Le rythme monte par le plancher

Dans la salle de répétition de Bobo-Dioulasso, la musique est forte. Pourtant, plusieurs danseurs ne l’entendent pas, ou pas comme leurs partenaires entendants. Pieds nus sur une surface recouverte de caoutchouc, ils captent la percussion par le sol. Un regard vérifie le départ. Une main donne un signal. Le visage annonce une intensité ; un contact bref corrige la direction. Puis le groupe avance ensemble.

La scène pourrait être racontée comme un miracle : des personnes sourdes danseraient « malgré » le silence. Ce serait manquer l’essentiel. Elles ne reproduisent pas imparfaitement une danse conçue ailleurs. Avec la compagnie Fientan, le chorégraphe burkinabè Yaya Sanou développe depuis les années 2010 une technique appelée Vibra-Signe. Elle assemble vibrations, signes, gestes, expressions du visage, repères spatiaux et danses afro-contemporaines.

La question n’est donc pas seulement : comment suivre une musique que l’on n’entend pas ? Elle devient : qu’appelons-nous musique lorsque le corps peut en recevoir le rythme par plusieurs chemins ?

Une rencontre à l’Institut des jeunes sourds

Yaya Sanou venait de la danse de rue et mêlait déjà des danses de sa région à des formes urbaines et contemporaines. Sa trajectoire changea lorsqu’il rencontra des enfants de l’Institut des jeunes sourds du Faso. Il constata leur faible présence dans les espaces de sociabilité et commença à proposer des ateliers.

La compagnie Fientan se construisit autour de ce travail. Son nom signifie « viens danser » en dioula, selon les présentations de la troupe. L’invitation ne promet pas d’effacer la surdité. Elle demande que le studio lui-même change : manière de donner les consignes, de placer le son, d’organiser les déplacements et de faire circuler l’attention.

Sanou décrit d’abord Vibra-Signe comme une méthode destinée aux personnes sourdes. Il l’a ensuite ouverte à d’autres handicaps et à des danseurs entendants. Cette évolution importe : la technique n’est pas une prothèse secrète réservée à ceux qui manqueraient de quelque chose. Elle devient un vocabulaire chorégraphique partagé.

Le pied n’est pas une oreille

Une vibration grave peut se transmettre au plancher, à la peau et au squelette. Un danseur peut en sentir les impulsions, les arrêts et certains changements d’intensité. Le caoutchouc posé sur la scène, le volume, la proximité d’une enceinte ou d’un tambour modifient cette perception. Les pieds nus augmentent le contact avec la surface.

Mais il ne faut pas transformer cette possibilité en équivalence. Sentir une pulsation ne revient pas à entendre toutes les fréquences, la mélodie, les paroles ou la texture d’un instrument. Toutes les personnes sourdes n’ont pas la même perception résiduelle ni la même sensibilité vibratoire. Certaines utilisent aussi des appareils ; d’autres non.

Vibra-Signe ne repose donc pas sur un canal unique. La vibration peut indiquer une pulsation ; le regard donne un départ ; la mémoire inscrit une séquence ; le partenaire confirme une transition. La précision naît de la redondance : plusieurs signaux racontent le même moment, sans être identiques.

Des signes qui ne sous-titrent pas la danse

Le nom de la méthode associe « vibration » et « signe ». Pourtant, les signes ne servent pas seulement à traduire une consigne orale. Yaya Sanou emploie la langue des signes, le geste dansé et l’expression faciale comme une syntaxe visuelle. Un mouvement peut informer le partenaire et faire partie de l’œuvre.

Cette superposition brouille une séparation habituelle. Dans beaucoup de spectacles, la technique de coordination doit rester invisible : compte donné en coulisses, oreillette, regard furtif. Ici, la communication peut devenir matière esthétique. Le public voit parfois le mécanisme qui permet au groupe de tenir ensemble.

Il faut néanmoins distinguer une langue des signes complète d’un répertoire de signaux chorégraphiques. Une langue possède sa grammaire, son histoire et ses communautés. Quelques gestes de scène ne la résument pas. Vibra-Signe puise dans cet univers tout en élaborant ses propres conventions de répétition.

Regarder avec tout le champ de vision

Danser en groupe demande de savoir où se trouvent les autres sans fixer constamment chacun d’eux. Les interprètes travaillent la vision périphérique, les diagonales, la distance et les points de repère. Un déplacement mal anticipé n’est pas seulement une faute de rythme ; il peut créer une collision.

Les répétitions rendent donc explicites des compétences que les danseurs entendants laissent souvent automatiques. Qui annonce le commencement lorsque le chorégraphe est derrière ? Où placer celui qui donne le signal ? Comment maintenir l’information si une figure tourne le dos ? Quand un contact est-il utile, et quand interrompt-il le mouvement ?

La réponse n’est pas un règlement figé. Elle varie avec la pièce, le nombre de danseurs, la lumière et le plateau. Sanou insiste sur l’autonomie : la personne ne doit pas copier mécaniquement une silhouette entendante, mais comprendre assez de repères pour proposer, improviser et créer.

Adepte de mon être

Le travail de Fientan a quitté la salle d’atelier. La compagnie a présenté Adepte de mon être au Burkina Faso et à l’étranger, notamment en Allemagne et en Côte d’Ivoire. Elle a remporté une médaille d’or aux Jeux de la Francophonie de Kinshasa en 2023.

