Le légionnaire qui attend au bord de la route
À La Réunion, un virage peut posséder son propre saint. Il se tient derrière une grille, dans une petite chapelle peinte d’un rouge intense. Sa tenue est celle d’un soldat romain ; un pied écrase un corbeau ; une main tient une croix. Devant lui s’accumulent bougies, fleurs, étoffes, cigarettes et remerciements anonymes.
Saint Expédit n’est pas le patron officiel de l’île. Son existence historique est incertaine et le clergé s’est longtemps méfié des demandes qu’on lui adresse. Pourtant, des centaines d’oratoires lui sont consacrés, souvent aux carrefours, près des ravines ou dans les tournants dangereux.
On vient lui demander de réussir un examen, de trouver un travail, de débloquer un dossier ou de protéger un voyage. D’autres sollicitations relèvent de la guérison, de la vengeance ou des affaires sentimentales. Le saint rapide peut rendre service, mais il faut tenir la promesse faite en échange.
Pourquoi ce martyr presque sans biographie a-t-il trouvé à La Réunion une présence aussi visible ? La réponse ne tient ni dans une erreur d’étiquette sur une caisse ni dans la simple survivance d’un culte catholique. Saint Expédit est devenu réunionnais parce que son identité incomplète a permis à des mondes religieux différents de le reconnaître sans le comprendre exactement de la même manière.
Un saint dont on connaît surtout le nom
Le Martyrologe hiéronymien, compilé à partir du Ve siècle, mentionne le 19 avril à Mélitène, en Arménie romaine, un groupe de martyrs comprenant un certain Expeditus. C’est à peu près tout ce que les sources anciennes permettent d’affirmer.
Les récits détaillés sont tardifs. Expédit aurait été un officier romain converti au christianisme, parfois commandant de la XIIe légion Fulminata, puis martyrisé sous Dioclétien. Aucune preuve solide ne confirme cette carrière.
Son iconographie raconte une autre histoire. Au moment de se convertir, le diable lui apparaît sous la forme d’un corbeau répétant cras, « demain » en latin. Expédit écrase l’oiseau et lève une croix marquée hodie, « aujourd’hui ». Le nom du saint, compris comme « rapide » ou « expéditif », et cette victoire sur le lendemain font de lui le recours des causes urgentes.
La dévotion ne repose donc pas sur une vie bien documentée. Elle se construit autour d’un nom, d’un jeu de mots et d’une image immédiatement compréhensible : ne remets pas à demain ce qui doit être accompli aujourd’hui.
La caisse marquée « expedito » est une bonne histoire
Une légende internationale explique l’invention du saint par une erreur. Des religieuses auraient reçu de Rome une caisse de reliques portant la mention italienne spedito ou latine expedito, « expédié ». Croyant lire le nom du défunt, elles auraient honoré un imaginaire saint Expédit.
L’histoire est délicieuse, mais elle ne résiste pas à la chronologie. Un martyr nommé Expeditus figure dans des martyrologes bien antérieurs à la poste moderne et aux caisses de religieuses. Une version satirique de la légende circulait déjà en Europe au début du XXe siècle.
À La Réunion, ce récit a parfois été répété comme origine du culte. Il dit pourtant moins la naissance réelle du saint que l’embarras provoqué par son manque de biographie. Lorsqu’un personnage n’offre presque aucun fait, l’imagination fabrique une explication à la hauteur de son nom.
Le vrai mystère n’est donc pas de savoir si un colis mal étiqueté a créé Expédit. Il est de comprendre pourquoi une île entière a adopté avec autant de force un saint que l’Église elle-même définissait si peu.
Une promesse de voyage l’aurait conduit jusqu’à l’île
Le début précis de la dévotion réunionnaise reste discuté. Plusieurs historiens situent sa diffusion dans les années 1920 et 1930. Un récit local l’attache à Fanny Fleurié, future épouse Chatel, bloquée à Marseille après la Première Guerre mondiale dans l’attente d’un bateau.
