Le premier dimanche de décembre, une pirogue quitte la rive du Wouri.

Autour du fleuve, Douala n’a rien d’une ville retirée du monde. Le pont traverse l’estuaire, les moteurs circulent, le port travaille et la foule se presse sur la berge. Pourtant, à mesure que l’embarcation s’éloigne, l’attention se resserre sur un homme et sur un vase.

L’homme est un initié. Il entre dans l’eau.

Les personnes restées à terre ne voient bientôt plus que la pirogue et la surface du fleuve. Les minutes passent. Lorsqu’il reparaît, le vase revient avec lui. Il est aussitôt conduit dans une case sacrée. Là, des yeux et des oreilles autorisés reçoivent ce que les autres ne peuvent pas encore connaître.

Puis les chefs prennent connaissance du message. La parole est rendue publique. Jusqu’au prochain Ngondo, elle doit orienter la vie de la communauté sawa.

La scène pourrait être racontée comme une extraordinaire épreuve d’apnée. Ce serait manquer son objet. L’homme n’est pas envoyé sous l’eau pour démontrer qu’il sait retenir son souffle. Il part porter les demandes des vivants et rencontrer les puissances auxquelles le fleuve donne demeure.

Il revient là où nous pouvons de nouveau le voir.

Mais que rapporte l’homme qui descend parler au fleuve ?

Il existe un Ngondo que la foule ne voit pas

Le Ngondo est aujourd’hui connu pour ses courses de pirogues, ses luttes, ses danses, ses tenues d’apparat, sa foire et l’élection d’une ambassadrice culturelle. Ses manifestations se déploient de septembre au premier dimanche de décembre dans les quartiers et les cantons sawa. Cette partie populaire rassemble bien au-delà des seuls initiés.

Elle n’est pourtant que le Ngondo visible.

L’anthropologue et politiste Aristide Michel Menguele Menyengue distingue le ngondo du jour du ngond’a bulu, le Ngondo de la nuit. Le premier offre ses régates et ses cérémonies au regard public. Le second prépare tardivement la « messe des eaux ». Il appartient aux veillées, aux initiations et aux opérations que leurs détenteurs ne sont pas tenus d’expliquer.

Cette distinction change la position de celui qui enquête. Il est possible de reconstituer l’ordre des gestes publics, de suivre le vase jusqu’à l’endroit où il disparaît et de retrouver les messages proclamés au fil des années. Il n’est pas possible d’entrer par l’écriture dans un enseignement qui se transmet par initiation.

Le secret n’est donc pas un trou laissé par une documentation insuffisante.

Il fait partie du rite.

La foule elle-même accepte cette limite. Elle assiste au départ, attend le retour, puis reçoit une parole qui a franchi plusieurs seuils avant de lui parvenir. Le fleuve, la pirogue, le messager et la case sacrée composent une chaîne. À chaque étape, tout le monde n’a pas le droit de voir la même chose.

Le Wouri n’est pas seulement de l’eau

Le mot « Sawa » rassemble de nombreuses communautés du littoral camerounais et de ses environs. Duala, Bakoko, Malimba, Batanga, Bakweri, Bassa du Wouri et bien d’autres possèdent leurs histoires, leurs langues et leurs variantes rituelles. Les confondre en un peuple uniforme ferait disparaître la diversité que le Ngondo cherche précisément à relier.

Ce lien passe par l’eau.

Le dossier inscrit par l’UNESCO en 2024 la présente comme la mère nourricière des Sawa et la demeure de leurs divinités. Dans les traditions du littoral, un jengumiengu au pluriel — est une puissance de l’eau. Les formes du terme varient selon les langues et les communautés. Les traductions françaises parlent d’esprit, de génie ou de divinité aquatique. Elles parlent parfois de sirène.

Ce dernier mot donne une image rapide, mais il enferme le jengu dans une créature de conte européen : un corps de femme terminé par une queue de poisson. La réalité sawa est moins docile. Le jengu peut protéger, soigner, rendre fécond, avertir ou sanctionner. Il relie les humains aux puissances invisibles et aux ancêtres. Il ne se laisse pas réduire à une anatomie merveilleuse.

Il ne vit pas non plus dans une eau abstraite. Le Wouri à Douala, la Lobé chez les Batanga et d’autres fleuves côtiers ont leurs lieux, leurs récits et leurs spécialistes. Un cours d’eau peut nourrir, transporter et séparer. Il peut aussi écouter.

Lorsque la pirogue sacrée s’avance sur le Wouri, les participants ne font donc pas semblant de transformer la nature en personne pour rendre la cérémonie plus poétique. Ils entrent en relation avec un monde dont l’eau est déjà l’une des adresses.

