Pourquoi un drapeau peut-il provoquer une querelle ?
Sur le tissu, un éléphant enroule sa trompe autour d’un palmier. La scène paraît joyeuse, presque enfantine : silhouettes découpées, couleurs franches, proportions libres. Pourtant, devant ceux qui connaissent le proverbe, elle lance un avertissement. Le palmier est fort ; seul l’éléphant peut le déraciner. La compagnie qui fait flotter ce drapeau se donne le rôle de l’éléphant. À ses rivales de comprendre qui doit trembler.
Sur la côte du Ghana, les compagnies asafo des Fante ont fait du drapeau une parole publique. Leurs mfrankaa associent la forme empruntée aux pavillons européens à un langage akan de proverbes, d’animaux, de gestes et d’allusions historiques. Ils proclament une identité, rappellent une victoire, honorent un officier ou tournent un adversaire en ridicule.
Un drapeau peut donc provoquer une querelle parce qu’il ne se contente pas de représenter un groupe. Il agit devant les autres. Il occupe l’air, oblige à répondre et transforme une image en rapport de force.
Des « gens de guerre » dans la ville
Le mot asafo est souvent traduit par « gens de guerre ». Dans les villes fante, plusieurs compagnies regroupaient des habitants selon des appartenances transmises notamment par la lignée paternelle. Elles assuraient la défense, participaient au maintien de l’ordre, mobilisaient le travail collectif et accompagnaient la vie politique et rituelle.
Cette organisation ne se confondait pas avec la chefferie. Les compagnies pouvaient soutenir l’autorité d’un chef, mais aussi lui opposer une force populaire. Elles offraient un contrepoids à des institutions davantage liées aux lignages matrilinéaires et aux élites. Leur rivalité interne faisait partie de l’équilibre de la ville.
Aujourd’hui, leur fonction militaire a diminué, mais elles interviennent encore lors de fêtes, de funérailles, d’installations d’officiers et de cérémonies publiques. Hommes et femmes appartiennent aux compagnies, même si les rôles et la visibilité varient. Le drapeau demeure l’un de leurs biens les plus prestigieux.
Une forme étrangère devenue langue locale
La côte fante est en relation avec des navires et des forts européens depuis le XVe siècle. Les pavillons signalent alors les puissances commerciales, les bâtiments et les alliances. Les compagnies asafo adoptent cette forme textile, puis la remplissent d’un vocabulaire qui leur appartient.
Le résultat n’est ni une simple imitation européenne ni un art resté intact avant le contact. Le rectangle, le mât et parfois le canton portant un pavillon britannique viennent de l’histoire atlantique. Les scènes appliquées renvoient à des proverbes akan, à des animaux connus, à des événements locaux et aux couleurs propres de la compagnie.
Avant l’indépendance de 1957, de nombreux drapeaux intègrent l’Union Jack. Après celle-ci, le drapeau du Ghana apparaît. Ce changement permet parfois de dater approximativement une pièce. Il montre aussi comment l’asafo absorbe le signe de l’État sans abandonner son propre message.
Un proverbe n’explique pas : il vise
« Seul l’éléphant peut déraciner le palmier. » « Le poisson engraisse pour le bénéfice du crocodile. » « La poule marche sur ses poussins pour les protéger, non pour leur faire du mal. » Ces formules donnent une clé, mais le contexte choisit la serrure.
Un crocodile devant des poissons peut proclamer que les plus faibles finiront au profit du plus puissant. Une souris près du sac d’un chat évoque l’imprudence de celui qui s’approche de son ennemi. Un chasseur face à des oiseaux peut signifier que le rival est une proie trop insignifiante pour mériter une arme.
L’image évite de nommer directement l’adversaire. Tout le monde peut pourtant reconnaître la compagnie visée, une ancienne dispute ou une prétention territoriale. Le proverbe permet ainsi de dire publiquement quelque chose de dangereux sous la forme d’une sagesse partagée.
Il reste ouvert. La compagnie adverse peut retourner l’allusion, voler le motif ou produire une réponse plus cinglante. Le drapeau appartient à une conversation compétitive.
L’honneur tient à une image
Une compagnie commande ses drapeaux à des fabricants spécialisés. Lorsqu’un nouvel officier entre en fonction, il peut offrir une pièce qui devient la propriété collective du groupe. Les couleurs, l’emblème et l’histoire de la compagnie limitent la liberté du fabricant, mais celui-ci doit aussi inventer une composition lisible à distance et capable de bouger.
Le drapeau ne reste pas à plat. Il est hissé près du posuban, le sanctuaire de la compagnie, ou confié à un porteur entraîné. Le vent cache et révèle les figures. La danse plie le tissu, le retourne, l’approche du public. Tambours, chants, gestes et costumes complètent ce que l’image affirme.
Cette activation explique la gravité d’un motif. Dans une vitrine, deux animaux cousus peuvent sembler décoratifs. Dans une procession, ils sont brandis par un corps, accompagnés par un groupe et présentés à quelques mètres des rivaux qu’ils défient.
