Quarante-huit heures entre deux présidents

Au matin du 18 février 1964, Libreville se réveille avec un nouveau pouvoir. Un groupe de jeunes officiers a arrêté le président Léon M’ba, occupé la radio et annoncé la formation d’un gouvernement provisoire confié à Jean-Hilaire Aubame. Le coup d’État a presque réussi sans combat.

Le lendemain, des avions français déposent des soldats venus de Dakar et de Brazzaville. Les putschistes résistent autour du camp Baraka. Il y a des morts. Le 20 février, M’ba est de retour à la présidence. La République gabonaise, indépendante depuis moins de quatre ans, vient de découvrir qu’un chef d’État renversé peut être restauré par l’ancienne puissance coloniale avant même que la nouvelle autorité ait eu le temps de s’installer.

Pourquoi Paris a-t-il agi si vite ? Pour respecter un accord de défense, protéger des ressortissants, sauver un allié, défendre des intérêts stratégiques — ou rappeler qui décidait encore ? L’opération tient dans deux jours ; ses raisons plongent dans tout le système de la décolonisation française.

Un président qui avait fermé le jeu

Léon M’ba n’était pas seulement la victime innocente d’une caserne ambitieuse. Ancien chef de gouvernement devenu premier président du Gabon indépendant, il concentrait progressivement le pouvoir. Son affrontement avec Jean-Hilaire Aubame, ancien allié et figure politique importante, avait durci le régime.

À la fin de 1963, M’ba dissout l’Assemblée nationale. Il modifie les conditions de candidature et pousse vers une liste commune dominée par son parti. Plusieurs adversaires estiment que les élections prévues ne laisseront plus de véritable choix. Dans la petite armée gabonaise, des officiers subalternes décident d’intervenir.

Dans la nuit du 17 au 18 février, ils arrêtent le président et plusieurs responsables sans déclencher de massacre. M’ba lit à la radio une déclaration de démission. Les insurgés ne cherchent pas à installer une junte durable : ils invitent Aubame à diriger un gouvernement civil provisoire et promettent des élections.

Cette apparence légaliste n’efface pas le coup d’État. Elle explique cependant pourquoi une partie de la population ne se soulève pas spontanément pour sauver M’ba. À Paris, l’événement n’est pas interprété comme une simple alternance rendue nécessaire par l’autoritarisme. Il menace un ordre régional tout juste construit.

L’indépendance avec des clauses de retour

En 1960, la France accorde l’indépendance à ses anciennes colonies d’Afrique équatoriale et occidentale tout en signant des accords de coopération et de défense. Des bases, des conseillers, des liaisons militaires et des procédures d’assistance maintiennent une capacité d’intervention exceptionnelle.

Le Gabon occupe une place privilégiée dans ce dispositif. Sa population est peu nombreuse, son territoire riche en ressources, ses dirigeants proches de Paris et sa position utile sur la façade atlantique de l’Afrique centrale. Des entreprises françaises exploitent le bois, le manganèse et bientôt le pétrole ; l’uranium de Mounana alimente un secteur stratégique.

Il serait trop simple d’affirmer qu’un avion a décollé « pour le pétrole ». En 1964, les intérêts sont mêlés : sécurité des Français présents, crédibilité des accords, stabilité d’un allié, accès aux ressources et crainte qu’un putsch en encourage d’autres. Ce qui frappe n’est pas l’existence d’un motif unique, mais la certitude française d’avoir qualité pour trancher.

À Paris, la décision avant le débat

L’Élysée de Charles de Gaulle est informé très tôt. Jacques Foccart, secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches, entretient des relations directes avec les présidences du continent. L’appareil français dispose d’informations, de plans et de forces à proximité. Le temps politique se compte en heures.

Les autorités affirment que l’intervention répond à une demande gabonaise conforme aux accords. Mais qui peut appeler au secours lorsque le président est prisonnier et que le nouveau gouvernement contrôle la capitale ? Le vice-président Paul-Marie Yembit est conduit hors du Gabon par un avion français afin d’authentifier une requête d’assistance.

Cette séquence nourrit une question jamais tout à fait dissipée : l’appel a-t-il déclenché l’intervention ou a-t-il surtout fourni sa forme juridique à une décision déjà prise ? Les sources contemporaines confirment la demande signée ; elles montrent également que Paris cherchait avec urgence l’autorité capable de la signer.

Les avions franchissent les frontières

Les premiers renforts arrivent de Brazzaville et de Dakar. La France possède alors un réseau régional permettant de déplacer rapidement parachutistes et troupes aéroportées. Le Gabon n’a pas de force en mesure de soutenir longtemps un affrontement avec eux.

Le point dur est le camp Baraka, près de Libreville. L’assaut français dans la nuit du 18 au 19 février rencontre une résistance plus forte que prévu. Deux militaires français sont tués ; les bilans du côté gabonais varient selon les sources, plusieurs dizaines de morts étant évoquées. L’opération qui devait rétablir la légalité transforme un coup presque sans effusion de sang en combat meurtrier.

