Un examen pour garder son emploi

Le 21 octobre 1972, le gouvernement militaire somalien annonce que le somali devient langue officielle et qu’il s’écrira avec un alphabet latin adapté. À partir du 1er janvier suivant, l’administration doit abandonner l’italien, l’anglais et l’arabe. Les fonctionnaires reçoivent trois mois — le délai sera ensuite prolongé — pour apprendre la nouvelle orthographe et réussir un examen. Leur emploi en dépend.

Ils n’apprennent pas une langue étrangère. La plupart parlent déjà le somali. Ils doivent apprendre à le fixer sur le papier avec des lettres dont certaines prennent une valeur inattendue : c note un son pharyngal sonore, x son correspondant sourd ; les voyelles doubles indiquent la longueur.

Pourquoi a-t-il fallu la contrainte d’un régime autoritaire pour donner une écriture officielle à l’une des grandes langues littéraires orales d’Afrique ? Parce que choisir un alphabet ne consistait pas seulement à représenter des sons. Il fallait départager religion, anticolonialisme, identités claniques, coûts d’imprimerie et ambitions d’un État qui voulait rendre la nation lisible.

Le somali n’était pas une langue « sans écriture »

L’expression revient souvent : avant 1972, le somali aurait été purement oral. Elle est trompeuse. Des érudits somaliens écrivaient en arabe depuis des siècles, notamment pour la religion, la poésie et les généalogies. Le somali lui-même pouvait être transcrit en caractères arabes selon plusieurs conventions, pratique parfois appelée wadaad writing.

À partir de la fin du XIXe siècle, linguistes, administrateurs et missionnaires utilisent aussi diverses graphies latines. Des Somaliens inventent leurs propres systèmes : l’Osmanya d’Osman Yusuf Kenadid autour de 1920, l’écriture de Borama élaborée par le cheikh Abdirahman Sheikh Nur dans les années 1930, puis le Kaddare de Hussein Sheikh Ahmed Kaddare en 1952.

La question n’est donc pas de passer miraculeusement de l’oral au texte. Il s’agit de choisir une norme commune parmi plusieurs traditions. L’oralité reste par ailleurs une technologie de mémoire extrêmement élaborée : poésie métrique, récitation, transmission des lois et des généalogies. Écrire ne remplace pas cette intelligence ; cela redistribue l’autorité entre ceux qui savent lire les nouveaux signes et les autres.

Trois alphabets, trois visions du pays

Les partisans de l’arabe invoquent l’islam, l’histoire savante et l’appartenance au monde musulman. Adapter les lettres arabes au système vocalique somali demande des conventions, mais le support bénéficie d’un immense prestige et d’un apprentissage déjà présent dans les écoles coraniques.

Les défenseurs de l’Osmanya et d’autres alphabets autochtones y voient une indépendance culturelle. Pourquoi remplacer les langues coloniales par les lettres de l’Europe ? La Somali Youth League inscrit un temps l’Osmanya dans son programme. Des machines à écrire sont même commandées en Grande-Bretagne.

Le latin dispose d’avantages matériels : machines, imprimeries et télécommunications existent déjà ; il peut relier plus facilement les systèmes scolaires hérités des colonisations britannique et italienne. Ses opposants y voient le cheval de Troie du christianisme ou de l’Occident. Un jeu de mots célèbre rapproche Laatiin de laa diin, « sans religion ».

Chaque solution possède donc une phonétique et une politique. L’alphabet national doit être techniquement efficace sans sembler appartenir à une religion, une puissance étrangère ou un clan particulier.

Les alphabets autochtones butent sur leur propre identité

L’Osmanya est une invention remarquable, capable de noter la langue et utilisée dans des correspondances, des enseignements et des publications. Son association à la famille Kenadid et à certains réseaux majeerteen devient pourtant un handicap dans un pays où l’équilibre clanique structure la politique.

L’écriture de Borama est liée à son inventeur gadabuursi ; le Kaddare à un autre savant et à d’autres appartenances. Ces associations ne signifient pas que les alphabets seraient réservés à un clan. Elles suffisent à nourrir la suspicion : adopter l’un pourrait être interprété comme consacrer le prestige de son groupe d’origine.

