Un matin, dans le quartier Karadjé de Niamey, une femme maouri entre chez une voisine peule avec un balai.
Elle ne demande pas la permission. Elle commence à balayer la cour.
Quelques secondes plus tard, la maîtresse de maison lui tend des pièces de monnaie. La visiteuse a fourni un travail dont personne n’avait besoin, sur un sol qui n’attendait pas nécessairement son balai. Pourtant, le paiement est dû.
La scène, racontée par Fati Amadou au journal nigérien Le Sahel, porte un nom : shaara en hausa, haabuyan en zarma. Les « frais du balayage » peuvent aussi être payés en noix de cola, en volaille ou par un autre présent. Ils sont réclamés entre cousins à plaisanterie, généralement accompagnés de mots suffisamment taquins pour qu’une personne étrangère à la relation puisse se demander si une dispute vient de commencer.
Elle est en réalité impossible.
Les deux femmes appartiennent à des communautés liées par une parenté particulière. Elles peuvent se moquer l’une de l’autre, réclamer un cadeau, exagérer une dette, mettre en scène l’avarice de l’adversaire et repartir en riant. Mais si l’une d’elles a réellement besoin d’aide, l’autre ne peut plus jouer.
Elle doit répondre.
Au Niger, certaines insultes ne sont donc pas le contraire de la solidarité. Elles en sont la partie audible.
Pourquoi faut-il insulter celui qu’on a le devoir d’aider ?
Un cousin que l’on rencontre pour la première fois
La traduction « cousinage à plaisanterie » peut induire en erreur. Elle semble désigner des parents qui se connaissent depuis l’enfance et s’autorisent quelques familiarités lors des réunions de famille.
La pratique va beaucoup plus loin.
Elle relie des cousins croisés au sein d’une parenté, mais aussi des familles, des villages, des groupes professionnels, des clans et des communautés ethnolinguistiques. Deux personnes qui ne se sont jamais vues peuvent découvrir qu’elles sont parentes à plaisanterie en apprenant leur origine, leur groupe ou parfois leur nom.
Au Niger, les réseaux varient selon les régions et les histoires locales. Des relations sont notamment documentées entre Zarma-Songhay et Touaregs, entre plusieurs groupes hausa, entre Peuls, Maouris et Kanuri, entre villages voisins ou entre sous-groupes d’une même communauté. Il ne s’agit pas d’un grand tableau national où chaque Nigérien posséderait un adversaire officiel et immuable.
Les liens se chevauchent.
Une personne peut entrer dans plusieurs relations selon la situation. Une alliance connue dans la région de Dosso n’aura pas nécessairement la même origine, la même intensité ou les mêmes plaisanteries qu’une autre à Téra, dans le Zarmaganda ou à Niamey.
La première règle consiste donc à reconnaître qui a le droit de jouer.
Un inconnu ordinaire qui lance une injure reste un inconnu qui lance une injure. Le cousin plaisant, lui, ouvre une relation déjà préparée par les générations précédentes. Avant même de connaître son prénom, il se présente comme le descendant d’une promesse.
Avant la plaisanterie, quelqu’un a partagé son eau
Les origines racontées pour ces alliances ne forment pas une histoire unique.
Certaines remontent à un mariage. D’autres à une cohabitation entre populations venues s’installer sur le même territoire, à une alliance militaire, à la fin d’une guerre, à un accueil offert à des migrants ou à une assistance reçue dans un moment critique. Le groupe aidé ne rembourse pas seulement celui qui l’a secouru : leurs descendants héritent d’une obligation réciproque.
Alassane Hassimi rapporte un récit particulièrement éclairant dans l’espace songhay-zarma-dandi.
Vers 1750, des Peuls Gnibangankobé et des Zarma Sabiri se rencontrent à Dosso. Des mariages les rapprochent. Une vieille femme peule aurait aussi donné son lait à un jeune Sabiri, créant entre les groupes une parenté qui ne repose plus seulement sur le sang transmis à la naissance.