Elle aurait prié Saint Expédit dans l’église Saint-Cannat et promis de développer son culte à La Réunion si elle obtenait rapidement un passage. Une place se libère ; elle rapporte ou fait venir une statue. Celle de l’église Notre-Dame-de-la-Délivrance à Saint-Denis est bénie le 3 mai 1931.
Cette histoire possède la structure exacte d’une relation avec le saint : urgence, demande, résultat, contre-don. Qu’elle explique seule ou non l’introduction du culte, elle montre pourquoi Expédit paraît fait pour voyager. Il intervient dans l’attente d’un départ, puis sa statue traverse la mer à la suite d’une promesse accomplie.
Dès la fin des années 1930, sa présence s’étend à d’autres églises et chapelles. Mais c’est en dehors des bâtiments officiels que son paysage prend vraiment forme.
Pourquoi les oratoires sont-ils rouges ?
Le rouge peut recevoir plusieurs explications sans qu’une seule annule les autres. Dans l’iconographie catholique, c’est la couleur du martyre et de la cape du soldat. Elle rend aussi l’oratoire visible dans la végétation ou au bord d’une route.
À La Réunion, le rouge ouvre surtout des rapprochements avec des pratiques hindoues apportées par les engagés originaires de l’Inde après l’abolition de l’esclavage. Saint Expédit est parfois assimilé ou comparé à Karli — forme réunionnaise de Kali — ainsi qu’à d’autres puissances auxquelles sont offertes fleurs rouges, camphre et étoffes.
Dire qu’Expédit « est » Kali serait toutefois trop simple. Les fidèles ne partagent pas tous cette identification. Certains le prient comme un saint catholique, d’autres l’inscrivent dans une pratique hindoue, beaucoup combinent des gestes sans chercher à construire une théologie parfaitement cohérente.
L’anthropologue Laurence Pourchez parle d’une divinité métisse : non parce que deux religions auraient fusionné une fois pour toutes, mais parce que le même personnage peut recevoir plusieurs identités selon la personne, le lieu et la demande.
Le carrefour est déjà une question
De nombreux oratoires se trouvent près d’une intersection, d’un radier, d’une ravine ou d’un virage. Ces emplacements s’expliquent en partie par la protection des voyageurs et par la visibilité offerte aux passants. Mais ils possèdent aussi une valeur symbolique.
Un carrefour oblige à choisir une direction. C’est un lieu de passage où les trajectoires se rencontrent puis se séparent. Les traditions religieuses et magiques de nombreuses sociétés lui attribuent une puissance particulière : ce qui n’appartient ni entièrement à une route ni entièrement à l’autre peut y être déposé, négocié ou détourné.
Saint Expédit correspond bien à cette géographie. On le consulte lorsqu’une situation est bloquée et qu’il faut provoquer une bifurcation rapide. Son autel s’installe là où le paysage lui-même demande : par où continuer ?
Le bord de route lui offre aussi une indépendance. La chapelle peut être entretenue par une famille, un voisinage ou des fidèles anonymes, sans dépendre du calendrier d’une paroisse. Le saint demeure accessible à toute heure, y compris pour les demandes que l’on ne présenterait pas volontiers à un prêtre.
La grâce crée une dette
La relation avec Saint Expédit prend souvent la forme d’une promès, une promesse. Le demandeur expose son urgence et s’engage à revenir s’il obtient satisfaction. Il offrira des fleurs, des bougies, une étoffe, une plaque, parfois une nouvelle statue ou la réparation de l’oratoire.
L’offrande n’est pas nécessairement un paiement mécanique. Elle rend visible la parole donnée. Le problème commence lorsque le bénéficiaire oublie sa part : dans de nombreux récits, le saint peut reprendre ce qu’il a accordé ou retourner sa puissance contre l’ingrat.
Cette réputation explique l’ambivalence des chapelles. Elles sont couvertes de remerciements et pourtant entourées de prudence. On ne sollicite pas à la légère un intermédiaire aussi rapide pour punir que pour secourir.
Les restes accumulés autour de l’autel — cierges consumés, bouquets fanés, morceaux de tissu — forment les traces matérielles de contrats dont le contenu demeure privé. Chaque objet affirme qu’une demande a été faite, sans dire exactement laquelle.
