Le serpent arrive dans une eau très claire.
Il est vert. Il poursuit Lizina pendant son sommeil et, parfois, continue d’être là lorsqu’elle ouvre les yeux. Elle appelle alors les autres pour qu’ils le regardent. Personne ne le voit. La créature ressemble presque toujours à un serpent, sauf à certains moments où sa tête devient humaine.
Lizina pourrait croire que ce rêve ne concerne qu’elle.
Mais des membres de sa famille rêvent à leur tour. Dans leurs nuits, ils la voient retirer un serpent de la rivière.
Nous sommes en 1952, dans le Transkei, au sud-est de l’Afrique du Sud. L’anthropologue Laura Longmore recueille le récit de cette femme qui ne voulait pas devenir devineresse. À l’eau et au serpent s’ajoutaient des maux de tête, des palpitations, des douleurs au ventre, à la taille et au dos, une lourdeur sur les épaules et des crises que les documents de l’époque qualifient d’« hystérie ».
Lizina avait essayé de ne pas répondre.
Sa mère finit par la conduire auprès d’une igqira, une devineresse-guérisseuse. Le diagnostic ne désigna ni le serpent, ni le sommeil, ni une partie malade du corps. Il désigna une vocation : les ancêtres voulaient que Lizina devienne à son tour igqira. Pour que les troubles s’apaisent, elle devait accepter d’être formée.
La scène dérange nos habitudes. Nous considérons volontiers le rêve comme le territoire le plus privé qui soit, un cinéma intérieur sans témoin et sans pouvoir légal sur le matin. Celui de Lizina franchit toutes les frontières : il passe dans la veille, atteint son corps, apparaît dans le sommeil de ses proches et finit par décider de son avenir.
Voici donc la question d’Afriq.net : peut-on refuser le métier que les ancêtres vous donnent en rêve ?
Un appel que presque personne ne demandait
Il faut commencer par retirer à cette histoire son vernis romantique.
Être appelé ne signifie pas découvrir soudain un talent séduisant. Dans les récits xhosa et zulu documentés depuis le XIXe siècle, l’appel peut être une période de désordre : rêves insistants, visions, voix, douleurs, épuisement, retrait, comportements inhabituels ou échecs répétés. La personne et sa famille cherchent parfois longtemps avant de reconnaître un ensemble de signes.
L’appel ancestral est aujourd’hui souvent distingué de l’ukuthwasa, le processus de formation et de transformation qui suit son acceptation. Les mots et les usages changent selon les langues, les régions et les praticiens. En contexte zulu, l’isangoma est la personne devenue devineresse-guérisseuse ; une apprentie est une ithwasa. Dans des contextes xhosa comme celui de Lizina, le terme igqira est employé. Aucun de ces mots ne recouvre exactement notre séparation entre médecin, médium, conseiller et officiant rituel.
Surtout, la vocation n’est pas généralement racontée comme un choix de carrière.
Une étude conduite dans la région rurale de Vulindlela, au KwaZulu-Natal, a suivi 42 personnes engagées dans l’ukuthwasa. Trente-cinq d’entre elles — 83 % — disaient avoir d’abord accueilli négativement l’annonce de leur appel. Ce n’était pas l’avenir qu’elles avaient prévu. La formation exige du temps, de l’argent, une discipline, une réorganisation de la vie familiale et parfois l’abandon d’autres projets.
Le rêve n’offre donc pas toujours une voie à quelqu’un qui la cherchait.
Il contrarie une vie déjà commencée.
Comment reconnaît-on un rêve qui ne vous appartient pas ?
Tous les rêves ne sont pas des messages. Rêver d’un serpent ne suffit pas à faire de quelqu’un une guérisseuse.
L’interprétation repose sur une convergence : la répétition, la netteté inhabituelle, certaines figures, des sensations corporelles, une histoire de praticiens dans la famille, des événements de la vie éveillée et la reconnaissance d’une personne déjà initiée. Dans le suivi du KwaZulu-Natal, 29 participants sur 42 avaient des devins dans leur famille. Les rêves ou visions constituaient le premier signe rapporté par 19 personnes ; chez d’autres, l’appel commençait par des voix, des manifestations physiques ou d’autres perturbations.
Ce système évite, au moins en principe, que le rêveur s’autoproclame. Il ne décide pas seul que son sommeil a parlé. Un praticien expérimenté interroge les signes, consulte ses propres moyens de divination et identifie la présence qui réclame une réponse.