Le latin paraît paradoxalement plus neutre parce qu’il est étranger à tous. Cette neutralité est imparfaite : il porte l’histoire coloniale et bénéficie de l’infrastructure européenne. Mais aucun clan somalien ne peut en revendiquer la paternité exclusive.

La nation choisit ainsi un système moins « national » par son origine afin qu’il soit moins appropriable à l’intérieur.

Les gouvernements civils n’arrivent pas à décider

À l’approche puis au lendemain de l’indépendance de 1960, plusieurs commissions étudient les propositions. Les anciennes Somalie britannique et italienne ont des administrations, des écoles et des langues écrites différentes. Même les courriers entre bureaux peuvent nécessiter traduction.

Les spécialistes évaluent la fidélité phonétique, la facilité d’apprentissage, le coût des caractères et la disponibilité des livres. Plusieurs commissions recommandent une graphie latine adaptée. Les gouvernements hésitent cependant à supporter le coût politique du choix.

En 1957, un journal en transcription latine provoque une opposition telle qu’il cesse après quelques numéros. Les lettres aux journaux transforment l’orthographe en arène nationale. Une décision technique risque de perdre des soutiens religieux, nationalistes ou régionaux.

Cette incapacité montre un aspect de la démocratie : elle laisse les conflits apparaître, mais ne garantit pas qu’ils seront tranchés. En 1969, l’assassinat du président Abdirashid Ali Shermarke est suivi d’un coup d’État. Le Conseil révolutionnaire suprême de Mohamed Siad Barre dispose de ce qui manquait aux civils : la force pour clore le débat.

Une commission à qui l’on interdit de choisir

En 1971, le régime réunit vingt et un spécialistes. Parmi eux se trouvent des défenseurs des différents systèmes, dont Musa Haji Ismail Galal, Yasin Osman Kenadid, Hussein Sheikh Ahmed Kaddare et Shire Jama Ahmed.

La commission doit préparer une grammaire, un dictionnaire, des manuels et un vocabulaire moderne. Elle n’est pas officiellement chargée de sélectionner l’alphabet : le pouvoir affirme que cette décision est politique. Un détail matériel oriente pourtant le travail. Le ministère fournit des machines à écrire Olivetti, donc des claviers latins.

Les membres produisent les textes nécessaires avant l’annonce. Lorsque le régime choisit la graphie développée notamment par Shire Jama Ahmed, manuels et outils peuvent être diffusés immédiatement. Le coup de théâtre du 21 octobre repose sur des années de travail savant.

L’État présente la décision comme une rupture révolutionnaire. Il hérite en réalité de débats, manuscrits et recommandations accumulés sous les régimes précédents.

Vingt-deux consonnes, dix voyelles écrites

L’orthographe adoptée utilise vingt-deux consonnes latines et cinq lettres vocaliques, qui peuvent être doublées pour noter la longueur. Elle n’emploie ni accents ni caractères spéciaux, ce qui facilite la machine à écrire et l’imprimerie.

Quelques lettres reçoivent une valeur spécifique. C correspond approximativement au son de la lettre arabe `ayn`, x à une consonne pharyngale sourde, q à une occlusive uvulaire. Les digrammes dh, kh et sh notent d’autres consonnes. Le coup de glotte peut être représenté par l’apostrophe.

L’écriture ne note pas systématiquement le ton, alors que celui-ci peut distinguer des mots ou des fonctions grammaticales. Des difficultés d’uniformisation demeurent, ainsi que des variations dialectales, notamment entre Af-Maxaa et les variétés Maay.

La norme est assez simple pour une campagne rapide, mais elle n’est pas une photographie parfaite de toutes les façons de parler. Toute orthographe choisit ce qu’elle rend visible.

Trois mois pour somaliser l’État

Les fonctionnaires apprennent la graphie à marche forcée. Ceux qui échouent risquent leur poste. En janvier 1973, le somali remplace les langues coloniales dans les dossiers, la correspondance et une partie de l’enseignement.

L’examen accomplit plusieurs opérations. Il vérifie une compétence ; il oblige les cadres formés en italien ou en anglais à reconnaître une nouvelle autorité ; il permet au régime de présenter l’administration comme décolonisée. Le fonctionnaire qui écrit désormais en somali devient le témoin vivant de la révolution.

