Un ordre de mort transmis en quelques lignes

Le 20 mai 1937, le vice-roi italien d’Éthiopie, Rodolfo Graziani, envoie un télégramme au général Pietro Maletti. Il affirme disposer de la preuve que les moines de Debre Libanos ont aidé les auteurs d’un attentat commis trois mois plus tôt. L’ordre est sans appel : exécuter sommairement tous les moines, sans distinction, y compris le vice-prieur, puis communiquer leur nombre.

Le lendemain, des religieux et des laïcs sont emmenés par camions vers un lieu d’exécution et fusillés. D’autres groupes, dont des diacres et des étudiants en théologie, sont tués quelques jours après. Les chiffres transmis à Rome par les autorités italiennes font état de centaines de morts. Des recherches menées beaucoup plus tard à partir des archives, de témoignages et des sites d’inhumation estiment que l’ensemble du massacre pourrait avoir fait entre 1 800 et 2 200 victimes.

Le secret de Debre Libanos ne fut pas l’absence d’un ordre écrit. L’ordre existait. Il fut conservé. Le secret fut la capacité d’un récit national à maintenir longtemps ce crime à la périphérie de la mémoire italienne, derrière le mythe d’une colonisation moins brutale que les autres.

Conquérir un pays membre de la Société des Nations

L’Italie fasciste envahit l’Éthiopie en octobre 1935 depuis l’Érythrée et la Somalie italiennes. L’Éthiopie est alors un État indépendant et membre de la Société des Nations. Mussolini veut un empire africain, une victoire capable de renforcer le régime et une revanche sur la défaite italienne d’Adoua en 1896.

La guerre associe aviation, bombardements et emploi d’armes chimiques malgré leur interdiction internationale. Addis-Abeba tombe en mai 1936 ; Victor-Emmanuel III est proclamé empereur d’Éthiopie. Mais occuper la capitale ne signifie pas contrôler le pays. Des résistants, les arbegnoch, poursuivent la lutte, tandis que l’administration fasciste combine opérations militaires, représailles et tentatives de remodelage racial et politique.

Debre Libanos n’est pas un monastère quelconque. Fondé au Moyen Âge et associé à saint Tekle Haymanot, il constitue un grand centre de l’Église orthodoxe éthiopienne. Des moines, prêtres, diacres, étudiants, pèlerins et habitants vivent dans son orbite. Atteindre ce lieu revient à frapper une institution religieuse, culturelle et nationale.

L’attentat contre Graziani

Le 19 février 1937, lors d’une cérémonie au palais du vice-roi à Addis-Abeba, Abraham Deboch et Moges Asgedom lancent des grenades sur Graziani. Celui-ci est grièvement blessé mais survit. Dans les heures et les jours qui suivent, des Italiens et des auxiliaires du régime massacrent des habitants de la capitale. Cet épisode, commémoré en Éthiopie sous le nom de Yekatit 12, fait des milliers de victimes ; leur nombre exact reste débattu.

La recherche des auteurs et de leurs réseaux devient le cadre d’une répression plus large. Les enquêteurs italiens affirment que les conspirateurs ont reçu l’aide de religieux de Debre Libanos ou y ont trouvé refuge. Les travaux historiques contemporains considèrent l’accusation collective contre le monastère comme non démontrée et construite pour justifier une opération déjà inscrite dans une politique de terreur.

Le télégramme de Graziani parle pourtant de « preuve absolue ». Cette formule transforme une enquête en verdict et un soupçon visant quelques personnes en culpabilité d’une communauté entière. Aucun procès contradictoire ne vient tester la preuve. La catégorie « moine » devient suffisante pour condamner.

Attendre la fête pour encercler le sanctuaire

En mai, de nombreux pèlerins se rendent à Debre Libanos pour les célébrations liées à saint Mikael et à saint Tekle Haymanot. Les troupes de Maletti encerclent la cité monastique. Les personnes présentes sont recensées, séparées en groupes et placées sous garde. Les soldats pillent aussi le sanctuaire et ses dépendances.

Le choix du moment accroît le nombre de personnes prises dans le piège. Tous ne sont pas des résidents permanents du monastère. Parmi eux se trouvent des visiteurs, des malades, des serviteurs et des voyageurs venus pour la fête. La confusion des statuts contribuera plus tard à la difficulté du décompte : qui faut-il inclure sous le nom de « massacre de Debre Libanos » — les moines, les diacres, les pèlerins, les habitants tués sur plusieurs sites et plusieurs jours ?

Le 20 mai, Graziani ordonne à Maletti de passer par les armes tous les moines, vice-prieur compris. Il exige aussi que les motifs de la mesure soient rendus publics. Le massacre doit donc être à la fois dissimulé dans ses détails et affiché comme punition exemplaire.

Tuer, compter, télégraphier

Le 21 mai, des camions transportent des groupes vers la plaine de Laga Wolde. Les victimes sont fusillées par des unités coloniales placées sous commandement italien, notamment des soldats libyens et somaliens. Cette composition des forces ne diminue pas la responsabilité du commandement fasciste : l’ordre, la sélection, le transport et la chaîne hiérarchique sont italiens.

Les premiers télégrammes officiels annoncent l’exécution de 297 moines et de 23 laïcs soupçonnés de complicité. Les jeunes diacres initialement épargnés sont ensuite transférés et fusillés, ce qui porte le total reconnu dans les communications italiennes à environ 449 morts selon les reconstitutions archivistiques.

Mais ces chiffres administratifs ne couvrent probablement pas toutes les victimes. Le chercheur Ian Campbell et ses collaborateurs ont interrogé des témoins, localisé des lieux d’exécution et confronté les récits aux télégrammes. Ils avancent une estimation beaucoup plus élevée, de 1 800 à 2 200 personnes, incluant religieux, étudiants, pèlerins et laïcs tués dans plusieurs opérations liées au sanctuaire.

