2003.
  • Nicoué Lodjou Gayibor (dir.), Histoire des Togolais, des origines aux années 1960, Presses de l’Université de Lomé.
  • Rapports annuels de l’administration française à la Société des Nations sur le Togo sous mandat, années 1932-1933.
  • Archives coloniales françaises, correspondance administrative sur les événements de Lomé de janvier 1933.