Juger deux voix pour condamner une insurrection
En 1898, le tribunal de Salisbury, dans la jeune colonie de Rhodésie du Sud, condamne à mort deux médiums spirituels africains : Nehanda et Kaguvi. La justice coloniale les accuse d’avoir participé à des meurtres commis pendant le soulèvement shona de 1896-1897. Ils sont pendus le 27 avril.
Les dossiers du procès existent toujours. Ils contiennent actes d’accusation, notes du juge, témoignages et photographies des prisonniers enchaînés. Cette abondance documentaire donne au verdict l’apparence d’une procédure ordinaire. Pourtant, elle masque une inégalité fondamentale : la compagnie qui a conquis le pays, sa police, ses interprètes et son tribunal définissent ensemble quels actes relèvent du meurtre et lesquels relèvent de la guerre.
Nehanda et Kaguvi ne sont pas seulement jugés comme individus. En frappant des médiums capables de relier politique, religion et territoire, l’État veut démontrer que les esprits eux-mêmes ne protègent plus la résistance. Le procès est donc à la fois criminel et rituel : une conquête militaire cherche une sentence juridique pour devenir souveraineté.
Une colonie appartenant à une compagnie
La British South Africa Company de Cecil Rhodes occupe le Mashonaland en 1890 grâce à une charte royale. La Pioneer Column hisse le drapeau britannique et fonde Fort Salisbury. La compagnie espère trouver de l’or, distribue des terres aux colons et impose son administration.
Dans le Matabeleland, la guerre de 1893 détruit le royaume ndebele de Lobengula. Les terres et le bétail sont saisis. Les populations shona et ndebele doivent payer des taxes, fournir du travail et accepter une police dont les membres africains peuvent commettre des abus.
Le gouvernement par compagnie brouille intérêt public et profit privé. Les mêmes dirigeants veulent rentabiliser les concessions, lever l’impôt et maintenir l’ordre. Une résistance au travail ou à la taxe devient une menace contre l’entreprise qui possède aussi les forces de sécurité.
En 1896, tandis qu’une grande partie des troupes de la compagnie est engagée dans le raid Jameson et ses suites, les Ndebele se soulèvent. Le conflit gagne ensuite le Mashonaland. Les Britanniques appellent l’ensemble « rebellions » ; la mémoire zimbabwéenne parlera de First Chimurenga, première guerre de libération.
Les médiums et le territoire
Dans les sociétés shona, les mhondoro, esprits de dirigeants ancestraux, parlent par l’intermédiaire de médiums. Leur autorité concerne la pluie, la terre, les conflits et la légitimité des chefs. Nehanda n’est donc pas seulement le nom d’une femme : c’est un esprit dynastique dont Charwe est alors la médium.
Kaguvi, ou Kagubi selon les transcriptions, exerce une fonction comparable. Les archives coloniales le décrivent souvent comme prêtre ou sorcier, catégories imparfaites qui séparent religion et politique. Pour leurs communautés, les messages spirituels peuvent autoriser la résistance et coordonner des chefs autrement indépendants.
La colonie comprend rapidement cette puissance. Ses rapports cherchent des instigateurs capables d’expliquer pourquoi des villages éloignés attaquent postes, fermes et routes. Attribuer la guerre à quelques « witch doctors » évite d’examiner les taxes, le travail forcé, les vols de bétail et la dépossession.
Mais les médiums ne sont pas des inventions administratives. Ils participent réellement à la mobilisation, donnent des oracles et promettent parfois une protection spirituelle. Leur rôle doit être reconnu sans les transformer en commandants uniques d’un mouvement beaucoup plus fragmenté.
Une guerre de guérilla et de représailles
Les insurgés attaquent des fermes isolées, des mines, des policiers et des collaborateurs. Des civils européens et africains sont tués. La violence n’est pas seulement symbolique ; elle vise à rendre le territoire impossible à occuper.
