Déporter un pays pour isoler quelques milliers de combattants
Au printemps 1930, l’administration italienne décide que les habitants des montagnes et plateaux de Cyrénaïque constituent le ravitaillement, les yeux et l’abri de la résistance. Pour vaincre les combattants d’Omar al-Mukhtar, elle ne se contente plus de poursuivre les groupes armés. Elle sépare la population du territoire où la guérilla peut survivre.
Des familles nomades et semi-nomades sont rassemblées, leurs troupeaux confisqués ou perdus, puis conduites sur des centaines de kilomètres vers des camps installés dans la région aride de la Syrte. Les historiens évoquent environ 100 000 déportés, peut-être la moitié de la population de Cyrénaïque. Beaucoup meurent pendant les marches ou dans les camps de faim, de maladie et d’épuisement.
Le régime fasciste appelle cette opération « pacification ». Le mot transforme un déplacement collectif en technique de retour à l’ordre. Il cache que le camp, la clôture frontalière, le tribunal militaire et la destruction économique forment un seul système. Pour faire disparaître la résistance, l’Italie tente de vider le monde qui la rend possible.
Une conquête commencée en 1911, jamais achevée
L’Italie envahit les provinces ottomanes de Tripolitaine et de Cyrénaïque en 1911. Le traité signé avec l’Empire ottoman lui donne une souveraineté internationale, mais pas un contrôle effectif de l’intérieur. Des résistances locales, liées notamment à l’ordre senoussi, maintiennent leur autonomie.
Après la Première Guerre mondiale, Rome négocie par moments avec les autorités libyennes. L’arrivée du fascisme au pouvoir en 1922 durcit la reconquête. En Tripolitaine puis en Cyrénaïque, l’armée utilise colonnes mobiles, aviation, exécutions et confiscation des terres. Omar al-Mukhtar, enseignant religieux âgé, devient le principal organisateur de la guérilla dans le Jebel Akhdar.
Le relief boisé, la connaissance du terrain et le soutien des communautés permettent à de petits groupes de frapper puis de se disperser. Les Italiens contrôlent les villes et les axes, mais pas la circulation des hommes, des animaux et des informations. Pour le gouverneur Pietro Badoglio et son vice-gouverneur militaire Rodolfo Graziani, la population n’est plus un ensemble de civils à administrer : elle devient l’infrastructure de l’ennemi.
La marche vers la Syrte
En 1930, les ordres de déportation visent les habitants du Jebel Akhdar et de Marmarique. Les soldats regroupent les tribus, détruisent des campements et poussent les colonnes vers le sud-ouest. Les trajets varient, mais tous imposent à des enfants, des personnes âgées et des troupeaux une traversée avec peu d’eau et de nourriture.
Les archives italiennes comptent les populations déplacées et les animaux saisis. Les souvenirs libyens parlent de al-Shar, le mal ou la catastrophe. Entre ces deux langages apparaît la nature de l’opération : pour l’administration, un transfert logistique ; pour ceux qui le subissent, la destruction d’un mode de vie.
La perte du bétail est décisive. Les moutons, chèvres, chameaux et chevaux ne sont pas seulement une richesse transportable. Ils assurent nourriture, mobilité, statut et reproduction sociale. Les confiscations et les mortalités animales rendent le retour difficile même pour les survivants. La déportation vise donc autant une économie qu’une population.
Des camps conçus pour couper les liens
Les sources ne donnent pas toujours le même nombre : seize camps, vingt camps ou davantage selon que l’on compte les sites principaux, temporaires et secondaires. Soluch, El Agheila, Marsa Brega et Sidi Ahmed el-Magrun figurent parmi les noms les plus connus. Des dizaines de milliers de personnes vivent derrière des barbelés, sous la surveillance de troupes coloniales.
Les camps sont placés loin des zones de résistance et dans des milieux pauvres en eau. Les rations, l’hygiène et les soins sont insuffisants. La promiscuité favorise typhus, dysenterie et autres épidémies. Le travail est imposé ou mobilisé pour l’entretien des installations et les projets coloniaux. Les familles perdent la liberté de déplacement qui structurait leur économie pastorale.