La contrainte réduit le temps du débat. Elle favorise aussi une transformation que beaucoup réclamaient depuis des décennies. L’efficacité du régime ne doit donc être ni célébrée sans réserve ni niée : une décision culturellement émancipatrice peut être imposée par un pouvoir non démocratique.

Le paradoxe est au cœur de l’enquête. Le droit d’administrer dans sa langue arrive sous la forme d’un ultimatum.

« Si tu sais, enseigne »

En mars 1973 commence une campagne urbaine d’alphabétisation. Son mot d’ordre, souvent traduit par « Si tu sais, enseigne ; si tu ne sais pas, apprends », transforme chaque personne alphabétisée en éducateur potentiel. Fonctionnaires, enseignants, policiers et militaires donnent des cours après leur travail.

En 1974, le programme se déplace vers les campagnes. Les écoles secondaires ferment pendant plusieurs mois et des milliers d’élèves et d’enseignants rejoignent les communautés rurales et nomades. Ils emportent tableaux, cahiers, manuels et parfois services sanitaires ou formulaires statistiques.

La scène renverse les hiérarchies. Des jeunes urbains enseignent des lettres à des éleveurs qui connaissent mieux qu’eux les pâturages, la poésie et l’histoire locale. Les rapports officiels soulignent que l’apprentissage fonctionne dans les deux sens : les volontaires recueillent récits, vocabulaire et données.

Mais la campagne reste une mobilisation étatique. Elle diffuse aussi le vocabulaire, les slogans et la présence du régime jusque dans les campements.

Le chiffre d’un million doit être manié avec prudence

Le gouvernement affirme que plus d’un million de personnes deviennent alphabètes en deux ans et que le taux passe d’environ 5 % à plus de 50 %. Des études reprennent des estimations de 55 %, voire 60 à 70 %.

L’ampleur de la campagne est incontestable. La précision des chiffres l’est moins. Que signifie « alphabétisé » après quelques mois ? Lire une phrase, écrire son nom, comprendre un document administratif ? Les évaluations proviennent en grande partie d’un État qui veut démontrer son succès.

La sécheresse de 1974-1975 perturbe également le programme et déplace des populations pastorales. Sans pratique régulière, une compétence récemment acquise peut se perdre. Les estimations internationales ultérieures restent bien plus basses que les proclamations révolutionnaires.

La bonne question n’est donc pas de choisir entre triomphe et mensonge. Le pays a réellement créé en quelques années des lecteurs, des manuels et une administration somalie ; il n’a pas aboli durablement tous les obstacles à l’éducation.

L’alphabet fabrique des mots nouveaux

Écrire la science, le droit et la politique exige un vocabulaire. La commission cherche dans les racines somalies plutôt que d’importer automatiquement des termes italiens, anglais ou arabes. Ce travail, eray-bixin, crée ou stabilise des mots.

Le terme kacaan, révolution, est relié au verbe « se lever ». Fal, le verbe grammatical, vient d’une racine signifiant agir ou faire. La modernisation linguistique ne consiste donc pas à habiller des concepts étrangers ; elle utilise les ressources internes de la langue.

Ces choix orientent la pensée. Un mot nouveau peut rendre un programme accessible, mais aussi imposer la définition officielle d’une idée. Dictionnaires et manuels deviennent des instruments politiques aussi puissants qu’un décret.

La révolution des lettres est également une révolution des catégories.

La grande Somalie apparaît entre les lignes

Le somali est parlé au-delà des frontières de la République : à Djibouti, en Éthiopie et au Kenya. L’orthographe commune peut rapprocher des populations séparées par les découpages coloniaux. Elle soutient ainsi l’idéal d’une nation culturelle plus vaste que l’État.

Le régime de Siad Barre utilise cette unité linguistique dans son projet pansomalien. Après 1972, les textes, affiches et campagnes donnent une forme visible au peuple somali, y compris hors des frontières. La guerre de l’Ogaden contre l’Éthiopie en 1977-1978 montrera le versant militaire de cette ambition.

L’alphabet n’entraîne pas la guerre, et ses usagers ne partagent pas tous le projet du régime. Il fournit néanmoins une infrastructure symbolique : les mêmes lettres permettent d’imaginer une communauté transfrontalière.

Une écriture peut décoloniser l’administration tout en servant une politique expansionniste.

