Il tient dans une main.

Dix centimètres d’os, une pointe de quartz à une extrémité, et sur le corps trois colonnes d’entailles. Certaines sont courtes, d’autres longues. Elles ne se suivent pas comme les barreaux réguliers d’une échelle : elles se rapprochent, s’écartent, changent d’inclinaison et forment des groupes.

Dans l’une des colonnes, on en compte onze, puis treize, dix-sept et dix-neuf.

Dans une autre : onze, vingt et une, dix-neuf et neuf.

Au milieu se succèdent huit groupes, généralement lus comme trois, six, quatre, huit, dix, cinq, cinq et sept — avec une incertitude sur quelques traits, l’os ayant été endommagé.

Ces nombres semblent presque trop éloquents.

Trois devient six. Quatre devient huit. Dix devient cinq. Les quatre nombres premiers compris entre dix et vingt se rangent dans une même colonne. Onze et vingt et un ressemblent à dix et vingt auxquels on aurait ajouté une unité ; dix-neuf et neuf, aux mêmes nombres auxquels on l’aurait retirée. Les deux colonnes extérieures totalisent chacune soixante. Celle du milieu, quarante-huit.

Soixante. Quarante-huit. Soixante.

Une organisation apparaît. Puis une autre. Et encore une autre.

Depuis plus d’un demi-siècle, l’objet a été présenté comme une table de calcul, un calendrier lunaire, la trace d’une arithmétique en base douze, voire comme l’un des actes de naissance des mathématiques.

Toutes ces lectures partent des mêmes entailles.

Elles ne racontent pourtant pas la même histoire.

Que comptait l’os d’Ishango ?

Avant les nombres, il y a un rivage

Ishango se trouve dans l’actuelle République démocratique du Congo, à la sortie du lac Édouard, près de la rivière Semliki et de la frontière ougandaise. Le paysage appartient à la branche occidentale du Rift : eau poissonneuse, reliefs volcaniques, roches sombres et terres régulièrement bouleversées par les éruptions.

En 1935, le zoologiste Hubert Damas signale sur cette rive des traces d’une présence humaine ancienne. Le géologue belge Jean de Heinzelin y conduit plusieurs campagnes de fouilles entre 1950 et 1959, alors que la région fait partie du Congo belge. La pièce devenue célèbre est mise au jour en 1950. Une seconde baguette entaillée apparaît en 1959.

La première n’était pas seule dans le sol.

Les couches anciennes d’Ishango ont livré des milliers de restes : outils de quartz, os humains et animaux, mortiers, pilons, meules, pointes barbelées et harpons d’une grande régularité. Les archéologues ont retrouvé des harpons à différents stades de fabrication ainsi que les outils nécessaires pour les couper et les polir. Le lieu n’était donc pas un cabinet où un savant isolé méditait sur les nombres.

C’était un atelier et un habitat au bord du lac.

On y préparait des armes de pêche, on broyait des matières, on travaillait la pierre et l’os, on capturait des animaux aquatiques. Plusieurs occupations rapprochées se sont succédé. La majorité des objets des couches inférieures remonte à une période comprise approximativement entre 25 000 et 20 000 ans avant aujourd’hui.

Les cendres volcaniques et les eaux riches en minéraux ont rapidement fossilisé une partie des os. Leur brun très sombre n’est pas leur couleur originelle : la matière organique a disparu et l’os s’est en quelque sorte changé en pierre.

Cette précision compte.

Lorsque nous regardons aujourd’hui l’objet noirâtre conservé à Bruxelles, nous ne voyons pas seulement un message. Nous voyons aussi le résultat d’un lac, d’un volcan, d’un enfouissement et de vingt millénaires de transformations.

Le premier calcul est celui du regard

Les entailles ne sont pas uniformes. Leur longueur, leur profondeur et leur orientation varient. Même le décompte n’est pas absolument stable : un groupe central peut être lu comme neuf ou dix traits selon les auteurs, et une zone abîmée complique le groupe voisin.

Cela n’annule pas les structures visibles.

Dans la colonne centrale, les groupes trois-six et quatre-huit forment deux doublements frappants. Le couple suivant peut être lu comme dix-cinq, donc une division par deux. Dans une colonne extérieure, onze, treize, dix-sept et dix-neuf sont bien les quatre nombres premiers entre dix et vingt. Dans l’autre, les groupes se placent autour de dix et vingt par ajout ou retrait d’une unité. Et les deux séries extérieures donnent chacune soixante.

Il serait difficile de soutenir que toutes ces marques ont été produites sans aucune intention de groupement.

Mais reconnaître une structure n’est pas encore la traduire.