La mortalité exacte reste débattue. Certains travaux avancent plusieurs dizaines de milliers de morts pendant la déportation et l’internement ; les estimations les plus citées vont d’environ 20 000 à 40 000 pour l’ensemble de la campagne, parfois davantage selon les périodes et les catégories incluses. Les registres coloniaux sont incomplets, les recensements d’avant-guerre incertains et les décès sur les routes mal enregistrés.
Cette incertitude ne remet pas en cause l’ampleur du crime. Elle empêche seulement de transformer un bilan maximal en certitude. Le fait central est qu’une part énorme de la population fut concentrée dans des conditions prévisiblement meurtrières afin de priver une guérilla de soutien.
Une frontière de barbelés longue de plusieurs centaines de kilomètres
La résistance reçoit aussi du ravitaillement et des combattants depuis l’Égypte. Pour fermer cette voie, les Italiens construisent une clôture de barbelés surveillée, de la côte près de Solloum vers l’intérieur désertique. Postes, patrouilles et aviation complètent l’obstacle.
Le mur n’est pas séparé des camps. La déportation vide la zone intérieure ; la clôture bloque les relations extérieures. Entre les deux, les combattants manquent progressivement de nourriture, de montures, d’informations et de refuge. La stratégie transforme la géographie entière en instrument de contre-insurrection.
Omar al-Mukhtar est capturé en septembre 1931. Un tribunal spécial le juge rapidement à Soluch, devant une population internée. Il est pendu le 16 septembre. L’exécution publique cherche moins à punir un seul homme qu’à démontrer aux camps que l’ordre ancien ne reviendra pas. La résistance armée s’effondre bientôt.
Pourquoi parler de génocide ?
L’historien libyo-américain Ali Abdullatif Ahmida emploie le concept de génocide pour décrire la campagne de 1929-1934. Il s’appuie sur les archives, les publications italiennes et des témoignages oraux longtemps négligés. Selon lui, la destruction intentionnelle du groupe social de Cyrénaïque, de ses moyens d’existence et d’une grande partie de sa population dépasse la simple brutalité militaire.
D’autres historiens utilisent les termes de crime colonial, déportation de masse ou politique concentrationnaire. La Convention sur le génocide date de 1948 ; son application rétrospective soulève des débats juridiques et historiques. L’enjeu n’est pas de trouver un mot qui dispense d’enquêter, mais de tester les intentions et les actes : élimination physique, conditions de vie imposées, destruction économique et ciblage collectif.
Le vocabulaire italien de l’époque fournit des indices forts. Badoglio écrit qu’il faut créer une séparation territoriale absolue entre la population soumise et les formations rebelles, en acceptant que la population puisse périr. La prévisibilité de la mortalité n’était donc pas invisible aux décideurs.
Le mythe d’un colonialisme italien plus doux
Après 1945, l’Italie républicaine se construit en rupture avec le fascisme et met en avant sa propre résistance au nazisme. Les crimes commis en Afrique occupent une place réduite. L’expression italiani brava gente — les Italiens, braves gens — nourrit l’idée d’une colonisation moins raciste et moins violente que celle des autres puissances.
La Libye indépendante développe, elle, une mémoire d’Omar al-Mukhtar et de la résistance. Sous Mouammar Kadhafi, cette histoire sert aussi la légitimité du régime et les négociations avec Rome. L’usage politique d’une mémoire ne rend pas les faits faux ; il exige de distinguer commémoration, propagande et recherche.
En 2008, l’Italie et la Libye signent un traité d’amitié comprenant excuses et projets d’investissement présentés comme compensation du passé colonial. Le contexte autoritaire des deux gouvernements et l’effondrement libyen après 2011 compliquent cette réparation. Les familles disposent rarement d’un inventaire complet des disparus, des terres confisquées ou des lieux d’inhumation.