Chez Lizina, un détail rend l’affaire plus troublante : ses proches ne se contentaient pas d’écouter son récit. Ils rêvaient eux-mêmes qu’elle sortait le serpent de la rivière. Le songe cessait alors d’être un secret enfermé dans un seul crâne. Il devenait une expérience distribuée dans la famille.
Une explication prudente peut invoquer les conversations, l’attente collective et la circulation des images. Une famille qui parle d’un serpent peut finir par rêver de serpents. C’est possible.
Mais cette hypothèse ne suffit pas à dire ce que l’image signifiait pour ceux qui la recevaient. Le rêve partagé ne copiait pas seulement la peur de Lizina : il lui assignait un geste. Les autres la voyaient retirer le serpent de l’eau. Là où elle subissait la visite, eux la voyaient déjà capable de saisir ce qui venait du monde invisible.
Leurs rêves annonçaient la praticienne qu’elle refusait encore de devenir.
Quand le corps prend le relais de la nuit
Le refus serait simple si l’appel restait couché sur l’oreiller.
Dans les récits d’ukuthwasa, le corps insiste. Des douleurs sans cause reconnue, une faiblesse écrasante, des palpitations ou des troubles perceptifs peuvent être compris comme la pression exercée par les ancêtres. Une personne consulte parfois la clinique, l’église, plusieurs guérisseurs ou sa famille avant que l’appel ne soit nommé.
Deux erreurs symétriques nous attendent ici.
La première consisterait à déclarer que tout symptôme inexpliqué prouve une intervention ancestrale. Une douleur, une voix ou une vision peut relever d’une maladie physique ou psychique grave. L’interprétation spirituelle ne doit jamais priver quelqu’un d’un examen médical ni retarder des soins indispensables.
La seconde erreur serait de croire qu’un vocabulaire psychiatrique a automatiquement découvert la totalité de l’événement. Dire qu’une personne connaît une hallucination décrit une expérience perceptive ; le mot ne détermine pas à lui seul qui parle, ce que cette présence exige ni pourquoi elle trouve une place reconnue dans une histoire familiale.
La recherche menée au KwaZulu-Natal montre précisément cet enchevêtrement. Les chercheurs ont utilisé des outils psychiatriques auprès de personnes que les praticiens locaux avaient reconnues comme appelées. Certaines expériences pouvaient entrer dans les catégories occidentales de la psychose ; toutes ne constituaient pourtant pas un trouble psychotique. Au départ, sept des 48 apprentis évalués avaient reçu un diagnostic appartenant au spectre de la schizophrénie ou à une catégorie psychotique apparentée. D’autres entendaient ou voyaient des choses sans présenter le niveau de désorganisation ou d’altération du fonctionnement nécessaire à un tel diagnostic.
Le même phénomène peut donc être un symptôme dans un dossier clinique et un instrument de travail dans une vie de guérisseur.
Cela ne signifie pas que les deux lectures sont toujours interchangeables. Cela signifie qu’il est dangereux de confondre une expérience inhabituelle avec le destin médical que notre culture lui associe immédiatement.
L’ukuthwasa : apprendre à répondre
Accepter l’appel ne suffit pas. Il faut apprendre ce qu’il demande.
L’ukuthwasa place l’apprenti auprès d’un praticien confirmé. La durée et les pratiques varient considérablement. Le parcours peut comprendre l’apprentissage de la divination, des plantes et des préparations, des chants, de la danse, des règles de conduite, de la relation aux ancêtres et de la manière de recevoir ceux qui viennent consulter.
Les rêves ne disparaissent pas à l’entrée en formation. Ils changent de fonction.
Avant l’acceptation, ils poursuivaient parfois la personne comme une énigme ou une menace. Durant l’apprentissage, ils peuvent guider : indiquer le praticien auprès duquel se former, présenter un ancêtre, annoncer une tâche ou livrer des éléments utiles à une consultation. Une enquête auprès de guérisseurs ruraux du KwaZulu-Natal rapporte que l’ancêtre apparu en rêve est aussi tenu pour celui qui accompagne l’apprenti et lui enseigne la divination.
La nuit devient ainsi une seconde école.
Le maître humain transmet les gestes, contrôle les interprétations et corrige l’apprenti. L’ancêtre, lui, continuerait la leçon lorsque les yeux se ferment. Dans cette conception, le savoir n’est ni entièrement hérité, ni entièrement appris : il vient d’une relation qu’il faut rendre praticable.