M’ba est retrouvé à Lambaréné. Le 20 février, il regagne Libreville. Les membres du gouvernement provisoire sont arrêtés. En termes militaires, la mission est terminée avec une efficacité spectaculaire. En termes politiques, elle commence seulement à produire ses effets.

Quelle légalité avait été sauvée ?

Paris présente son action comme la défense d’un chef d’État constitutionnel contre des mutins. L’argument possède une cohérence : accepter chaque putsch aurait rendu fragiles tous les gouvernements nouvellement indépendants. Les accords permettaient une assistance et M’ba demeurait le président reconnu internationalement.

Mais cette légalité était déjà abîmée par la dissolution de l’Assemblée et le verrouillage électoral. La France ne rétablit pas un arbitre neutre ; elle remet au pouvoir un allié engagé dans une dérive autoritaire. Elle ne demande pas aux Gabonais de confirmer leur choix avant d’envoyer des soldats.

L’opération révèle ainsi une différence entre légalité institutionnelle et souveraineté populaire. La première peut être invoquée en quelques heures grâce à une signature. La seconde aurait exigé du temps, des élections crédibles et la possibilité d’un résultat déplaisant pour l’ancienne métropole.

Jean-Hilaire Aubame, président d’un jour

Aubame n’avait pas préparé le coup selon les éléments disponibles. Les militaires vinrent le chercher après avoir neutralisé M’ba et lui demandèrent de prendre la tête du gouvernement. Il accepta. Ce choix suffit à le faire condamner lorsque le régime fut restauré.

Son procès, avec celui des officiers, eut lieu à Lambaréné. M’ba demanda des sanctions sévères. Aubame reçut une peine de travaux forcés et l’exil intérieur ; d’autres furent condamnés à mort, même si toutes les sentences ne furent pas exécutées.

L’épisode illustre la brutalité de ces quarante-huit heures : un homme peut passer d’opposant à chef de gouvernement, puis de chef de gouvernement à prisonnier, sans qu’aucune institution gabonaise ait eu le temps d’examiner la transition. La vitesse française n’a pas seulement restauré M’ba ; elle a fermé l’hypothèse que le coup débouche sur un nouvel arbitrage politique.

Le silence relatif de Libreville

Les récits français insistèrent sur le faible soutien populaire aux insurgés. Mais le retour de M’ba ne provoqua pas davantage une mobilisation nationale massive en sa faveur avant l’arrivée des troupes. La capitale observa, attendit, puis s’adapta au vainqueur.

Ce silence peut signifier prudence plutôt qu’indifférence. Les habitants ne savaient pas si les unités restées fidèles combattraient, si la France interviendrait ni quelle répression suivrait. Dans un État récent où l’armée, l’administration et les partis restaient étroitement imbriqués avec les réseaux coloniaux, descendre dans la rue exposait sans garantir d’influer.

La population apparaît donc comme le grand absent des décisions prises en son nom : les officiers déposent le président, un opposant accepte de gouverner, Paris le renverse et l’ancien président revient. Chacun affirme sauver le Gabon ; aucun ne consulte les Gabonais.

Le précédent togolais

Un an plus tôt, en janvier 1963, le président togolais Sylvanus Olympio avait été tué lors du premier coup d’État militaire de l’Afrique subsaharienne indépendante. La France n’était pas intervenue pour le rétablir. La comparaison rend le choix gabonais encore plus révélateur.

Tous les présidents africains ne bénéficiaient pas de la même protection. Olympio cherchait à réduire certains liens avec Paris ; M’ba, lui, incarnait une coopération étroite. Les situations militaires différaient, mais le contraste adressait un message : l’assistance française n’était pas une règle automatique contre les coups. Elle dépendait aussi de la relation politique.

Cette sélectivité allait devenir une caractéristique de la politique africaine française. Les principes — stabilité, légalité, protection — fournissaient un vocabulaire constant ; leur application variait selon les régimes et les intérêts.

Un allié désormais dépendant

Après son retour, Léon M’ba règne sous une protection française devenue visible. Sa santé se dégrade. Autour de lui monte Albert-Bernard Bongo, jeune directeur de cabinet puis vice-président. Lorsque M’ba meurt à Paris en novembre 1967, Bongo lui succède conformément au dispositif institutionnel préparé.

La France n’a pas créé à elle seule le futur régime gabonais, mais l’intervention de 1964 en sécurise le corridor. Elle montre aux élites qu’un pouvoir proche de Paris peut être sauvé militairement et que sa succession intéresse directement l’Élysée. Omar Bongo restera président jusqu’en 2009, au centre d’un réseau d’influences politiques, militaires et économiques que l’on désignera plus tard sous le nom de « Françafrique ».

Il faut éviter de lire 1964 comme si tout l’avenir était déjà écrit. Pourtant, l’opération rend certaines trajectoires beaucoup plus probables : présidence forte, opposition contenue, coopération militaire durable et accès privilégié des intérêts français.