Imaginons qu’un inconnu laisse sur une table les suites 3–6, 4–8, 10–5. Nous pouvons y voir des doubles et une moitié. Nous ne savons pas pour autant s’il calculait, enseignait, partageait des prises, notait des dettes ou composait un rythme. Une opération repérée par le lecteur n’est pas nécessairement l’usage choisi par l’auteur.

Sur l’os d’Ishango, le problème est plus sévère encore : il ne reste ni légende, ni objet équivalent dont la fonction serait connue, ni personne capable de montrer comment parcourir les colonnes.

Nous possédons les signes.

Nous avons perdu le mode d’emploi.

Les nombres premiers sont-ils vraiment entrés dans la scène ?

Jean de Heinzelin fut le premier à proposer une lecture arithmétique détaillée. Les doublements, les variations autour de dix et vingt, les totaux égaux et la série 11–13–17–19 lui paraissaient révéler davantage qu’un simple bâton de comptage.

L’interprétation est puissante parce qu’elle produit un effet de reconnaissance immédiat. Un lecteur moderne voit les quatre nombres premiers et éprouve la sensation d’avoir surpris une pensée familière dans un objet extrêmement ancien.

Pourtant, « nombre premier » désigne une propriété abstraite : un entier supérieur à un qui n’est divisible que par un et par lui-même. Rien sur l’os n’indique que les quatre groupes ont été réunis pour cette raison précise.

Ils sont aussi quatre nombres impairs. Ils peuvent constituer deux paires proches. Leur somme vaut soixante. Ils peuvent avoir été obtenus par ajouts successifs irréguliers ou résulter d’une manière de distribuer une quantité. Plus on cherche de relations dans seize groupes, plus on a de chances d’en trouver une qui nous semble remarquable.

Ce n’est pas un argument pour déclarer le motif accidentel.

C’est une règle de prudence : la question n’est pas seulement « cette propriété existe-t-elle ? », mais « quelle trace indépendante prouve que cette propriété était celle qui intéressait la personne ayant gravé l’os ? »

Sur ce point, l’objet demeure silencieux.

Et si l’os suivait la Lune ?

Dans les années 1960 et 1970, le chercheur Alexander Marshack examine au microscope de nombreux objets paléolithiques entaillés. Il s’intéresse moins au total brut qu’aux variations de longueur, d’orientation et de facture des traits. Pour l’os d’Ishango, il propose une notation liée aux phases de la Lune, poursuivie sur plusieurs lunaisons.

L’idée paraît plausible dans un habitat dont la vie dépend de rythmes naturels. Les nuits lunaires modifient la lumière, les déplacements, certaines activités de pêche et la manière de mesurer des périodes sans écriture. Un ensemble de marques peut servir à se souvenir de jours écoulés sans ressembler à notre calendrier.

Mais la séduction du contexte ne suffit pas davantage que celle des nombres premiers.

Les 168 entailles couramment dénombrées sur la pièce ne se transforment pas d’elles-mêmes en mois. Il faut décider quels traits ouvriront une période, lesquels seront regroupés, comment les variations de taille correspondent aux phases et dans quel sens l’objet doit être lu. Plusieurs découpages peuvent alors être ajustés au cycle lunaire.

Surtout, aucune scène d’usage n’a été conservée. Nous ignorons si une nouvelle entaille était ajoutée chaque nuit, si l’objet fut gravé en une séance ou en plusieurs, et si les colonnes se lisaient successivement ou ensemble.

L’hypothèse lunaire offre une histoire cohérente.

Elle n’a pas retrouvé la clé.

La base douze remet tout en ordre — peut-être trop bien

Une troisième lecture exploite les totaux 60–48–60. Tous sont divisibles par douze. Les groupes centraux peuvent être associés par doublement, partage ou complément ; les colonnes extérieures deviennent des transformations de quantités organisées autour de douze.

Vladimir Pletser et Dirk Huylebrouck ont ainsi défendu l’idée d’une sorte de règle à calcul fondée sur la base douze et sur les sous-bases trois et quatre.

Douze n’est pas un choix extravagant. Il se divise par deux, trois, quatre et six ; il est commode pour partager. Des systèmes de comptage duodécimaux ont existé dans plusieurs sociétés, et le corps lui-même offre une méthode : le pouce peut pointer les trois phalanges de chacun des quatre autres doigts, soit douze positions sur une main.

Mais cette dernière comparaison ne prouve rien sur Ishango. Un procédé attesté ailleurs ou plus tard montre qu’une idée est possible, non qu’elle fut employée ici il y a vingt mille ans.