Les forces de la compagnie répondent par des patrouilles, des exécutions sommaires, la destruction des récoltes et l’usage de dynamite contre des grottes. Les colonnes veulent séparer les combattants des villages et obtenir des redditions.
Le rapport de force est asymétrique, mais la résistance dure. Les négociations de Cecil Rhodes avec des dirigeants ndebele mettent fin à une partie du conflit en 1896. Dans le Mashonaland, les combats et les poursuites se prolongent en 1897.
Lorsque les principaux médiums sont capturés, leur procès offre une sortie politique. La colonie peut présenter la guerre comme une série de crimes inspirés par des meneurs et non comme le refus collectif d’une conquête commerciale.
L’accusation de meurtre
Nehanda est accusée d’avoir ordonné ou encouragé la mort du commissaire autochtone Henry Hawkins Pollard. Celui-ci avait la réputation d’être brutal. Il est capturé puis tué pendant l’insurrection. La difficulté judiciaire consiste à établir le lien précis entre les paroles de la médium et l’acte.
Kaguvi est poursuivi notamment pour la mort d’un policier africain surnommé Charlie, accusé de collaborer avec la colonie. Les procédures s’appuient sur des témoins, souvent traduits, qui peuvent eux-mêmes être prisonniers, rivaux ou dépendants de l’administration.
Le tribunal applique la catégorie de meurtre à des actes commis dans un conflit que le pouvoir refuse de reconnaître comme guerre entre souverainetés. Cette qualification individualise la responsabilité des vaincus. À l’inverse, les morts causées par les colonnes, la dynamite ou les exécutions restent des opérations militaires ou judiciaires.
Cela ne prouve pas que Nehanda et Kaguvi soient innocents de toute implication. Cela montre que le tribunal ne juge qu’un côté de la violence et que son droit présuppose déjà la légitimité de l’occupation.
Interpréter sous la potence
La langue est un autre rapport de force. Les paroles shona passent par des interprètes avant d’entrer dans le dossier anglais. Les notions de responsabilité spirituelle, d’ordre et de guerre sont traduites dans les catégories pénales de la colonie.
Un témoin peut dire qu’un esprit a demandé un acte. Le tribunal cherche alors la volonté criminelle de la personne qui sert de médium. Cette conversion philosophique n’est jamais neutre : elle transforme une relation collective avec l’ancêtre en instruction individuelle.
Les accusés connaissent également la finalité politique de la procédure. Ils peuvent se défendre, nier, accuser les témoins ou se rapprocher des missionnaires dans l’espoir d’une grâce. Chaque geste est ensuite interprété par les Européens comme preuve de sincérité ou de superstition.
Le tribunal condamne les deux médiums. Le haut-commissaire confirme. La forme judiciaire permet à la compagnie de dire qu’ils ne meurent pas pour résistance politique ou croyance, mais pour des homicides prouvés selon la loi.
Conversion, refus et dernières paroles
Les récits populaires affirment que Kaguvi se convertit au christianisme avant de mourir, tandis que Nehanda refuse et annonce que ses os se lèveront. La formule « mes os se lèveront » est devenue l’une des phrases les plus célèbres du nationalisme zimbabwéen.
Sa documentation contemporaine est pourtant incertaine. Les récits missionnaires et les reconstructions ultérieures ne concordent pas toujours. Il faut distinguer la puissance politique de la phrase de la preuve qu’elle a été prononcée exactement ainsi au pied de la potence.
Cette prudence ne retire rien à la mémoire. Une dernière parole peut devenir vraie dans l’histoire par ce qu’elle permet aux générations suivantes de dire. Les combattants de la seconde Chimurenga au XXe siècle invoquent Nehanda comme ancêtre de la libération.
La conversion attribuée à Kaguvi a aussi été utilisée pour célébrer le triomphe missionnaire : au dernier moment, le médium reconnaîtrait la religion du vainqueur. Là encore, une expérience personnelle possible devient un outil de propagande si elle sert à déclarer vaincue toute la cosmologie shona.