Quand l’insulte dépasse la règle
La rivalité asafo n’est pas un jeu sans conséquence. Des provocations visuelles, des chants ou le passage sur le territoire d’une autre compagnie ont pu déclencher des affrontements. Les autorités locales et coloniales ont tenté à différentes périodes de contrôler les manifestations, les armes, les itinéraires et les signes jugés offensants.
Une compagnie ne peut donc pas tout montrer n’importe où. Il existe des protocoles pour hisser les couleurs, entrer sur un espace cérémoniel ou présenter un nouvel emblème. La force du langage vient précisément du fait que la communauté connaît les limites.
Le drapeau peut faire monter la tension sans frapper personne. Il rend l’affront public et durable : une parole s’oublie, tandis qu’une image peut ressortir à chaque fête.
Le rôle que le musée découpe
Les collections internationales possèdent de nombreux drapeaux asafo, souvent datés du XXe siècle. Accrochés contre un mur blanc, ils révèlent la qualité des appliqués, la variété des silhouettes et l’inventivité graphique. Ils entrent facilement dans l’histoire mondiale du textile et du design.
Ce cadrage apporte une reconnaissance, mais il transforme l’objet. Le musée immobilise ce qui était fait pour flotter. Il donne un titre au proverbe et peut laisser croire que cette traduction épuise le sens. Il sépare souvent le drapeau de sa compagnie, de son posuban, du porteur qui le danse et de la rivale qu’il provoquait.
Les provenances demandent également attention. Certaines pièces ont été acquises par des officiers ou administrateurs coloniaux ; d’autres furent vendues par les compagnies afin d’en commander de nouvelles. Une date d’entrée au musée ne raconte pas à elle seule les conditions du départ.
L’Union Jack n’annule pas l’invention
Un regard pressé voit le petit pavillon britannique et conclut à la domination culturelle. Un autre, soucieux de célébrer la résistance, voudrait n’y voir qu’une appropriation subversive. Les deux lectures sont trop simples.
La présence coloniale est réelle : elle impose des rapports de pouvoir, mobilise parfois les compagnies et réglemente leurs activités. Mais les Fante ne reçoivent pas passivement la forme du drapeau. Ils l’utilisent dans leurs propres rivalités et l’intègrent à une institution dont la logique ne vient pas du Royaume-Uni.
Le canton européen pouvait signaler l’époque et le cadre politique ; le centre du drapeau continuait à dire : voici qui nous sommes, ce que nous avons accompli et ce que nous pensons de vous.
Ce que l’apparence cache
La gaieté des tissus cache une architecture du pouvoir. Chaque couleur appartient à quelqu’un. Chaque animal peut avoir un destinataire. Chaque présentation se déroule sur un territoire. Derrière le fabricant se trouvent un commanditaire, une compagnie et une mémoire des conflits.
L’image cache aussi le travail des mains. Les figures sont découpées dans des étoffes puis cousues sur un fond, souvent en miroir pour être lisibles des deux côtés. Les contours doivent résister au mouvement. La simplicité apparente exige une grande économie de forme.
Enfin, le mot « militaire » peut masquer les fonctions civiques, religieuses et sociales que les compagnies ont conservées. Le drapeau ne flotte pas seulement pour une guerre passée. Il accompagne les morts, installe les responsables et rend le groupe présent dans la ville.
Une querelle suspendue dans l’air
Pourquoi un drapeau peut-il provoquer une querelle ? Parce que l’image ne se borne pas à illustrer un proverbe. Elle l’adresse. Elle transforme une maxime en défi, un animal en compagnie et le vent en scène publique.
Pour comprendre l’éléphant et le palmier, il faut donc regarder au-delà du tissu. Quel groupe tient le mât ? Sur quel territoire ? Devant quelle rivale ? À quelle cérémonie ? Sans ces questions, il reste une belle composition. Avec elles, le drapeau recommence à parler.
Petit lexique
- Asafo : compagnie civique et historiquement militaire, particulièrement développée parmi les Fante du littoral ghanéen.
- Fante : population akan principalement établie dans le centre du littoral du Ghana.
- Frankaa / mfrankaa : « drapeau » au singulier / au pluriel dans l’usage fante.
- Posuban : sanctuaire ou poste de compagnie asafo, souvent décoré de figures et associé à ses emblèmes.
- Appliqué : technique consistant à découper des formes dans un tissu puis à les coudre sur un autre.
- Canton : partie supérieure du drapeau près de la hampe, où figurent souvent l’Union Jack sur les pièces anciennes ou le drapeau ghanéen après l’indépendance.
- Proverbe visuel : image renvoyant à une maxime connue sans nécessairement en écrire les mots.
Sources
- British Museum, « Asafo flag » — éléphant, palmier et proverbe de puissance.
- Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University, « Asafo flag (*frankaa*) ».
- Smithsonian National Museum of African Art, « Asafo flag ».
- Doran H. Ross, « *Fighting with Art: Appliquéd Flags of the Fante Asafo* », UCLA Museum of Cultural History, 1979.
- Smarthistory, « Asafo flags ».