Une école que personne ne pouvait ouvrir comme un livre
Dans le nord de la Zambie, des femmes façonnent dans l’argile des êtres humains, des animaux et des objets familiers. Chaque forme possède un nom, une chanson et plusieurs significations. Une jeune initiée doit les regarder, les manipuler et apprendre ce que les aînées lui en disent. Hors de la cérémonie, pourtant, la même figurine peut rester muette.
Ces objets sont des mbusa, des emblèmes au cœur du chisungu, initiation féminine pratiquée notamment par les Bemba. Ils enseignent le corps, la sexualité, la fécondité, le mariage, le travail et les relations avec les parents du conjoint. Ils ne ressemblent ni à des jouets ni à un manuel d’anatomie. Leur vérité apparaît dans une suite précise de gestes, de chants et d’énigmes.
Pourquoi confier des leçons si importantes à une argile fragile ? Parce que le chisungu ne transmet pas seulement des informations. Il apprend à reconnaître un sens qui dépend du moment, de la relation et de la parole de femmes autorisées. La figurine n’illustre pas la leçon : elle oblige l’initiée à la reconstruire.
Cette pédagogie a survécu aux missions chrétiennes, à l’école et à la ville en changeant de durée, de public et parfois de message. Elle pose aujourd’hui une question délicate : comment conserver les objets d’un savoir secret sans confisquer aux femmes le droit de les expliquer ?
Le premier sang ne suffit pas à faire une adulte
Le chisungu est associé à la puberté et, dans les descriptions anciennes, à la préparation au mariage. La jeune fille est séparée de la vie ordinaire pendant une période qui pouvait durer plusieurs semaines. Des spécialistes rituelles, les banacimbusa, organisent son instruction et conduisent les séquences de la cérémonie.
Le changement biologique n’accorde donc pas automatiquement un statut social. Il faut apprendre les règles qui entourent les menstruations, la nourriture, la sexualité, la naissance, le respect des aînés et les obligations entre familles. L’initiation fabrique publiquement une personne capable d’entrer dans ces relations.
Le mot « école » est utile mais incomplet. L’initiée n’est pas assise devant une série de définitions. Elle endure la fatigue, le secret, la répétition et l’attention des autres femmes. Son corps apprend avec sa mémoire.
Il n’existe pas non plus un chisungu identique pour toutes les époques ni toutes les Bemba. Les cérémonies varient selon les lieux, les lignées d’instructrices, les appartenances religieuses et les moyens d’une famille. Ce que les chercheurs ont observé est toujours une réalisation particulière.
Les potières donnent une forme au savoir
L’argile appartient à la vie domestique et cosmologique. Modeler un pot transforme une matière humide en récipient capable de nourrir une maison. Dans certaines interprétations bemba, la création humaine elle-même est pensée à travers le geste du potier. Une figurine relie ainsi la formation d’une personne à la fabrication d’un vase.
Les mbusa comprennent des volumes modelés, mais aussi des dessins muraux et des assemblages d’objets. Leur unité ne vient pas de la matière : elle vient de leur fonction d’emblèmes. Chacun condense une relation que le chant et l’explication déplient.
Une forme animale ne signifie pas simplement « cet animal ». Sa manière de marcher, de se protéger, de nourrir ses petits ou d’occuper son milieu peut devenir une instruction. Un foyer à trois pierres peut parler de stabilité domestique. Une figure humaine peut ouvrir une discussion sur l’intimité ou l’accouchement.
Le sens n’est jamais garanti par la ressemblance. La novice doit écouter celles qui savent. L’objet rend visible l’autorité pédagogique des femmes.
À chaque emblème sa chanson
Un mbusa possède généralement un nom et une chanson. Les paroles ne livrent pas nécessairement une explication directe. Elles recourent à la métaphore, au double sens et à des images que l’instructrice commente selon le niveau de l’initiée.
Cette association protège la connaissance de deux façons. Celui qui aperçoit la figurine sans connaître le chant ne possède qu’une moitié du message. Celui qui entend le chant hors du rite ignore à quel objet, à quel geste et à quel moment il répond.
Le secret n’est donc pas une boîte contenant une information interdite. C’est une architecture. Il faut réunir une personne autorisée, un lieu, une séquence, un objet et une performance pour que le sens advienne.
Cette méthode permet aussi plusieurs lectures. Une même image peut parler à la jeune fille de discipline corporelle, à l’épouse de coopération et à l’aînée de responsabilité rituelle. Apprendre ne consiste pas à trouver la seule réponse d’une devinette, mais à devenir capable d’entendre des couches nouvelles.
Le savoir passe par les mains des femmes
Dans une société où les institutions politiques visibles sont souvent décrites à travers les hommes, le chisungu révèle un domaine d’autorité féminine. Les banacimbusa décident de la progression, produisent ou dirigent la production des emblèmes, corrigent et interprètent.