Voilà pourquoi réduire l’ukuthwasa à une simple acceptation sociale serait manquer son ambition. Certes, la formation donne un nom à la souffrance, une communauté, un statut et une activité. Mais ceux qui la vivent ne disent pas seulement : « on m’a trouvé une place ». Ils disent qu’on leur a appris à reconnaître une voix, à répondre aux morts et à employer une faculté qui les désorganisait auparavant.
Ils ne cherchent pas nécessairement à faire taire le rêve.
Ils apprennent à lui parler.
Ce que trois années permettent de voir
Le suivi de Vulindlela fournit un élément rare : les chercheurs sont revenus environ trois ans après la première évaluation.
Sur les 42 personnes retrouvées, 40 avaient achevé l’ukuthwasa et 39 exerçaient comme praticiens traditionnels. Quarante et une déclaraient aller mieux qu’au début. Le même nombre estimait que la formation avait amélioré les manifestations liées à l’appel. Pour 34 participants, l’ukuthwasa avait agi au moins en partie comme un traitement, et pas uniquement comme un apprentissage professionnel.
Les outils psychiatriques ont eux aussi enregistré une évolution. La détresse associée aux expériences psychotiques avait diminué. Parmi les sept personnes ayant reçu au départ un diagnostic du spectre de la schizophrénie, une seule conservait trois ans plus tard un diagnostic de ce même spectre ; d’autres diagnostics étaient toutefois apparus chez quelques participants initialement non diagnostiqués.
Le point le plus intéressant n’est peut-être pas la disparition des phénomènes.
Chez beaucoup, les perceptions inhabituelles continuaient. Elles faisaient simplement moins souffrir et étaient devenues compatibles avec une activité reconnue. L’expérience qui avait interrompu la vie était désormais employée dans un métier.
Nous devons résister à la tentation d’en faire une victoire médicale définitive. Le groupe était petit, sélectionné parmi des personnes déjà engagées dans l’ukuthwasa et dépourvu de groupe témoin comparable n’ayant pas suivi la formation. Six participants de la cohorte initiale n’ont pas été revus. Les chercheurs ne peuvent donc pas affirmer que l’ukuthwasa a causé toutes les améliorations, ni prédire le parcours d’une personne particulière.
Ils signalent aussi un risque essentiel : certaines maladies psychiatriques sévères nécessitent des soins spécialisés. Interpréter chaque manifestation comme un appel pourrait retarder leur prise en charge. L’idéal n’est pas de forcer quelqu’un à choisir entre la clinique et les ancêtres, mais de savoir reconnaître les moments où les deux doivent être écoutés.
Malgré ces limites, un fait demeure. Trois ans auparavant, la majorité de ces personnes ne voulait pas de l’appel. Trois ans plus tard, presque toutes celles qui avaient terminé la formation exerçaient le métier qu’il leur avait annoncé.
Le rêve avait changé de statut.
Il n’était plus ce qui empêchait de vivre. Il était devenu une manière de vivre.
Peut-on faire taire les ancêtres en changeant de religion ?
L’histoire sud-africaine montre que le refus n’a pas toujours pris la forme d’un simple « non ».
À partir du XIXe siècle, les missions chrétiennes proposent une autre interprétation des rêves, des visions et des présences. Une femme de l’est du Cap raconta en 1867 à un missionnaire qu’elle avait été sur le point de devenir devineresse, guidée par un esprit familier prenant une forme animale. La conversion lui permit de relire cette présence comme satanique et d’affirmer que la prière l’avait fait partir.
D’autres ne choisirent pas entre les mondes. Des devins incorporèrent des éléments chrétiens ; des Églises africaines accueillirent rêves, prophéties, guérison et relation aux ancêtres dans de nouvelles compositions. Dans l’étude contemporaine du KwaZulu-Natal, presque tous les participants déclaraient aussi une affiliation chrétienne, souvent au sein de mouvements laissant une place aux rites et conceptions africaines.
Le changement de religion peut donc modifier le nom de la voix sans toujours supprimer l’expérience.
Qui parle dans le rêve : un ancêtre, Dieu, un messager, le diable, la mémoire ou le cerveau ? La réponse dépend en partie du monde dans lequel le rêveur se réveille. Mais « dépendre d’un monde » ne veut pas dire « être faux ». Toute expérience humaine, y compris médicale et religieuse, devient compréhensible à travers des mots, des institutions et des personnes capables de la reconnaître.
Le rêve de Lizina n’aurait pas produit la même vie partout.
Cela ne nous autorise pas à décider qu’il ne venait de nulle part.
Le rêve a-t-il vraiment choisi ?