Le fleuve n’est pas le décor du Ngondo.

Il en est l’un des interlocuteurs.

Un vase descend avec les plaintes des vivants

Les descriptions publiques du rite ne racontent pas toutes le voyage du vase de la même façon.

Le dossier de candidature transmis à l’UNESCO indique que le prêtre plonge avec un vase contenant les souhaits et les doléances de la communauté. Il émerge ensuite avec un message des oracles. D’autres récits sawa décrivent un vase chargé d’offrandes pour les miengu, puis un messager qui rapporte des profondeurs la réponse des ancêtres. Certains disent que le vase est immergé avant d’être repris. D’autres concentrent toute la scène dans le seul mouvement du plongeur.

Ces formulations ne doivent pas être forcées jusqu’à produire un scénario technique unique. Elles viennent de textes destinés à des publics différents et elles s’arrêtent toutes à l’endroit où commence l’initiation.

Elles s’accordent néanmoins sur l’essentiel : quelque chose appartenant aux vivants descend, et une réponse remonte.

Le vase est le seul objet capable d’accomplir publiquement ces deux mouvements. Il porte vers l’eau ce que la communauté ne veut plus garder sans réponse : inquiétudes, conflits, espérances, demandes de protection. À son retour, il n’est pas ouvert devant la foule comme une boîte aux lettres. Il passe d’abord dans la case sacrée, où le message doit être déchiffré.

Que contient-il matériellement ? Comment une recommandation y devient-elle lisible ? Que voit exactement le messager sous la surface ? Les textes accessibles proposent des affirmations, parfois spectaculaires, mais les détenteurs du rite n’en livrent pas le procédé.

Inventer la scène manquante serait facile : palais sous-marin, rencontre avec les esprits, écriture apparue dans le vase. Ce serait remplacer un secret sawa par une fantaisie fabriquée pour satisfaire le visiteur.

L’enquête doit s’arrêter au bord de l’eau avec les non-initiés.

L’homme, lui, continue.

Le message ne parle pas à une seule personne

À son retour, le messager n’annonce pas lui-même ce qu’il aurait entendu.

Le vase est conduit dans la case sacrée. Le message est interprété par les personnes habilitées, transmis aux chefs des cantons, puis proclamé, d’abord en duala et, aujourd’hui, également en français. Cette circulation lui donne une destination collective.

Le Ngondo n’est pas une consultation privée où chacun demanderait sa chance en amour ou la date de sa réussite. Les doléances sont celles d’un peuple. La réponse concerne son année, ses divisions, ses dangers et la manière dont il devrait se conduire.

En décembre 2023, le message rendu public annonçait un avenir prometteur. En 2025, il invitait les Sawa à rester éveillés devant une période de turbulences et d’occasions nouvelles, à protéger leurs intérêts sans nuire à l’harmonie des autres. Ces paroles peuvent ressembler, pour un lecteur extérieur, aux exhortations que prononcerait n’importe quelle assemblée de sages.

Mais leur autorité ne vient pas seulement de leur formulation.

Elles ont été attendues au bord du fleuve, portées par un homme revenu de l’endroit où la communauté situe ses divinités, puis reconnues selon un ordre que les initiés garantissent. Le contenu et le trajet ne peuvent être séparés. La même phrase dite lors d’une réunion ordinaire ne serait pas le message du Ngondo.

La parole vaut aussi parce qu’elle est remontée.

En 2011, le fleuve ne répondit pas

Un oracle que l’on oblige à parler n’est plus tout à fait un oracle.

Le 4 décembre 2011, le messager revint du Wouri après plusieurs minutes d’immersion. La foule attendait le message annuel. Le secrétaire général du Ngondo annonça qu’il n’y en avait pas.

Le silence fut immédiatement interprété comme une réponse. L’édition avait pour thème Musango, la paix, tandis que des divisions traversaient la communauté. Selon les chefs, les ancêtres refusaient d’envoyer les paroles attendues tant que les vivants ne transformeraient pas leur appel à la réconciliation en actes.

L’année suivante, le message proclama que les Sawa devaient se dire la vérité.

On peut naturellement observer que le silence, puis son interprétation, passent par les mêmes autorités humaines que les messages ordinaires. Le rite ne fournit pas une expérience de laboratoire indépendante de ceux qui le pratiquent. Il n’essaie d’ailleurs pas d’en être une.