Le titre indique une ambition plus large que la démonstration technique. Être « adepte de son être », c’est refuser que le corps soit défini uniquement par ce qu’un autre corps sait faire. Sur scène, les danseurs ne viennent pas prouver qu’ils peuvent suivre des entendants. Ils portent une écriture où leur attention visuelle, tactile et collective a participé à la forme.

Cette nuance protège l’œuvre du récit héroïque facile. Voyager et gagner un prix peuvent ouvrir une carrière, mais une distinction internationale ne résout ni l’accès aux formations ni la précarité des artistes. La reconnaissance esthétique n’abolit pas les obstacles sociaux qui ont rendu la compagnie nécessaire.

Le silence n’est pas le même pour tous

Au Burkina Faso, les données disponibles sur la surdité et les langues des signes restent fragmentaires. Un reportage de l’Associated Press, s’appuyant sur le recensement de 2019, évoque environ 46 500 personnes âgées de deux ans ou plus déclarant une grande difficulté à entendre ou l’impossibilité d’entendre. Ce chiffre dépend des catégories du recensement ; il ne décrit ni toutes les situations ni les identités culturelles.

L’accès à l’enseignement spécialisé et aux interprètes est limité. Certains enfants arrivent tardivement dans une école où ils découvrent une langue signée, parfois après des années sans système linguistique partagé avec leur famille. Les établissements utilisent notamment l’American Sign Language, dont les signes ne correspondent pas toujours aux langues parlées à la maison.

Cette distance linguistique rappelle que « rendre visible » ne suffit pas. Une instruction peut être gestuelle et rester étrangère à l’enfant. La création d’un vocabulaire de danse doit donc composer avec des histoires scolaires et familiales très différentes.

Quand la croyance devient un obstacle concret

Le même reportage cite une étude burkinabè selon laquelle une part importante des personnes interrogées associait encore la surdité à une malédiction ou à une sanction spirituelle. Il faut manier ce résultat prudemment : l’échantillon, les questions et le contexte déterminent sa portée. Il ne permet pas de déclarer que « les Burkinabè » partageraient une croyance unique.

Ses conséquences possibles, en revanche, sont concrètes. Des familles peuvent hésiter à laisser un enfant danser professionnellement, craindre l’exposition publique ou considérer qu’un métier artistique n’offre aucun avenir. Des danseurs de Fientan ont raconté ces résistances avant que les tournées et les résultats de la compagnie ne modifient certains regards.

Le spectacle ne réfute pas une croyance par un discours. Il place devant le public des artistes dont la précision, l’endurance et l’inventivité rendent l’étiquette d’incapacité difficile à maintenir.

Ce que les entendants doivent désapprendre

L’intérêt de Vibra-Signe ne réside pas seulement dans ce qu’il enseigne aux danseurs sourds. Il contraint les entendants à examiner leurs habitudes. Ils suivent volontiers le son sans regarder les autres ; ils donnent une consigne en parlant tout en tournant le dos ; ils confondent volume et accessibilité.

Dans une création mixte, ces raccourcis ne fonctionnent plus. Chacun doit rendre son intention lisible, tenir compte du champ visuel des partenaires et accepter qu’un signal tactile ou gestuel structure le groupe. L’accessibilité cesse alors d’être une adaptation ajoutée à la fin. Elle influence l’esthétique dès le départ.

Cette inversion est peut-être la dimension la plus radicale de la méthode. La personne sourde n’est plus l’élève qui doit rejoindre une norme sonore ; la scène entière apprend à produire un rythme commun autrement.

Danser ce que l’on n’entend pas

Comment danser une musique que l’on n’entend pas ? Certainement pas en prétendant que l’ouïe ne compte jamais. Une mélodie, une parole chantée ou un timbre peuvent demeurer inaccessibles. Mais la musique jouée pour la danse contient aussi des durées, des impacts, des répétitions et des attentes. Certaines deviennent vibrations ; d’autres sont traduites en gestes, mémorisées ou portées par le groupe.

Le danseur ne reçoit donc pas une version affaiblie du morceau. Il travaille avec une partition multisensorielle. Le tambour frappe le sol ; le partenaire donne le prochain seuil ; le visage change la qualité du mouvement ; la lumière et l’espace conservent la structure. Là où l’auditeur entend une transition, le danseur peut la voir venir.

Vibra-Signe ne révèle pas un sixième sens. Sa beauté vient d’une opération plus exigeante : décomposer ce que les entendants appellent spontanément « écouter », puis reconstruire l’ensemble avec plusieurs corps. La musique n’a pas cessé d’être sonore. La danse a cessé de lui appartenir exclusivement.

Petit lexique

  • Vibra-Signe : technique développée par Yaya Sanou combinant vibrations, signes, gestes, expressions et repères spatiaux.
  • Fientan : compagnie de danse basée à Bobo-Dioulasso, travaillant notamment avec des artistes sourds et malentendants.
  • Vibrotactile : perceptible sous forme de vibration par le toucher ou le contact corporel.
  • Langue des signes : langue visuo-gestuelle possédant une grammaire ; elle ne se réduit pas à quelques gestes universels.
  • Afro-contemporain : ensemble de créations contemporaines nourries de techniques et de répertoires africains divers.

Repères documentaires

  • La description technique repose d’abord sur les explications publiées par Yaya Sanou et sur les observations recueillies lors des répétitions de Fientan.
  • Les chiffres sur la déficience auditive viennent du recensement burkinabè de 2019 tel que rapporté par l’Associated Press ; ils ne mesurent pas à eux seuls la communauté sourde.
  • La méthode évolue et s’adapte aux danseurs. Cet article n’en constitue ni un manuel ni une définition médicale de la perception sourde.

Sources