Un neuroscientifique peut expliquer que le rêve est produit par le cerveau endormi. Un psychologue peut y reconnaître la mise en scène d’une inquiétude, d’un héritage familial ou d’un avenir redouté. Un historien montrera comment la colonisation, les migrations de travail, la répression des devins et le christianisme ont transformé la manière dont les appels étaient vécus et racontés.
Ces approches établissent des mécanismes, des contextes et des risques réels.
Elles ne rencontrent pourtant pas entièrement la question posée par Lizina : pourquoi cette eau, pourquoi ce serpent, pourquoi maintenant, et comment ses proches ont-ils aperçu dans leurs propres nuits le geste qu’elle n’avait pas encore accepté ?
Nous pouvons proposer des hypothèses. Nous ne pouvons pas identifier rétrospectivement l’auteur du rêve.
La recherche contemporaine arrive à la même frontière. Elle mesure la fréquence des visions, la détresse, les diagnostics et le fonctionnement social. Elle peut constater qu’une formation transforme la relation à ces expériences. Aucun questionnaire ne possède une case capable d’établir si un mort a réellement choisi sa descendante.
L’absence de preuve n’oblige pas à produire une petite explication finale dans laquelle l’ancêtre ne serait que la personnification utile d’une crise psychologique. Cette lecture reste possible. Elle n’est pas le privilège secret du lecteur moderne.
Pour ceux qui ont répondu, l’ancêtre n’organise pas seulement le récit après coup. Il visite, insiste, choisit et enseigne.
Le verdict
Peut-on refuser le métier que les ancêtres vous donnent en rêve ?
Oui, pendant un temps.
On peut ignorer le songe, consulter ailleurs, le renommer, prier pour qu’il cesse ou construire la vie exactement opposée à celle qu’il annonce. Certaines personnes ne reconnaîtront jamais un appel ancestral, et aucune tradition ne devrait permettre de contraindre quelqu’un à une initiation ni de remplacer les soins dont il a besoin.
Mais dans les histoires que nous avons suivies, le rêve gagne.
Il gagne rarement parce que la personne lui obéit au premier matin. Il gagne par répétition. Il revient sous d’autres formes, s’étend au corps, rejoint la mémoire du lignage, apparaît parfois chez les proches et trouve enfin quelqu’un capable de prononcer le nom de ce qu’il demande.
Lizina voulait échapper au serpent. Sa famille la rêvait déjà en train de le sortir de l’eau.
Soixante ans plus tard, dans une autre région et avec d’autres personnes, 83 % des apprentis interrogés disaient n’avoir d’abord pas voulu de l’avenir annoncé. Trois ans après, 39 sur 42 exerçaient comme praticiens traditionnels et presque tous rapportaient une amélioration.
Nous ne savons pas démontrer que les ancêtres ont parlé.
Nous savons que des vies ont répondu.
Le cerveau fabrique peut-être l’image. La culture apprend peut-être à la lire. La formation lui donne peut-être une place supportable et féconde. Rien de cela ne suffit à désigner celui — ou celle — qui attendait de l’autre côté de l’eau.
Au réveil, Lizina pouvait encore dire non.
La nuit suivante, le serpent connaissait toujours le chemin.
Repères documentaires
- Sean Redding, « Women as Diviners and as Christian Converts in Rural South Africa, c. 1880–1963 », The Journal of African History, 2016. Cette étude historique restitue notamment l’entretien de 1952 avec Lizina et replace l’appel des devineresses dans l’histoire coloniale du Transkei et du KwaZulu-Natal.
- Martine van der Zeijst et al., « Course of Psychotic Experiences and Disorders among Apprentice Traditional Health Practitioners in Rural South Africa: 3-Year Follow-Up Study », Frontiers in Psychiatry, 2022. Suivi de 42 apprentis, évolution de leur détresse, de leur fonctionnement et de leur activité après l’ukuthwasa.
- Martine van der Zeijst et al., « Ancestral Calling, Traditional Health Practitioner Training and Mental Illness », Transcultural Psychiatry, vol. 58, no 4. Étude ethnographique réalisée dans la région rurale de Vulindlela, au KwaZulu-Natal.
- Brianna Rose Bakow et Kathy Low, « A South African Experience: Cultural Determinants of Ukuthwasa », Journal of Cross-Cultural Psychology, vol. 49, no 3, 2018.
- Thandeka M. Zuma et al., « The Role of Traditional Health Practitioners in Rural KwaZulu-Natal, South Africa: Generic or Mode Specific? », BMC Complementary and Alternative Medicine, 2016. Entretiens sur les étapes de l’appel, de la formation et de l’exercice.