Au Burundi, un différend sur une limite de terre peut finir devant un tribunal. Il peut aussi, dans certaines collines, conduire d’abord les voisins vers des médiateurs connus sous le nom de bashingantahe. Leur autorité n’est plus celle d’une juridiction reconnue par la loi. Pourtant, des habitants continuent parfois de solliciter leur parole.

Le signe le plus visible de cette institution est un bâton, l’intahe. Comment un objet aussi simple peut-il symboliser une justice qui subsiste alors que sa place officielle s’est réduite ? La réponse oblige à distinguer deux choses que l’on confond facilement : le pouvoir de décider selon la loi et la confiance accordée à quelqu’un pour rétablir une relation.

Que signifie planter l’intahe ?

En kirundi, umushingantahe désigne un membre investi de l’institution ; bashingantahe est le pluriel. Les analyses rapprochent le mot de gushinga, planter ou fixer solidement, et d’intahe, bâton associé à l’équité et à la justice. L’étymologie ne suffit pas à décrire tous les usages, mais elle donne une image : établir une parole assez ferme pour que les parties puissent s’y appuyer.

La fonction historique ne se réduisait pas à rendre un verdict. Conseiller, entendre, arbitrer et aider à réconcilier faisaient partie de l’idéal attribué à ces personnes. Leur légitimité supposait une réputation de droiture et la reconnaissance par la communauté. Dans le Burundi ancien, l’institution entretenait aussi des liens avec la royauté ; elle n’a jamais été une instance hors de toute politique.

La médiation d’un conflit foncier illustre l’enjeu. Une borne ou une parcelle n’est pas seulement une mesure sur un papier ; des familles devront continuer à vivre côte à côte après la décision. Un accord qui permet la reprise des relations peut compter autant, pour elles, que le tracé final.

Pourquoi la loi ne suffit-elle pas à faire disparaître un médiateur ?

Les administrations coloniales puis les gouvernements burundais ont, selon les périodes, utilisé, affaibli ou écarté les bashingantahe. En 2010, une réforme de l’administration communale leur a retiré la faible place juridique qui subsistait dans les juridictions locales. Cela ne veut pas dire que les habitants ont cessé de les reconnaître du jour au lendemain.

Une enquête publiée par Alexander De Juan en 2017, fondée notamment sur un sondage réalisé en 2014, montre une variation importante selon les régions. Dans certains lieux, les personnes se tournent d’abord vers les agents de l’État ; dans d’autres, les bashingantahe restent une première adresse pour les différends de terre. Leur présence est particulièrement marquée dans d’anciens centres politiques et culturels du royaume.

Une autre étude sur les restitutions foncières confirme qu’ils peuvent encore participer à des négociations locales, parfois aux côtés d’élus de colline. Leur parole n’est donc ni une loi parallèle souveraine ni un simple vestige folklorique. Elle occupe un espace mouvant entre pratiques sociales et institutions publiques.

Peut-on idéaliser ce bâton ?

Non. Une réputation d’impartialité n’est pas une garantie automatique. L’institution a été traversée par les hiérarchies sociales, les pressions politiques et les blessures des conflits. Les femmes et les personnes non mariées ont longtemps été exclues de l’investiture dans de nombreux contextes ; des auteurs burundais et des analyses contemporaines demandent que la légitimité ne soit pas réservée à un seul profil.

Un accord local peut aussi être insuffisant lorsqu’un conflit touche à des droits que la coutume a mal protégés, notamment l’accès des femmes à la terre. La médiation doit alors être évaluée à la lumière des droits des parties, pas seulement de sa capacité à calmer une querelle. L’institution ne remplace pas un tribunal, et son maintien ne signifie pas que l’État devrait renoncer à rendre justice.

Ce regard critique fait partie de l’enquête. Le bâton ne possède aucun pouvoir en lui-même. Il devient un signe de justice si les personnes qui s’en réclament sont capables d’écouter, de se montrer équitables et d’accepter que leur autorité soit discutée.

Qu’est-ce qui survit vraiment ?

Une pratique de la parole située sur une colline, plus qu’une compétence administrative inchangée. Les bashingantahe montrent qu’une institution peut perdre sa place dans un texte et garder, ailleurs, une place dans les habitudes de confiance. Mais cette confiance ne doit jamais être supposée universelle ni acquise pour toujours.

L’énigme de l’intahe tient dans ce fragile équilibre : une justice assez proche pour être entendue par des voisins, assez juste pour ne pas devenir la voix des seuls plus puissants.

Repères documentaires