Le mur ne doit pas sécher trop vite.
La femme vient d’y étendre un nouvel enduit de terre, d’eau et de bouse de vache. Sa paume a aplani la surface. Maintenant, tandis que la matière conserve encore la souplesse d’une peau, son index y ouvre un sillon.
Une ligne descend. Une autre lui répond. Le motif se répète, pivote, se réfléchit autour de la porte. À mesure que la main avance, la façade ronde cesse d’être une paroi uniforme. Elle devient un champ de losanges, de chevrons et de reliefs où la lumière du Lesotho accroche de petites ombres.
Le travail prendra des heures.
Le soleil commencera aussitôt à le fissurer.
Puis viendra la pluie.
Elle amollira les arêtes, entraînera les pigments et rendra lentement le dessin à la terre dont il est sorti.
La femme le sait avant de tracer sa première ligne.
Pourquoi consacrer autant de précision à une œuvre condamnée ?
Peut-être parce que, dans le litema, disparaître n’est pas forcément échouer.
Sur le mur, la main laboure
En sesotho, le mot litema — que l’on prononce approximativement « di-té-ma » — est lié au verbe ho lema, cultiver ou labourer. Au singulier, on parle d’un tema ; litema en est le pluriel.
Le nom ne décrit pas seulement l’aspect géométrique du décor. Il dit le geste.
Sur le dernier enduit encore humide, les femmes incisent des lignes avec les doigts, un petit bâton, une fourchette ou un peigne improvisé. Les sillons se succèdent comme ceux d’une terre travaillée. Certaines compositions sont organisées en carrés : un élément de base y est répété, retourné ou réfléchi, créant des symétries dont la régularité n’empêche jamais les variations de la main.
Le litema ne se limite pourtant pas à la gravure. Les recherches distinguent quatre grandes techniques : l’incision dans l’enduit, le modelage de reliefs, l’incrustation de petites pierres et la peinture. Elles peuvent se combiner sur une même maison. Des terres naturellement rouges, blanches, jaunes ou noires fournissaient les couleurs ; des pigments industriels ont ensuite élargi la palette.
La façade est donc à la fois dessin, sculpture légère et matière architecturale.
Elle ne représente pas un champ à distance.
Elle est un mur que l’on cultive.
La maison n’est pas terminée lorsque les hommes partent
La construction d’une demeure basotho ne s’arrête pas lorsque sa structure tient debout et que son toit protège de la neige ou des pluies des hautes terres.
Dans l’architecture rurale, les femmes ont longtemps assuré une grande partie de la fabrication et de l’entretien des surfaces domestiques : collecte des terres, préparation des mélanges, réfection des sols et des murs, choix des dessins, décoration. Le litema appartient à ce travail, mais le mot « entretien » ne suffit pas à le décrire.
Réparer la maison et lui donner un visage sont ici le même geste.
Les premiers témoignages écrits connus sur cette tradition remontent au début du XIXe siècle. Les motifs auraient d’abord occupé des espaces intérieurs avant de gagner davantage les façades extérieures au cours de ce siècle. Leur histoire n’est donc pas celle d’une forme immobile sortie intacte d’un âge sans date. Le litema change avec la maison, les matériaux disponibles et le regard de celles qui le pratiquent.
Une fille peut apprendre en observant sa mère ou sa grand-mère : comment reconnaître une terre qui adhère, quelle proportion de bouse empêche l’enduit de s’effriter trop vite, à quel moment la paroi offre la bonne résistance sous le doigt. Elle reçoit des compositions et des manières de faire, puis les transforme.
L’œuvre n’est pas anonyme pour celle qui la trace. Elle porte sa vitesse, sa maîtrise des symétries, ses hésitations et son goût.
Ce n’est que lorsqu’elle est photographiée comme un « décor africain » que son autrice risque de disparaître derrière son mur.
Un motif n’est pas un mot dans un dictionnaire
Face aux chevrons, aux spirales ou aux formes végétales, le visiteur aimerait disposer d’une traduction immédiate.
Triangle : ceci.
Losange : cela.
Noir : les morts.
Rouge : le sang.
Une telle grille paraît ouvrir un secret. Elle peut surtout en fabriquer un faux.