La lecture en base douze rencontre aussi un danger classique : lorsque chaque irrégularité reçoit après coup une fonction — ajout, retrait, doublement, moitié, sous-base ou complément — le modèle devient capable d’absorber presque toute disposition.

Une bonne hypothèse doit expliquer les marques.

Elle doit aussi risquer d’échouer devant elles.

Le deuxième os dérange la belle démonstration

La seconde baguette d’Ishango a été découverte en 1959 dans la même couche stratigraphique que la première. Elle semble, elle aussi, avoir été le manche d’un outil, bien que son élément de quartz n’ait pas été conservé.

Jean de Heinzelin y dénombra quatre-vingt-dix entailles. Il distinguait des marques « majeures » et « mineures » selon leur longueur et envisageait un comptage utilisant les bases six et dix. Son étude resta cependant inédite pendant des décennies.

Ce deuxième objet est précieux parce qu’il change la nature de la question.

Avec une seule pièce célèbre, chaque combinaison élégante peut passer pour une révélation. Avec deux pièces issues du même lieu, on peut chercher une grammaire commune : mêmes groupes, même ordre, même manière de séparer les séries, même relation avec la pointe de quartz.

Or le second os ne répète pas simplement les suites qui ont rendu le premier fameux. Il ne vient confirmer ni un calendrier lunaire évident, ni une table des nombres premiers.

Il ne détruit pas l’idée du comptage. Au contraire, deux manches très nettement entaillés dans un même atelier rendent plus crédible l’existence d’une pratique de notation. Mais il affaiblit les traductions trop exactes fondées sur une coïncidence unique.

Les habitants d’Ishango ont peut-être partagé une manière d’inscrire de l’information sans que chaque objet serve au même calcul.

Un pêcheur, une tailleuse d’os, une personne chargée des échanges ou un spécialiste des rythmes pouvait employer un système commun pour des tâches différentes. Nous ne savons même pas si tous les traits furent faits par la même main.

Le second os n’apporte pas la réponse.

Il empêche la première réponse venue de se faire passer pour elle.

Une pointe de quartz n’est pas un stylo

La petite pièce de quartz fixée à l’extrémité du premier os encourage une autre image : celle d’un instrument qui aurait gravé, tatoué ou écrit.

La fonction exacte du montage reste incertaine. Le quartz a pu faire du manche un outil perforant ou incisant. Il n’est toutefois pas démontré que cette pointe ait tracé les marques portées par son propre support, encore moins qu’elle ait servi à écrire des nombres sur une autre matière.

L’objet pourrait donc avoir cumulé deux fonctions : outil dans la main et mémoire sur le manche. Ce serait banal et remarquable à la fois. Des travailleurs marquent encore leurs règles, leurs couteaux ou leurs bâtons pour conserver une mesure, une dette, une série de tâches ou un souvenir.

Mais d’autres usages sont possibles. Les entailles pourraient améliorer la prise, identifier un propriétaire, décorer un manche ou distinguer des étapes de fabrication. Sur certains harpons d’Ishango, des marques ont probablement une fonction différente de celles des deux baguettes les plus soigneusement organisées.

Le contexte ne nous oblige donc pas à choisir entre « mathématiques » et « simple outil ».

Un outil peut porter un compte.

Un compte peut aider à raconter.

Et une notation n’a pas besoin de séparer, comme nous le faisons, l’économie, le rite, l’observation du ciel et la vie du lac.

L’Afrique n’attendait pas que quelqu’un lui apporte les nombres

L’os a parfois été enrôlé dans une bataille légitime : rappeler que l’histoire des savoirs ne commence ni en Grèce ni dans les manuels européens.

Son origine congolaise et son ancienneté suffisent à renverser une vieille paresse intellectuelle. Il y a plus de vingt mille ans, au cœur de l’Afrique, une communauté maîtrisait des chaînes opératoires complexes. Elle transformait l’os et le quartz, produisait des harpons standardisés, organisait des activités répétées et inscrivait des séries de marques non aléatoires sur de petits objets.

Il n’est pas nécessaire de lui attribuer la théorie des nombres premiers pour reconnaître cette intelligence.

La formule « premier calculateur de l’humanité » semble rendre hommage. Elle enferme pourtant Ishango dans une compétition inventée bien plus tard. Elle suppose que le progrès suit une ligne unique, avec un départ, des vainqueurs et un brevet. Elle réduit aussi un habitat entier à la pièce que les musées européens ont choisie comme emblème.

Le site raconte plus qu’une origine possible des mathématiques.