Pour la communauté croyante, l’épisode de 2011 signifie autre chose : les puissances du fleuve ne sont pas des figurants chargés d’approuver le thème choisi par le comité. Elles peuvent retenir leur parole. Le voyage peut avoir lieu, le messager revenir et l’attente rester insatisfaite.

L’absence devient alors plus difficile à contourner qu’une recommandation.

Le fleuve a refusé de remplir l’espace que les vivants lui avaient préparé.

Avant d’être une fête, le Ngondo était une autorité

Le message annuel ne tombe pas dans une institution vide.

Le Ngondo est aussi l’assemblée traditionnelle des peuples sawa. Les récits de son origine diffèrent. L’un rapproche son nom du cordon ombilical qui relie encore l’enfant à sa mère et fait de l’institution le lien unissant les cantons. Un autre l’associe à une ancienne rivière-frontière entre groupes rivaux, auprès de laquelle on serait venu rechercher la paix. D’autres traditions racontent une coalition formée pour délivrer les marchés d’un homme puissant qui les rançonnait.

Aucune de ces versions ne peut être imposée comme une date de naissance certaine. Toutes donnent cependant au Ngondo la même gravité : il ne fut pas créé pour divertir une foule, mais pour rendre possible une action commune.

L’assemblée réglait des litiges, jugeait des affaires, arbitrait les rapports entre chefs et défendait les intérêts territoriaux des populations côtières. Cette autonomie explique en partie la méfiance des pouvoirs coloniaux. Sous les administrations allemande puis française, le Ngondo fut surveillé, entravé ou interdit. Il réapparut, fut de nouveau suspendu après l’indépendance, puis réhabilité au début des années 1990.

Le rite de l’eau a traversé ces interruptions avec l’assemblée.

Le présenter comme une survivance religieuse posée à côté d’un organisme politique séparerait artificiellement ce qui tient ensemble. Le Ngondo délibère avec les vivants et consulte les invisibles. Le message du Wouri rappelle aux chefs que l’assemblée ne tire pas toute son autorité de ceux que l’on peut voir assis sous la tribune.

Il existe, sous la surface, une autre rive de la communauté.

Comment garder un secret devant des milliers de personnes ?

Le paradoxe du Ngondo est d’exposer une frontière sans la supprimer.

Des milliers de regards peuvent suivre la pirogue. Des caméras enregistrent l’immersion. Les journaux publient le message. Depuis 2024, l’UNESCO inscrit officiellement le culte des oracles de l’eau sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Cette visibilité ne donne pourtant pas accès à tout.

Le dossier patrimonial précise lui-même que les composantes populaires se transmettent dans les familles et les communautés, tandis que les parties sacrées passent par l’initiation. La reconnaissance internationale protège donc un élément dont une partie doit continuer à ne pas être expliquée au public international.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une contradiction. Un secret n’exige pas toujours que personne ne sache qu’il existe. Il peut au contraire avoir besoin d’une scène publique qui montre exactement où commence l’interdit.

Sur le Wouri, cette frontière est mobile.

Elle avance avec la pirogue, se referme au-dessus du plongeur, remonte avec le vase et se déplace encore jusqu’à la porte de la case sacrée. Lorsque le message en ressort, le public reçoit la réponse sans posséder le chemin qui l’a rendue possible.

La ville moderne n’a pas effacé ce partage. Au milieu de Douala, la surface du fleuve continue de séparer deux régimes de connaissance : ce qui peut être filmé et ce qui doit être confié.

Alors, que rapporte l’homme qui descend parler au fleuve ?

Il rapporte d’abord un vase et une parole destinée à l’année qui commence.

Mais il rapporte davantage qu’un contenu. Son retour atteste, pour ceux qui attendent sur la rive, que leurs souhaits et leurs plaintes ont atteint un monde auquel ils ne peuvent pas tous accéder. Il rend possible le passage d’une inquiétude collective vers une réponse reconnue par les chefs, les initiés et la communauté.

Ce qu’il ne rapporte pas est tout aussi important.

Il ne livre pas le récit complet de sa rencontre. Il ne transforme pas l’eau en spectacle transparent. Il ne permet pas aux curieux d’accompagner son regard jusqu’au fond. Même lorsqu’un message est proclamé devant tous, l’expérience qui l’autorise demeure ailleurs.

Voilà peut-être pourquoi le geste résiste si bien aux explications qui voudraient choisir entre religion, politique, mémoire et théâtre. Le plongeur accomplit une opération réelle dans chacun de ces mondes, mais aucune de ces catégories ne contient seule ce qu’il fait.

Un homme disparaît sous le Wouri. Il remonte avec un vase.

Entre les deux, le fleuve conserve le droit de ne pas tout nous raconter.


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