Après les camps, rendre la terre disponible
La fermeture progressive des camps ne restaure pas la société d’avant. Les troupeaux ont été décimés, les réseaux de déplacement rompus et les terres reclassées. Dans les années 1930, le régime fasciste accélère l’installation de colons italiens et met en scène routes, villages agricoles et fermes modernes. Cette vitrine repose sur un territoire rendu contrôlable par la guerre.
La chronologie est essentielle. Si l’on regarde seulement les constructions nouvelles, la colonisation semble apporter des infrastructures à un espace sous-utilisé. Si l’on replace juste avant elles les marches, les camps et les confiscations, le « vide » apparaît comme le résultat d’une politique. Les colons ne s’installent pas sur une page blanche, mais sur une géographie dont les habitants ont été déplacés.
Les survivants libérés restent soumis à la surveillance, aux restrictions de mouvement et à la pauvreté. Certains retournent vers des zones d’origine sans retrouver leurs animaux ni leurs points d’eau. Ainsi, la mortalité n’est qu’une dimension du dommage : la perte de capacité économique se transmet aux familles bien après la disparition des barbelés.
Écouter ce que l’archive administrative ne sait pas dire
Les archives italiennes donnent les ordres, les effectifs et les décisions logistiques. Elles montrent le camp depuis le bureau. Les témoignages recueillis auprès des survivants et de leurs descendants décrivent la faim, les séparations, les animaux perdus, les chants et les surnoms des lieux. Longtemps, une historiographie centrée sur les documents européens a traité ces récits comme secondaires.
Les deux ensembles doivent être croisés. La mémoire orale peut déplacer des dates ou condenser plusieurs camps ; le document militaire peut minimiser un décès ou rendre la violence abstraite. Leur confrontation révèle précisément ce que chaque source cherche à préserver.
Les photographies coloniales forment une troisième archive. Le régime documente les procès, les pendaisons, les rassemblements et les réalisations comme des preuves de puissance. Une image prise pour célébrer la domination peut aujourd’hui identifier un lieu, un officier ou la disposition d’un camp. Mais elle cadre ce que l’auteur veut montrer : rangs disciplinés, infrastructures, absence de souffrance hors champ.
Les chercheurs doivent donc examiner légendes, séries complètes et conditions de prise de vue. Une photographie isolée ne permet pas de mesurer la mortalité ; rapprochée d’un ordre, d’un registre et d’un témoignage, elle peut restituer la chaîne qui relie décision, déplacement et enfermement.
Une clé accrochée au barbelé résume la politique : les internés emportent parfois l’objet du retour, mais le monde auquel il donne accès est détruit. La « pacification » n’a pas seulement vaincu des combattants. Elle a brisé la relation entre des communautés, leurs troupeaux et leur territoire, puis présenté le désert ainsi produit comme la preuve que la colonie était enfin disponible.
Petit lexique
Cyrénaïque : région orientale de la Libye, autour de Benghazi et du Jebel Akhdar.
Senoussi : ordre religieux et réseau politique majeur de la résistance libyenne à la conquête italienne.
Omar al-Mukhtar : chef de la résistance en Cyrénaïque, capturé et exécuté par les Italiens en 1931.
Pacification : terme colonial présentant une campagne de conquête et de répression comme rétablissement de l’ordre.
Al-Shar : expression mémorielle libyenne signifiant « le mal » ou « la catastrophe », utilisée pour la période des déportations et des camps.
Sources
- Ali Abdullatif Ahmida, *Genocide in Libya: Shar, a Hidden Colonial History*, Routledge
- Francesca Di Pasquale, « The “Other” at Home: Deportation and Transportation of Libyans to Italy », International Review of Social History
- Marco Zinni et Alessandro Volterra, *Il leone, il giudice e il capestro*, Sapienza Università di Roma
- Ali Abdullatif Ahmida, *Forgotten Voices: Power and Agency in Colonial and Postcolonial Libya*
- « The Colonial Camp and Population Policy in Libya », actes de colloque