La différence ne peut pas être résolue par un chiffre magique. Les nombres contemporains proviennent de bourreaux qui avaient intérêt à classer les victimes et à limiter ce qu’ils reconnaissaient ; les estimations tardives dépendent de mémoires recueillies des décennies après les faits et de la définition géographique du massacre. L’ordre de grandeur élevé est aujourd’hui défendu par une recherche importante, mais les 297 moines du premier rapport ne doivent pas être confondus avec le total de toutes les personnes tuées.

Une Église traitée comme un adversaire

Debre Libanos s’inscrit dans une violence plus vaste contre l’Église orthodoxe éthiopienne. Pour le régime fasciste, celle-ci peut soutenir la résistance, conserver une autorité concurrente et incarner la continuité d’un État que l’Italie prétend avoir aboli. Des églises sont pillées ou détruites, des membres du clergé exécutés, tandis que la propagande coloniale tente de diviser les populations par religion et par origine.

Il serait toutefois simplificateur de décrire chaque religieux comme combattant ou chaque Italien comme participant enthousiaste. Des individus adoptent des attitudes diverses. L’enquête porte sur une politique et une chaîne de commandement documentées : Graziani prononce la culpabilité collective ; Maletti organise l’opération ; des unités exécutent ; l’administration compte et annonce.

Le télégramme résume cette mécanique. La brièveté bureaucratique efface les vies derrière une catégorie et demande un nombre après l’exécution, comme s’il s’agissait d’un résultat opérationnel.

L’impunité après la défaite du fascisme

L’occupation italienne prend fin en 1941, lorsque les forces éthiopiennes et britanniques rétablissent Hailé Sélassié. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Éthiopie cherche à faire juger des responsables italiens. Mais les priorités géopolitiques changent, la guerre froide commence et aucun grand procès international comparable à Nuremberg n’est organisé pour les crimes commis en Éthiopie.

Graziani est jugé en Italie pour collaboration avec l’Allemagne nazie et son rôle dans la République sociale italienne, non pour Debre Libanos. Il reçoit une peine réduite et sort rapidement de prison. Maletti meurt en 1940 en Afrique du Nord. La chaîne de responsabilité du massacre ne débouche donc pas sur une justice pénale centrée sur les victimes éthiopiennes.

Cette impunité facilite le maintien du mythe des italiani brava gente, les Italiens « braves gens », supposés étrangers à la brutalité coloniale systématique. Les violences en Libye, les gaz en Éthiopie, Yekatit 12 et Debre Libanos contredisent ce récit, mais restent longtemps moins enseignés que les crimes fascistes commis en Europe.

Retrouver les morts sans refermer le nombre

À Debre Libanos, la mémoire n’a jamais complètement disparu. L’Église commémore les martyrs, des textes religieux portent leurs noms et des survivants transmettent les lieux. Ce qui manque surtout est la reconnaissance internationale et italienne à la mesure du crime.

Les recherches récentes ont déplacé le centre de la preuve. Elles ne lisent plus seulement les rapports italiens ; elles croisent archives militaires, traditions ecclésiastiques, témoignages locaux et terrain. Cette méthode explique aussi pourquoi les chiffres augmentent : l’archive coloniale comptait certaines catégories, tandis que la mémoire locale conservait d’autres groupes absents des télégrammes.

L’enquête ne doit pourtant pas remplacer un silence par une certitude artificielle. On sait qui a ordonné l’exécution collective, comment elle a été organisée et que plusieurs centaines de personnes au minimum ont été tuées. La borne de 1 800 à 2 200 repose sur une reconstruction historique substantielle, mais discutée. Dire cette incertitude ne réduit pas le crime ; cela empêche le chiffre de devenir un nouvel écran.

Le document le plus accablant reste finalement le plus simple : quelques lignes où un gouverneur colonial transforme une accusation non jugée en permission de tuer tous les membres d’une communauté religieuse.

La formulation du télégramme révèle aussi une mise en scène de la certitude. Graziani demande à Maletti de « donner publicité » aux raisons de la mesure : l’exécution doit être comprise comme justice, non comme vengeance. Mais l’ordre réclame le nombre des morts après avoir supprimé toute distinction entre suspects, témoins et religieux simplement présents. Ce renversement est au cœur de la terreur coloniale : le pouvoir produit d’abord une culpabilité collective, puis présente le bilan de la punition comme preuve que cette culpabilité existait.

Aujourd’hui encore, l’absence d’un procès des responsables influence la mémoire. Les historiens doivent faire dans les archives ce qu’une audience judiciaire n’a jamais fait : confronter les télégrammes, tester les récits des officiers, écouter les témoins éthiopiens et définir les différents ensembles de victimes sans confondre certitude documentaire et estimation.

Petit lexique

  • Arbegnoch : « patriotes », nom donné aux résistants éthiopiens combattant l’occupation italienne.
  • Ascari : soldat africain intégré à une force coloniale européenne ; des unités libyennes et somaliennes participèrent aux exécutions sous commandement italien.
  • Debre Libanos : grand monastère et centre spirituel de l’Église orthodoxe éthiopienne, au nord-ouest d’Addis-Abeba.
  • Yekatit 12 : date du calendrier éthiopien correspondant au 19 février 1937, devenue le nom de la mémoire du massacre d’Addis-Abeba après l’attentat contre Graziani.
  • Vice-roi : représentant du souverain italien dans l’Afrique orientale italienne ; Graziani occupe cette fonction en 1937.

Sources