Un saint catholique que le clergé ne contrôlait plus
Saint Expédit n’est pas absent de toute tradition catholique. Son nom figure dans les anciens martyrologes et son culte existe en Europe, en Amérique latine et dans l’océan Indien. Il n’est cependant pas inscrit au calendrier romain général et les détails de sa vie ne reposent pas sur une documentation historique fiable.
À La Réunion, certains prêtres ont tenté de limiter ou d’écarter sa dévotion, surtout lorsque les fidèles lui attribuaient vengeance, magie amoureuse ou rapprochement avec les divinités hindoues. Des statues ont été retirées d’églises ; le culte, loin de disparaître, s’est multiplié dehors.
Cette sortie transforme sa place. Dans une église, le saint appartient à un ensemble organisé d’images et de rites. Dans sa petite maison rouge, il devient le principal interlocuteur. Les fidèles choisissent l’heure, les offrandes et parfois la manière de s’adresser à lui.
L’échec du contrôle ecclésiastique n’est donc pas un détail. Il a contribué à fabriquer le paysage actuel : un saint catholique installé dans des sanctuaires que l’Église ne possède pas nécessairement.
Demander le bien, réparer le tort, rendre le mal
Les requêtes ordinaires dominent : examen, emploi, permis de conduire, maladie, voyage ou démarche administrative. Expédit est celui qui fait avancer ce qui tarde.
Mais sa réputation comprend une face plus âpre. Des personnes peuvent lui demander de ramener un partenaire, de punir un adversaire ou de répondre à une injustice par une autre atteinte. Les récits distinguent parfois l’heure matinale, favorable à l’aide juste, et le soir, moment des demandes plus sombres.
Il serait abusif de réduire le culte à la sorcellerie. Cette étiquette a souvent servi à dévaloriser les pratiques populaires, indiennes ou créoles qui échappaient au clergé et aux classes dominantes. Il serait tout aussi trompeur d’effacer l’ambivalence pour présenter un saint parfaitement docile.
Le pouvoir d’Expédit vient précisément de ce qu’on lui prête une efficacité sans lenteur bureaucratique. Il peut intervenir là où le médecin, le juge, l’administration ou le curé n’a pas répondu. Cette position de dernier recours le place inévitablement près des désirs que la société préfère ne pas entendre.
Les chapelles n’ont pas de propriétaire unique
Certaines niches sont élevées à la suite d’un vœu personnel. D’autres sont entretenues collectivement. Un passant repeint le mur, une famille remplace la statue brisée, quelqu’un dépose des fleurs sans connaître le fondateur du lieu.
Cette propriété diffuse favorise leur multiplication mais complique le comptage. Le chiffre d’environ 350 oratoires était régulièrement avancé au début des années 2000 ; il ne constitue pas un inventaire permanent. Des chapelles apparaissent, se dégradent, sont déplacées lors de travaux routiers ou renaissent après une destruction.
Le vandalisme lui-même alimente parfois le cycle. Une statue cassée peut être interprétée comme une attaque, une délivrance ou la preuve que l’autel doit être réparé. L’objet matériel est fragile ; la demande qui l’a fait naître peut lui survivre.
Le réseau des chapelles ressemble ainsi moins à une institution qu’à une constellation. Aucun centre ne décide de leur emplacement ou de leur rite exact, mais leur couleur et la silhouette du légionnaire les rendent immédiatement apparentées.
Un saint vide que l’île n’a pas cessé de remplir
Saint Expédit possède peu de biographie, peu de doctrine propre et aucune grande institution réunionnaise chargée d’imposer son sens. Cette faiblesse historique est devenue une force culturelle.
Parce que le personnage est disponible, chacun peut reconnaître dans sa rapidité une qualité utile. Le catholique voit un martyr et un intercesseur. Le fidèle hindou peut percevoir une puissance rouge voisine de Karli. Celui qui ne se définit par aucune orthodoxie peut simplement faire une promesse devant un lieu dont l’efficacité lui a été racontée.