Autour d’un puits, ils jurent de ne plus se tromper et de se porter assistance en toute circonstance. Le côté sud du puits est réservé aux Peuls, le côté nord aux Sabiri. Plus tard, même pendant les guerres, les deux groupes évitent de tirer l’un sur l’autre.
L’eau est partagée.
La guerre trouve une limite.
La plaisanterie viendra maintenir cette limite dans la vie ordinaire.
Un autre récit relie deux villages, Dareki et Tibbo, confrontés au manque de nourriture au XIXe siècle. Les uns doivent fournir la pâte, les autres la sauce, chacun à son tour. La répartition finit par provoquer un désaccord — et ce désaccord devient lui-même la matière d’un cousinage plaisant transmis aux descendants.
Il n’est pas toujours possible de séparer précisément l’événement historique du récit reconstruit autour de lui. Mais la vérité du pacte, pour ceux qui en héritent, ne dépend pas d’un acte conservé dans des archives.
Elle dépend de l’amana : la confiance, la parole confiée, l’engagement qu’il serait dangereux et honteux de trahir.
L’insulte n’est pas libre : elle est attachée
Une parenté à plaisanterie ne suspend pas toutes les règles de respect.
Elle les remplace momentanément par d’autres.
Les cousins peuvent s’accuser de gourmandise, d’avarice, de paresse, d’avoir perdu leur bétail ou d’être les serviteurs de l’autre. Ils grossissent les différences qui leur sont familières et prétendent que l’adversaire doit tout ce qu’il possède à la générosité de leurs ancêtres. Le partenaire répond. L’excès appelle un excès plus habile.
Dans une autre relation, les mêmes paroles pourraient humilier ou provoquer une bagarre. Ici, elles sont neutralisées par quatre limites.
Il faut d’abord que le lien existe. Il faut ensuite que les deux partenaires puissent reconnaître le registre du jeu. La moquerie doit rester réciproque. Enfin, l’alliance interdit que l’hostilité jouée devienne une hostilité réelle.
Le cousin n’a donc pas reçu l’autorisation de blesser sans conséquence.
Il a reçu l’obligation de rendre inoffensifs des mots qui, ailleurs, pourraient faire mal.
Cette distinction explique le rire. Celui qui est visé ne rit pas nécessairement parce que la formule est douce. Il rit parce qu’il reconnaît l’espace dans lequel elle vient d’être prononcée et parce qu’il sait qu’il possède le droit de riposter.
Le rire signifie : notre pacte tient toujours.
Celui qui vous traite d’avare peut réclamer vos biens
L’échange ne s’arrête pas aux paroles.
L’UNESCO indique que les partenaires doivent s’entraider et mutualiser leurs biens. Dans les pratiques quotidiennes, un cousin peut réclamer de la nourriture, un petit présent ou s’emparer théâtralement d’un objet en invoquant la relation. Le propriétaire proteste, accuse l’autre d’être un voleur sans dignité, puis laisse souvent partir le bien ou négocie son retour dans une nouvelle salve de plaisanteries.
Le shaara ou haabuyan rend cette prétention visible.
Le balai transforme la visiteuse en travailleuse pendant quelques secondes. Puisque la cour a été balayée, il faut payer. Tout le monde sait que la valeur du geste ne réside pas dans la poussière déplacée. La cousine vient éprouver le lien : a-t-elle encore le droit d’entrer, de plaisanter et de recevoir quelque chose de cette maison ?
Selon les descriptions, ces visites se concentrent durant certaines périodes du calendrier. Le dossier de l’UNESCO mentionne le premier mois lunaire ; des témoignages recueillis à Niamey les situent aussi après la Tabaski. Cette variation rappelle qu’il ne s’agit pas d’une cérémonie nationale réglée partout par la même horloge.
Le paiement, lui, accomplit quelque chose de très ancien.
Il rappelle qu’un ancêtre a autrefois donné du lait, partagé un puits, offert l’hospitalité ou épargné un adversaire. Les pièces déposées dans la main de la femme au balai ne règlent pas une prestation ménagère.
Elles acquittent quelques secondes d’une dette impossible à solder.