Les travaux consacrés au litema montrent des associations récurrentes entre les murs, les champs, la fécondité, les animaux liés aux clans, les passages de la vie et les ancêtres. Mais les enquêtes contemporaines auprès des artistes rappellent que le sens est plus mouvant que les anciens catalogues ne le laissaient croire.
Une femme peut reprendre un dessin reçu de sa mère. Une autre observe les motifs d’une couverture basotho. Une troisième consulte un livre ou construit une figure nouvelle par plaisir de l’équilibre. Le même signe n’est pas nécessairement expliqué de façon identique par toutes.
Le litema est une langue visuelle, mais pas un code secret dont chaque caractère aurait une définition stable.
Il parle comme parle une maison : par sa situation, la personne qui l’habite, l’occasion de sa réfection et la mémoire de celles qui l’ont façonnée.
Les couleurs qui appellent la pluie
Parmi les terres colorées, l’ocre rouge appelé letsoku occupe une place particulière. Des interprétations recueillies au XXe siècle le rapprochent de l’eau ou du « sang de la terre », de la fécondité et des relations avec les ancêtres. Le blanc peut évoquer le calme, la pureté ou un état de transition. Le noir rappelle parfois les nuages chargés de pluie ou le domaine des morts.
Ces couleurs apparaissent aussi autour des ouvertures, du soubassement et de la ligne du toit — les endroits où la maison passe symboliquement d’un espace à un autre.
Mais la matière n’illustre pas simplement une croyance abstraite.
La terre rouge est réellement prélevée dans le paysage. La bouse provient réellement du troupeau. L’eau qui lie l’enduit est celle dont dépendent les cultures. Lorsque ces éléments sont appliqués sur la maison, le monde extérieur n’est pas représenté : il est déplacé sur la paroi.
L’historien de l’art Gary van Wyk a proposé de voir certains litema comme des appels aux ancêtres afin qu’ils accordent la pluie, la fécondité et la paix. Dans cette lecture, si la pluie arrive et efface la peinture, elle n’annule pas nécessairement la demande.
Elle peut en être la réponse.
Quand les anciens s’approchent de la maison
Une enquête participative menée en 2021 auprès d’artistes rurales sud-sotho a recueilli des paroles qui empêchent de réduire le litema à une jolie façade.
Certaines femmes relient directement leur pratique aux ancêtres. L’une raconte qu’après avoir réalisé le litema, elle peut aller au cimetière leur parler. Une autre explique que les grands-parents disparus se rapprochent de ces maisons parce qu’elles ressemblent à celles qu’ils ont connues.
Le dessin ne se contente donc pas de conserver leur souvenir.
Il rend la maison reconnaissable pour eux.
Cette idée change la fonction du mur. Vu depuis la route, il distingue une demeure dans le paysage. Vu depuis le monde ancestral, il peut indiquer qu’ici quelqu’un continue une relation.
Tous les litema ne sont pas accomplis comme des rites, et toutes les artistes ne donnent pas la même portée spirituelle à leur travail. Ils peuvent être réalisés par goût, pour renouveler la maison, accueillir des visiteurs ou préparer une fête. Des naissances, des initiations, des mariages, des funérailles et des célébrations chrétiennes ont fourni autant d’occasions de refaire les surfaces.
L’ordinaire et l’invisible ne s’excluent pas.
Une femme peut vouloir une façade admirable aux yeux de ses voisines et, dans le même geste, rendre la maison accueillante à ceux que personne ne voit plus.
L’œuvre ne vit pas malgré l’effacement
Sous un climat qui alterne soleil, froid, vent et averses, une paroi de terre exige d’être reprise. Le litema est souvent renouvelé au rythme des saisons, parfois avant et après la période des pluies.
Pour le regard habitué au musée, cette fragilité ressemble à un défaut.
Une œuvre importante devrait survivre à son autrice, résister à l’humidité, conserver ses couleurs et pouvoir être datée. La restauration idéale arrêterait son vieillissement.
Mais si l’on rendait un litema définitivement imperméable, on préserverait son dessin en modifiant la pratique qui l’a produit.
Le mur durable n’aurait plus besoin de la main.