Il ne faut pas appeler ce processus confusion. Les Réunionnais savent souvent très bien qu’une messe, un service malbar et une offrande au bord de la route ne sont pas la même chose. Ils peuvent néanmoins passer de l’un à l’autre selon le problème rencontré.
Les chapelles rouges ne prouvent donc pas que toutes les croyances de l’île ont fusionné. Elles montrent qu’un même personnage peut servir de point de passage entre elles.
Pourquoi reste-t-il dehors ?
Le légionnaire demeure au bord des routes parce que cet extérieur correspond à sa fonction. Il est proche des déplacements, accessible dans l’urgence et placé à la limite des autorités religieuses. Sa petite chapelle offre assez de forme catholique pour être reconnue, assez d’autonomie pour recevoir d’autres gestes.
Il habite aussi dehors parce que les demandes qu’on lui confie appartiennent aux marges : dossier bloqué, amour incertain, examen redouté, tort sans réparation. Ces affaires sont parfois trop modestes pour les institutions, trop intimes pour le public et trop pressantes pour attendre.
Saint Expédit n’est pas devenu puissant à La Réunion malgré le flou de son identité. Il l’est devenu grâce à ce flou. Son nom promet la vitesse, son rouge accepte plusieurs lectures, son silence laisse chaque fidèle formuler sa propre urgence.
Au prochain carrefour, la chapelle ne dira pas qui l’a construite ni ce qui fut demandé. Les fleurs fraîches diront seulement que quelqu’un est revenu. Une promesse a été tenue — et le petit soldat peut continuer à surveiller la route.
Petit lexique
- Saint Expédit / Expeditus : martyr mentionné dans des martyrologes anciens, mais dont la vie historique demeure presque inconnue.
- Promès : en créole réunionnais, promesse ou engagement pris en échange d’une grâce sollicitée.
- Ex-voto : objet ou inscription offert pour remercier d’une faveur obtenue.
- Karli : nom réunionnais souvent employé pour une forme de la déesse hindoue Kali.
- Malbar : terme réunionnais désignant historiquement les descendants d’engagés indiens et, selon le contexte, les pratiques hindoues locales.
- Radier : passage aménagé dans le lit d’une ravine, susceptible d’être submergé lors des pluies.
- Syncrétisme : mise en relation ou recomposition de traditions religieuses différentes ; le terme ne suppose pas leur fusion totale.
Repères documentaires
- Ve siècle — Compilation initiale du Martyrologe hiéronymien mentionnant Expeditus parmi les martyrs de Mélitène.
- 19 avril — Date traditionnelle de la fête de Saint Expédit.
- Années 1920-1930 — Diffusion du culte à La Réunion ; la chronologie exacte reste discutée.
- 3 mai 1931 — Bénédiction de la statue de Notre-Dame-de-la-Délivrance à Saint-Denis.
- À partir de la fin des années 1930 — Multiplication des statues puis des oratoires dans l’île.
- Début des années 2000 — Les inventaires et reportages évoquent environ 350 chapelles, chiffre indicatif plutôt que recensement définitif.
Sources
- Philippe Reignier, *Saint Expédit à La Réunion : monographie*, thèse d’anthropologie, Université de La Réunion, 2001 — étude approfondie des objets, images et transformations du culte.
- Prosper Ève, *La religion populaire à La Réunion*, Université de La Réunion, 1985 — histoire religieuse et premiers travaux de référence sur la dévotion.
- Laurence Pourchez, « Métissages à La Réunion : entre souillure et complexité culturelle », 2005 — Saint Expédit comme figure religieuse à identités multiples.
- CNRS Images, notice anthropologique sur le culte de Saint Expédit — promesses, ex-voto et créolisation du saint.
- Jean Benoist, « À La Réunion, la plante entre tisane et prière », Ethnopharmacologia — place du saint entre pratiques catholiques, hindoues et thérapeutiques.
- Office de tourisme de l’Ouest de La Réunion, « Le Saint-Expédit de La Réunion » — tradition de Fanny Chatel, diffusion et implantation des chapelles.
- Martyrologe romain, entrée du 19 avril pour les martyrs de Mélitène — attestation du nom Expeditus parmi un groupe de martyrs.