Cette autorité n’est pas seulement symbolique. Les familles sollicitent leur compétence. La réussite d’un mariage et la réputation d’une jeune femme sont liées à l’instruction qu’elles transmettent. Elles possèdent une mémoire que ni le chef ni le missionnaire ne peut aisément remplacer.
Mais un espace conduit par des femmes n’est pas automatiquement émancipateur pour toutes. Les aînées enseignent aussi l’obéissance, la disponibilité sexuelle dans le mariage et une division exigeante des tâches. Ecloss Munsaka a montré comment certains chants et certaines images peuvent réduire la femme aux rôles attendus de son corps.
Le rite donne donc du pouvoir à des femmes sur la transmission tout en pouvant discipliner les plus jeunes. Les deux réalités ne s’annulent pas.
Audrey Richards entre dans la cérémonie
En 1931, l’anthropologue britannique Audrey Richards assiste à un chisungu en Rhodésie du Nord coloniale. Son livre, publié en 1956, demeure la description la plus connue. Il suit l’ordre des séquences et consigne de nombreux chants, gestes et emblèmes.
Cette enquête est exceptionnelle parce qu’une femme européenne a pu approcher un domaine interdit aux hommes. Elle est aussi située. Richards travaille dans un territoire gouverné par la Grande-Bretagne et traduit les catégories bemba pour l’anthropologie de son temps. Les participantes savent qu’une étrangère observe. Certaines explications lui restent fermées ou sont adaptées.
Son livre a sauvé des détails que les changements ultérieurs auraient rendus difficiles à retrouver. Il a également fixé une cérémonie mouvante comme si elle constituait un système achevé. Lire Richards aujourd’hui exige de tenir ensemble ces deux faits.
Elle pensait que le rite risquait de disparaître sous l’effet du christianisme et de la modernisation. Ce pronostic s’est révélé trop simple : le chisungu s’est transformé.
Les missionnaires combattent un cours qu’ils ne contrôlent pas
Les missions chrétiennes condamnent plusieurs dimensions des initiations : références aux esprits, enseignement sexuel explicite, secret et autorité des spécialistes. Elles proposent le baptême, le catéchisme, l’école et le mariage chrétien comme autre chemin vers une vie adulte respectable.
La confrontation n’oppose pourtant pas une tradition immobile à une religion entièrement étrangère. Des femmes baptisées continuent certains enseignements, en abandonnent d’autres ou les reformulent dans un vocabulaire chrétien. Les familles raccourcissent la réclusion pour ne pas interrompre trop longtemps la scolarité.
Le rite se déplace parfois de la puberté vers les jours précédant le mariage. Il devient plus discret en ville. Des instructrices combinent des chansons provenant de plusieurs traditions zambiennes pour répondre à des couples dont les familles n’ont pas la même origine.
La survie ne signifie donc pas reproduction exacte. Le chisungu demeure parce qu’il sait absorber ce qui semblait devoir le remplacer.
La ville assemble de nouveaux emblèmes
À Lusaka, des cérémonies contemporaines comme le Chezela empruntent au chisungu des chants, des danses et des figurines d’argile tout en les combinant à des initiations venues d’autres provinces. Les spécialistes enseignent parfois ensemble à la future épouse et au futur mari.
Ce changement est majeur. Le savoir autrefois délivré à une novice dans un espace féminin peut devenir une préparation conjugale adressée au couple. Les valeurs de fidélité, d’hygiène, de respect ou de coopération demeurent, mais leur distribution est renégociée.
La migration urbaine ne détruit pas la tradition ; elle la met en concurrence. Une instructrice doit convaincre des familles chrétiennes, diplômées ou issues de langues différentes que son enseignement reste pertinent. Elle sélectionne, traduit et parfois invente.
L’authenticité n’est plus la répétition d’un programme ancien. Elle réside dans la capacité à faire reconnaître une continuité malgré la combinaison. L’argile convient à cette opération : elle garde la mémoire d’une forme tout en acceptant d’être remodelée.
Apprendre à dire « non »
Des recherches contemporaines ont observé des chisungu où les leçons sur la soumission côtoient un message inattendu : une jeune femme peut refuser un rapport sexuel risqué ou non désiré. L’épidémie de VIH, les campagnes de santé et les débats sur les violences ont modifié ce que les instructrices jugent nécessaire.
Cette évolution ne transforme pas toutes les cérémonies en cours d’éducation sexuelle égalitaire. Certaines continuent à placer sur l’épouse la responsabilité de satisfaire son mari et de préserver le foyer. D’autres utilisent l’autorité même de la tradition pour légitimer le consentement et la protection.
Le changement est plus efficace quand il ne vient pas seulement d’un dépliant extérieur. Une nacimbusa respectée peut présenter la prudence comme une compétence de femme adulte, non comme un rejet des aînées.
Le rite devient alors un lieu de dispute interne. Les femmes ne choisissent pas entre culture et droits ; elles discutent de ce que leur culture peut autoriser à dire.