La fille ne verrait plus sa mère préparer l’enduit. La grand-mère n’aurait plus l’occasion de corriger un sillon ou de transmettre le moment précis où la matière commence à tirer. Une image serait sauvée ; la chaîne de gestes pourrait mourir.
Le caractère éphémère n’est donc pas seulement ce qui menace l’art. Il est aussi ce qui rappelle périodiquement l’artiste à la maison.
La pluie efface le résultat et rend nécessaire la transmission.
Le ciment a-t-il gagné ?
Les maisons changent. Les parois en blocs, le ciment, les peintures commerciales et les constructions urbaines ne réclament pas le même entretien qu’un mur de terre. Le temps disponible change lui aussi. Les jeunes femmes étudient, travaillent ailleurs, habitent parfois loin des grands-mères dont elles auraient appris les mélanges.
Depuis plusieurs décennies, chercheurs et artistes décrivent le litema comme une pratique en recul. La rareté n’est cependant pas identique à la disparition.
Les motifs migrent.
Ils apparaissent sur des bâtiments modernes, des panneaux transportables, des œuvres exposées, des tissus ou des projets d’enseignement. Les pigments achetés côtoient les terres colorées. Une artiste peut reproduire une forme vue dans un livre et l’intégrer à une composition héritée.
Cette évolution pose une question délicate : à partir de quand la sauvegarde transforme-t-elle ce qu’elle veut sauver ?
Un panneau de plâtre exposé dans une galerie permet de nommer l’artiste, de montrer son habileté et de transmettre un dessin. Mais il sépare le motif de la façade, de la saison, du troupeau qui fournit la bouse et de la pluie qui devait l’altérer.
À l’inverse, exiger que le litema reste enfermé dans une maison rurale en terre reviendrait à interdire aux artistes de choisir d’autres supports.
Il n’existe pas de pureté simple à défendre. Il existe des femmes qui doivent pouvoir décider où leur art continue.
Le mur qui refuse de devenir une relique
À quoi sert donc de décorer une maison que la pluie effacera ?
À dire que cette maison est habitée aujourd’hui.
À rendre visible la main de celle qui en prend soin.
À cultiver sur le mur la relation qui unit la terre, le troupeau, les vivants et parfois les ancêtres.
À créer quelque chose dont la valeur ne dépend pas de sa capacité à être vendu intact dans cent ans.
Nous conservons volontiers les œuvres en les soustrayant au temps. Le litema propose presque l’inverse : il demeure vivant parce que le temps peut l’atteindre.
La pluie n’est ni une visiteuse ignorante, ni une critique venue détruire le travail.
Elle entre dans la composition après l’artiste.
Elle adoucit les reliefs, mélange les couleurs, ouvre des lacunes. Puis elle restitue le mur à la femme qui décidera de reprendre l’ancien motif ou d’en inventer un autre.
L’œuvre véritable n’était peut-être pas la figure achevée.
C’était la possibilité de recommencer.
Repères documentaires
- Gerhard Bosman et al., « Litema artivism: community-engaged scholarship with international online learning », Acta Academica, 2023 — enquête participative auprès d’artistes, techniques, transmission familiale, temporalité saisonnière et paroles contemporaines sur les liens ancestraux.
- Carina Mylene Beyer, *Litema: Revival of a Disappearing Art*, Central University of Technology, 2014 — documentation détaillée des techniques, des motifs, de leur évolution et des travaux de Benedict Lira Mothibe au Lesotho.
- David M. M. Riep, « Seeing Sesotho: Art, History, and the Visual Language of South Sotho Identity », Southern African Humanities, 2013 — mise en garde contre une vision homogène de l’identité sud-sotho et analyse des arts visuels comme expressions situées.
- David M. M. Riep, « Hot Women! South Sotho Female Arts in Context », African Arts, 2014 — rapports entre création féminine, maison, histoire et contexte socio-religieux.
- National Museum, Bloemfontein, « Mural Art in South Africa », 2016 — synthèse muséale sur l’étymologie, les quatre techniques et les significations attribuées aux couleurs et aux motifs.
- Heinrich Kammeyer, *Reciprocity in the Evolution of Self through the Making of Homes-as-Artefacts*, thèse de doctorat, University of Pretoria, 2010 — étude phénoménologique du rôle des femmes basotho dans la fabrication de la maison comme artefact vécu.