Le droit de rire devient un devoir de vérité
L’aide matérielle n’est qu’une partie du contrat.
Les cousins ont aussi, selon la formulation retenue par l’UNESCO, le devoir de se dire la vérité.
Cette obligation donne à la plaisanterie une portée que la simple convivialité n’aurait pas. Parce qu’il parle depuis une position autorisée, le cousin peut signaler une conduite excessive, dénoncer une avarice réelle ou rappeler à quelqu’un ses responsabilités sans adopter le ton d’un accusateur.
Le rire fait entrer la critique dans la maison.
Il peut également réduire provisoirement les distances d’âge, de statut et de pouvoir. Une personne plus jeune ou socialement moins élevée obtient un accès verbal qu’elle n’aurait pas dans la hiérarchie ordinaire. Elle ne renverse pas cette hiérarchie ; elle ouvre à l’intérieur d’elle un passage protégé.
Mais toute critique prononcée en plaisantant n’est pas automatiquement courageuse ni juste. Le registre peut aussi servir à éviter une conversation sérieuse, à répéter des stéréotypes ou à maintenir quelqu’un dans la place que le groupe lui assigne.
La plaisanterie crée une possibilité de vérité.
Elle ne garantit pas que cette possibilité sera bien utilisée.
Quand deux hommes se disputent, le cousin change la scène
Supposons qu’une transaction au marché tourne mal.
Les voix montent. Chacun commence à défendre son honneur devant les témoins. À mesure que la foule se forme, céder devient plus difficile : reconnaître son tort donnerait l’impression d’avoir été vaincu.
Un parent à plaisanterie intervient.
Il ne commence pas nécessairement par examiner les faits. Il attaque l’identité théâtrale que chacun vient de construire. L’homme qui se présente comme une victime redoutable redevient le fameux gourmand incapable de surveiller son propre repas. Son adversaire découvre qu’il descend évidemment de gens qui ne savent pas compter. Les témoins rient. Les protagonistes peuvent rire à leur tour sans perdre entièrement la face.
Le conflit vient de changer de registre.
La plaisanterie n’a peut-être pas déterminé qui devait de l’argent à qui. Elle a créé la sortie qui permettra d’en discuter.
La relation impose ensuite une limite : entre cousins, le différend doit se régler pacifiquement. L’allié peut intercéder, porter une demande, obtenir des excuses ou ramener l’un des hommes vers une parole qu’il refusait d’entendre lorsqu’elle venait directement de son adversaire.
Ce pouvoir ne repose pas sur la neutralité.
Le cousin médiateur est précisément quelqu’un qui a le droit de ne pas être neutre, de se moquer et de rappeler une obligation héritée. Sa partialité ritualisée devient une voie de passage entre deux positions bloquées.
Une plaisanterie ne remplace ni la justice ni la paix
Il serait séduisant de présenter la parenté à plaisanterie comme le secret grâce auquel le Niger aurait résolu tous les conflits entre ses communautés.
Ce serait lui demander davantage qu’elle ne peut donner.
L’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan rappelle qu’elle rend effectivement certaines relations quotidiennes plus détendues et peut étouffer provisoirement des tensions bénignes. Elle ne résout pas à elle seule un conflit portant sur des terres, des violences, une domination politique ou des ressources rares. Le rire peut ouvrir la discussion ; il ne remplace ni l’établissement des faits, ni la réparation, ni la justice.
Une résolution « entre cousins » peut même devenir injuste si elle force une personne lésée à renoncer à ses droits pour préserver l’apparence de l’entente. Aucun pacte ancestral ne devrait empêcher le recours aux soins, à la protection ou aux institutions lorsqu’une violence a été commise.
La pratique ne supprime pas davantage les préjugés.
Elle joue avec eux. Tant que les partenaires contrôlent ensemble le jeu, le stéréotype peut devenir une balle que l’on se renvoie. Lorsque la réciprocité disparaît ou que le public ne connaît plus le code, la même parole peut redevenir une humiliation.
Le cousinage est puissant parce qu’il est situé.