Les ressources derrière le drapeau

Le Gabon exportait du manganèse et du bois ; l’exploitation pétrolière prenait de l’ampleur ; l’uranium de Mounana avait une valeur stratégique pour la France nucléaire. À cela s’ajoutaient les entreprises, les ressortissants et la position géographique.

Ces intérêts ne doivent pas être transformés en télécommande occulte expliquant chaque ordre. Les archives montrent aussi une obsession de crédibilité. Si un petit groupe d’officiers pouvait renverser impunément le partenaire le plus fidèle, que valaient les accords français auprès des autres présidents ? L’intervention protégeait un système dont les matières premières formaient une composante, pas l’unique secret.

Le résultat concret fut néanmoins économique autant que politique : aucune nouvelle autorité n’eut l’occasion de renégocier les rapports avec Paris. Restaurer la continuité de l’État signifia restaurer la continuité des contrats, des bases et des interlocuteurs.

Une opération longtemps racontée comme une évidence

Dans les récits officiels français, l’affaire fut longtemps réduite à une assistance rapide et réussie. Ce cadrage transforme le Gabon en lieu d’application d’une décision juridique : un président appelle, un allié répond. Il atténue la fabrication de l’appel, la violence de l’assaut et la fragilité démocratique du régime sauvé.

Dans une lecture inverse, toute l’opération serait un complot français prémédité. Les sources ne permettent pas de dire que Paris organisa le putsch pour justifier son retour. Les officiers gabonais avaient leurs propres motifs. L’ingérence la mieux documentée ne réside pas dans la naissance du coup, mais dans son annulation militaire.

L’enquête gagne à conserver cette différence. Elle montre un pays qui possède formellement sa souveraineté et une ancienne métropole qui détient encore les avions, les bases, les hommes et les procédures capables de choisir l’issue.

Qui avait besoin de qui ?

M’ba avait besoin de la France pour retrouver son palais. La France avait besoin de M’ba pour prouver que son architecture africaine fonctionnait. L’un reçut des soldats ; l’autre conserva un allié et la crédibilité de son réseau.

Cette dépendance n’était pas égale. Un président pouvait demander l’assistance, mais Paris décidait d’y répondre, avec quels moyens et dans quel délai. Lorsque la signature nécessaire manqua, on alla la chercher. La souveraineté gabonaise demeurait proclamée ; sa défense était interprétée depuis l’Élysée.

Pourquoi la France a-t-elle remis un président déchu dans son palais en quarante-huit heures ? Parce que laisser le coup réussir aurait menacé beaucoup plus qu’un homme : un ensemble d’accords, d’intérêts et de certitudes forgé au moment des indépendances. En restaurant M’ba, Paris ne remonta pas officiellement le drapeau colonial. Il montra qu’il conservait la clé de la porte.

Petit lexique

  • Léon M’ba — premier président du Gabon, renversé puis rétabli en février 1964.
  • Jean-Hilaire Aubame — opposant nommé à la tête du gouvernement provisoire par les putschistes.
  • Paul-Marie Yembit — vice-président gabonais dont la signature servit à formaliser la demande d’intervention.
  • Jacques Foccart — responsable des affaires africaines à l’Élysée sous Charles de Gaulle.
  • Camp Baraka — installation militaire de Libreville où eut lieu le principal combat de l’intervention.
  • Françafrique — terme désignant les réseaux politiques, économiques et militaires reliant la France à ses anciennes colonies africaines.

Repères documentaires

  • 17 août 1960 — indépendance du Gabon.
  • 1961 — Léon M’ba devient président de la République.
  • Nuit du 17 au 18 février 1964 — arrestation de M’ba et proclamation d’un gouvernement provisoire.
  • 18–19 février 1964 — arrivée puis assaut des troupes françaises.
  • 20 février 1964 — retour de M’ba à Libreville.
  • 1964 — procès de Lambaréné et condamnation des responsables.
  • 28 novembre 1967 — mort de M’ba ; Albert-Bernard Bongo lui succède.

Sources

  • Keesing’s Contemporary Archives, « Gabon: Military Coup and French Intervention » — chronologie contemporaine détaillée du coup, de la demande d’assistance et de l’intervention.
  • Le Monde, « M. Léon M’ba a regagné Libreville », 21 février 1964 — récit contemporain du retour et premiers bilans.
  • Douglas A. Yates, The Rentier State in Africa: Oil Rent Dependency and Neocolonialism in the Republic of Gabon, Africa World Press, 1996 — économie politique des relations franco-gabonaises.
  • François Gaulme, « Le Gabon et son ombre », Cahiers d’études africaines — mise en perspective de la construction politique gabonaise et du rôle français.
  • « The Dynastic Republic of Gabon », Cahiers d’études africaines — succession, pouvoir présidentiel et héritage de l’intervention de 1964.