Quand le musée conserve ce qui devait rester caché
Le musée Moto Moto de Mbala conserve une importante collection liée au chisungu. Des missionnaires ont d’abord rassemblé des figurines et des informations, avant que l’institution ne devienne un musée national en 1974.
La conservation sauve des objets très fragiles. Elle crée aussi un paradoxe. Un mbusa séparé du chant et exposé à tous perd la relation qui faisait son efficacité. Ce qui était montré dans une séquence contrôlée devient une pièce numérotée, photographiable et disponible au regard masculin ou étranger.
Les pratiques muséales récentes interrogent cette violence. Qui peut nommer l’objet ? Faut-il afficher toutes les explications ? Les détentrices du savoir doivent-elles décider de l’accès, même lorsque la collection appartient à une institution publique ?
Restituer ne signifie pas forcément renvoyer chaque figurine dans un village précis, parfois impossible à identifier. Cela peut commencer par restituer l’autorité d’interprétation aux femmes dont le musée avait transformé les leçons en spécimens.
L’objet n’est pas la tradition
Il serait tentant de reconnaître le chisungu à la présence d’une figurine particulière et de mesurer son authenticité à un inventaire. Mais les objets ne fonctionnent qu’au sein d’une performance. Une copie parfaite reste inerte si personne ne peut chanter son nom ni conduire l’apprentissage.
À l’inverse, une cérémonie qui remplace l’argile par un autre support peut conserver une logique essentielle : le sens se révèle progressivement, sous l’autorité d’aînées, à travers la métaphore et l’épreuve vécue.
Cette distinction protège l’enquête du folklore. Elle empêche de traiter les mbusa comme une collection d’images pittoresques et le chisungu comme un vestige destiné aux touristes.
La tradition est moins ce que l’on regarde que la relation qui apprend à regarder. Sa continuité dépend des personnes capables d’expliquer pourquoi une forme banale devient, pendant quelques heures, un savoir qu’on ne peut recevoir nulle part ailleurs.
Une argile faite pour changer de sens
Les leçons du chisungu prenaient la forme de figurines parce que l’argile réunit plusieurs qualités : elle appartient au travail des femmes, rappelle la fabrication des corps et des récipients, rend les métaphores visibles et demeure transformable.
Sa fragilité n’est pas un défaut. Elle évite que le savoir se détache entièrement de celles qui le transmettent. Une figurine peut être conservée, cassée ou refaite ; aucune ne remplace la voix de la nacimbusa.
Le chisungu n’est ni une université féministe cachée ni une machine intacte de soumission. C’est un lieu où des femmes âgées instruisent les plus jeunes à vivre dans un ordre social, et où cet ordre peut être confirmé, discuté ou infléchi.
L’énigme finale tient dans ce petit objet : il semble montrer une réponse, mais il ne livre rien à celui qui le regarde seul. Pour comprendre l’argile, il faut encore être admis dans une relation de confiance, entendre le chant et savoir à quel moment poser la question.
Petit lexique
- Chisungu / cisungu — initiation féminine associée à la puberté et au mariage, notamment chez les Bemba de Zambie.
- Mbusa — emblèmes rituels : figurines d’argile, peintures ou assemblages liés à des chants et à des enseignements.
- Nacimbusa — spécialiste ou maîtresse d’initiation ; banacimbusa au pluriel.
- Bemba — peuple et langue largement présents dans le nord de la Zambie et les régions voisines.
- Chezela — forme urbaine contemporaine de préparation matrimoniale combinant plusieurs traditions.
Repères documentaires
- 1931 — Audrey Richards observe un chisungu dans la Rhodésie du Nord coloniale.
- 1956 — publication de sa monographie devenue classique.
- 1974 — le Moto Moto Museum, auparavant missionnaire, devient musée national zambien.
- Depuis la fin du XXe siècle — multiplication de formes raccourcies, urbaines, chrétiennes ou recomposées.
- Aujourd’hui — débats sur le consentement, la santé, le secret et l’autorité des femmes sur les collections.
Sources
- Audrey I. Richards, Chisungu: A Girl’s Initiation Ceremony among the Bemba of Zambia, 1956, rééd. Routledge — description fondatrice des séquences, chants et emblèmes.
- Thera Rasing, « Female Initiation Rites as Part of Gendered Bemba Religion and Culture: Transformations in Women’s Empowerment », Zambia Social Science Journal, 2021 — transformations et autorité religieuse féminine.
- Ecloss Munsaka, « Sexual Objectification of Women in Female Initiation Rites », New Voices in Psychology, 2009 — lecture critique des rôles sexuels transmis.
- Lisa Wynn et al., « Learning to Say ‘No’ in New Chisungu Initiation Rituals », Nordic Journal of African Studies — recomposition contemporaine des enseignements.
- « Collections Management as Critical Museum Practice », University of the Arts London, 2024 — histoire et enjeux de la collection chisungu du Moto Moto Museum.