Le transformer en remède universel le rendrait méconnaissable.
Quand l’État met le rire sur une scène
En 2014, les pratiques et expressions de la parenté à plaisanterie au Niger ont été inscrites sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Cette reconnaissance attire l’attention sur une transmission fragile. À Niamey, certains observateurs disent le balayage rituel moins fréquent qu’autrefois. Les jeunes peuvent connaître les plaisanteries sans plus savoir quel pacte leur donne sens. La mobilité, les réseaux sociaux et les nouvelles sensibilités déplacent aussi les frontières entre la familiarité admise et l’offense.
Mais protéger une pratique vivante comporte un autre risque : la figer.
Les gouvernements, les associations et les médias présentent volontiers le cousinage comme le « ciment » naturel d’une nation multiculturelle. Des semaines culturelles, des spectacles et des discours officiels le mettent en scène. Cécile Canut et Étienne Smith ont montré comment cette célébration peut fabriquer une tradition nationale plus propre et plus uniforme que les échanges réels.
Dans la rue, la relation est mobile, négociée, parfois ambiguë. Sur une estrade, elle risque de devenir une suite de costumes et de slogans sur la paix.
Or sa force tient précisément à ce qu’elle peut surgir sans programme : dans une cour, au bureau, près d’un point d’eau, pendant un mariage, aux funérailles ou entre deux personnes qui viennent seulement de décliner leur identité.
Le patrimoine n’est pas la plaisanterie que l’on regarde.
C’est le droit de répondre que l’on continue de transmettre.
Alors, pourquoi faut-il insulter celui qu’on a le devoir d’aider ?
Parce que l’insulte éprouve publiquement la solidité d’une alliance que les ancêtres ont conclue dans des circonstances autrement plus graves.
Ils ont partagé l’eau, donné leur lait, accueilli un étranger, échangé des enfants par le mariage, combattu ensemble ou décidé de ne plus se faire la guerre. Leurs descendants n’ont pas assisté à cette scène fondatrice. Pour savoir si la parole les lie encore, ils la rejouent sous une forme légère et risquée : l’un provoque, l’autre répond, aucun ne frappe, tous deux rient.
La moquerie ne nie pas la différence.
Elle l’exagère jusqu’à ce qu’elle cesse d’être une frontière infranchissable.
Puis la dette véritable réapparaît. Celui que l’on vient de traiter d’avare doit donner. Celui que l’on accuse de toutes les paresses doit venir aider. Celui que l’on a couvert de ridicule reçoit en retour une parole que les autres n’oseraient pas prononcer.
Dans la cour de Karadjé, le balai ne nettoyait presque rien.
Il vérifiait qu’un chemin restait ouvert entre deux maisons.
L’insulte fait rire parce que, derrière elle, une promesse interdit de faire mal.
Repères documentaires
- UNESCO, « Pratiques et expressions de la parenté à plaisanterie au Niger », inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, 2014 — obligations réciproques, contextes de pratique et transmission.
- Alassane Hassimi, « Pactes sociaux et régulation des relations intergroupes dans l’espace songhay-zarma-dandi », Mu Kara Sani, n° 42, 2025 — origines historiques et orales des pactes, alliance autour du puits et réseaux entre groupes et villages.
- ONEP Niger, « Le “Shaara ou habouyan” entre cousins à plaisanterie », Le Sahel, 2021 — témoignage de Niamey, balayage symbolique et cadeaux.
- Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Les conflits de proximité et la crise de la démocratie au Niger », Cahiers d’études africaines, 2017 — parenté familiale, extension des relations plaisantes et limites de leur pouvoir pacificateur.
- Cécile Canut et Étienne Smith, « Pactes, alliances et plaisanteries. Pratiques locales, discours global », Cahiers d’études africaines, 2006 — histoire des analyses anthropologiques et critique de la patrimonialisation politique.
- Studio Kalangou, « Le rôle du cousinage à plaisanterie dans la cohésion sociale et la consolidation de la paix au Niger », 2021 — forum radiophonique avec des chercheurs et acteurs culturels nigériens.