Ce qui survit au régime

Siad Barre est renversé en 1991 et l’État central s’effondre. Les institutions, écoles et imprimeries sont détruites ou dispersées. L’orthographe de 1972 demeure pourtant la norme dominante dans la Somalie fédérale, au Somaliland, à Djibouti et dans la diaspora.

Ordinateurs et téléphones renforcent l’avantage initial du latin : aucun clavier rare n’est nécessaire. Les Somaliens écrivent messages, poésie, journalisme et débats politiques à travers le monde. Les pratiques numériques développent aussi abréviations, mélanges de langues et conventions moins strictes.

Les alphabets autochtones n’ont pas disparu de la mémoire. Des chercheurs et associations numérisent l’Osmanya, le Borama et le Kaddare. Les préserver ne signifie pas nécessairement remplacer la norme actuelle ; cela restitue la pluralité effacée par le récit officiel.

La victoire du latin fut complète dans l’usage administratif, pas dans l’histoire des possibles.

La langue était connue, l’État ne l’était pas encore

Pourquoi les fonctionnaires ont-ils eu trois mois pour apprendre leur propre langue ? Parce qu’ils savaient la parler, mais que l’administration avait été construite dans d’autres écritures. Changer de langue officielle exigeait de refaire formulaires, machines, habitudes et hiérarchies.

Le délai spectaculaire prouvait la puissance du régime. Il transformait une revendication ancienne en test de loyauté. Il ouvrait l’État aux locuteurs tout en fermant brutalement le débat sur la forme des lettres.

L’enquête conduit donc à une réponse double. En 1972, la Somalie ne donne pas une écriture à une langue muette ; elle choisit, parmi plusieurs écritures, celle qu’un État peut reproduire le plus vite. Les fonctionnaires n’apprennent pas à être Somaliens. Ils apprennent comment le gouvernement veut désormais voir le somali.

Petit lexique

  • Af-Soomaali : nom somali de la langue somalie.
  • Orthographe : ensemble de conventions utilisées pour représenter une langue par écrit.
  • Osmanya : alphabet créé par Osman Yusuf Kenadid au début du XXe siècle pour écrire le somali.
  • Wadaad writing : appellation donnée à des pratiques de transcription du somali en caractères arabes par des érudits religieux.
  • Eray-bixin : travail de création et de normalisation de termes somalis pour de nouveaux domaines.
  • Af-Maxaa / Maay : grands ensembles de variétés somalies ; la norme officielle s’appuie principalement sur l’Af-Maxaa.

Repères documentaires

  • La loi no 60 du 21 octobre 1972 adopte officiellement l’écriture latine adaptée au somali.
  • Le 1er janvier 1973, le somali remplace l’anglais, l’italien et l’arabe dans l’administration.
  • La campagne urbaine commence en 1973 ; la phase rurale et nomade mobilise massivement élèves, enseignants et fonctionnaires en 1974-1975.
  • Les statistiques de réussite proviennent souvent du gouvernement révolutionnaire et doivent être comparées aux estimations ultérieures.

Sources

  • République démocratique somalie, loi no 60, « Official Script for the Somali Language », 21 octobre 1972 : https://arcadia.sba.uniroma3.it/handle/2307/26432
  • B. W. Andrzejewski, « The Development of a National Orthography in Somalia and the Modernization of the Somali Language » : https://arcadia.sba.uniroma3.it/bitstream/2307/5818/1/The%20development%20of%20a%20national%20orthography%20in%20Somalia%20and%20the%20modernization%20of%20the%20Somali%20language.pdf
  • Safia Aidid, « Revolution of Letters », American Historical Review, vol. 131, no 3, 2026 : https://academic.oup.com/ahr/article/131/3/891/8287790
  • Mauro Tosco, « Somali Writings », Afrikanistik-Aegyptologie-Online, 2010 : https://doi.org/10.18716/ojs/aaeo/2010_3542
  • Banque mondiale, Somalia — Education and Training Sector, annexe sur la campagne nationale d’alphabétisation, 1976 : https://documents1.worldbank.org/curated/en/913531468113355402/pdf/multi-page.pdf
  • Ali A. Abdi, « Education in Somalia: History, Destruction, and Calls for Reconstruction », Comparative Education, 1998 : https://somali.wdfiles.com/local--files/readings/Abdi1998.pdf