Il raconte une société capable de faire durer des techniques, de transmettre des gestes et de matérialiser de l’information. La manière dont cette société classait ses activités nous échappe. Peut-être n’aurait-elle pas reconnu notre frontière entre calculer, compter, mémoriser et raconter.

C’est précisément cette différence qui mérite d’être conservée.

L’objet congolais vit à Bruxelles

Les fouilles furent menées sous administration coloniale belge, et les collections d’Ishango sont aujourd’hui conservées à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, à Bruxelles.

Cette trajectoire influe sur ce que nous savons.

Le nom de Jean de Heinzelin est associé à la découverte, à la description et aux premières hypothèses. Les noms des personnes congolaises qui ont participé matériellement aux campagnes, guidé les fouilleurs ou transmis leur connaissance du terrain sont beaucoup moins visibles dans les récits accessibles. Nous savons où l’objet repose ; nous connaissons mal les voix qui entouraient sa sortie de terre.

L’exposition et la numérisation permettent de l’observer sans le réduire à une rumeur. Elles ne remplacent pas une histoire complète de sa collecte ni la discussion sur la place des institutions et des chercheurs congolais dans son étude et sa présentation.

Le paradoxe est saisissant.

On célèbre l’os comme preuve d’une pensée africaine très ancienne, mais la pièce qui la matérialise se lit principalement à travers des publications, des catégories et un musée hérités de l’Europe coloniale.

Lui rendre son contexte ne consiste pas à remplacer une certitude occidentale par une légende flatteuse.

C’est remettre autour de ses nombres le lac, l’atelier, les pêcheurs, les artisans, les morts retrouvés sur le site — et le pays dont il provient.

Alors, que comptait l’os d’Ishango ?

Probablement quelque chose.

Les groupes sont trop distincts, leurs relations trop nombreuses et l’existence d’un second objet trop proche pour réduire prudemment le premier à une décoration aléatoire. Une quantité, des étapes, des parts, des prises, des jours, des événements ou plusieurs de ces choses ont pu être enregistrés.

Mais « quelque chose » est la limite honnête de l’enquête.

Nous ne pouvons pas attribuer avec certitude aux graveurs la notion de nombre premier. Nous ne pouvons pas transformer 168 traits en calendrier sans choisir nous-mêmes une méthode de lecture. Nous ne pouvons pas appeler l’objet calculatrice en base douze sans accepter plusieurs opérations reconstruites après coup.

Le mystère n’efface pas la connaissance.

Il la situe.

Nous savons qu’une personne a pris le temps de séparer des séries. Nous savons qu’elle appartenait à une communauté techniquement inventive, installée sur un rivage riche et instable. Nous savons que le geste n’était probablement pas isolé, puisqu’un second manche entaillé a survécu. Nous savons enfin que les marques ont traversé vingt millénaires alors que la convention qui leur donnait sens n’a pas traversé quelques générations.

Voilà le gagnant de cette enquête : non pas la lecture arithmétique, lunaire ou duodécimale, mais l’acte d’enregistrer.

Quelqu’un, à Ishango, a refusé de confier une information à sa seule mémoire.

Il l’a déposée dans l’os.

Le message nous est parvenu.

La langue du message, elle, s’est perdue.


Repères documentaires

  • Institut des Sciences naturelles de Belgique, « Le bâton d’Ishango » — dimensions, provenance, ancienneté, pointe de quartz et exemple de groupement des entailles.
  • ADIA–Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, « Ishango — le site de fouilles » — dossier consacré au lieu, à l’histoire des campagnes, aux méthodes de datation, aux harpons, aux quartz et aux os entaillés.
  • ADIA–Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, « The second Ishango bone » — découverte de 1959, quatre-vingt-dix entailles et notes inédites de Jean de Heinzelin sur des bases six et dix.
  • Isabelle Crevecoeur et al., « Late Stone Age human remains from Ishango », Journal of Human Evolution, vol. 96, 2016 — contexte archéologique, occupations et diversité humaine du Pléistocène supérieur en Afrique centrale.
  • Vladimir Pletser et Dirk Huylebrouck, « The Ishango artefact: the missing base 12 link », Forma, vol. 14, 1999 — description des groupes et proposition d’une lecture fondée sur la base douze.
  • Clive Ruggles et Michel Cotte (dir.), *Heritage Sites of Astronomy and Archaeoastronomy*, ICOMOS–Union astronomique internationale, 2010 — synthèse des propriétés numériques attribuées à l’objet et des lectures calendaires ou arithmétiques.
  • Jean de Heinzelin, *Ishango — Le Paléolithique*, Institut des Parcs nationaux du Congo et Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, 1961 — publication archéologique originale du site et de son industrie.