Où sont les corps ?
Après l’exécution, les corps ne sont pas restitués selon les rites attendus. Leur lieu exact d’inhumation demeure disputé. Cette disparition prolonge la peine : sans tombe reconnue, la communauté ne maîtrise ni le deuil ni la relation aux ancêtres.
Des demandes de localisation et de restitution ont traversé l’histoire du Zimbabwe. Elles rejoignent les débats sur les crânes et restes africains conservés dans des collections européennes. Aucune affirmation particulière ne doit être faite sans inventaire fiable : la rumeur d’un crâne emporté ne vaut pas identification.
L’incertitude est cependant politique. Le pouvoir colonial documente méticuleusement la condamnation mais laisse le corps sortir du dossier. La justice a besoin du prisonnier vivant pour le procès et du condamné mort pour l’exemple ; elle ne reconnaît pas le besoin des familles de savoir où il repose.
Les archives du jugement ont été inscrites au registre Mémoire du monde de l’UNESCO. Leur conservation est précieuse, mais elle rappelle ce contraste : les papiers ont une adresse, les dépouilles non.
De la médium à la mère de la nation
Dans le Zimbabwe indépendant, Mbuya Nehanda devient une héroïne nationale. Son nom est donné à des rues, un hôpital et des institutions. Une statue monumentale est inaugurée à Harare. Kaguvi est également honoré, mais moins présent dans l’imaginaire public.
Cette nationalisation répare l’humiliation coloniale, tout en simplifiant parfois Charwe derrière l’esprit qu’elle incarnait. Une femme historique, avec ses alliances et contraintes, devient « grand-mère » de tous les Zimbabwéens.
Le pouvoir politique peut aussi utiliser son image pour se présenter comme héritier exclusif de la résistance. Critiquer l’État contemporain devient alors difficile sans paraître trahir les ancêtres. Une mémoire libératrice peut servir un nouveau monopole.
Relire le procès permet de résister aux deux réductions : la sorcière criminelle de la colonie et l’icône sans contradictions de l’État national. Nehanda et Kaguvi furent des acteurs situés, pris dans une guerre où la spiritualité était une forme de gouvernement.
Un procès légal dans un ordre illégitime
Les dossiers ne sont pas faux parce qu’ils sont coloniaux. Ils contiennent des détails, des témoignages et des désaccords essentiels. Mais leur cadre est orienté : la charte de la compagnie et la conquête ne sont jamais assises sur le banc des accusés.
La procédure demande si les médiums ont contribué à des meurtres. Elle ne demande pas si la British South Africa Company avait le droit de prendre les terres, d’imposer des taxes et de juger ceux qui lui résistaient. La question la plus vaste est exclue avant l’ouverture de l’audience.
Voilà pourquoi le procès était déjà une condamnation. Même une défense parfaite devait reconnaître la souveraineté du tribunal. Acquitter les accusés aurait laissé intact le système qui les avait capturés ; les pendre lui donnait deux corps exemplaires.
La colonie voulait démontrer que les esprits ne pouvaient arrêter son droit. Un siècle plus tard, les dossiers conservés démontrent autre chose : le droit avait besoin de chaînes, d’interprètes et d’une potence pour se faire croire souverain.
Petit lexique
- Chimurenga : mot shona désignant une lutte ou guerre révolutionnaire ; la révolte de 1896-1897 est appelée Première Chimurenga.
- Mhondoro : esprit territorial ou dynastique ancestral parlant par un médium.
- British South Africa Company : compagnie à charte de Cecil Rhodes qui conquit et administra la Rhodésie.
- Mashonaland : région principalement shona du nord-est de l’actuel Zimbabwe.
- Dossier de jugement : ensemble des pièces produites par le tribunal lors d’un procès.
Sources
- National Archives of Zimbabwe, dossiers judiciaires de Nehanda et Kaguvi, 1898.
- UNESCO, dossier d’inscription au registre Mémoire du monde des Nehanda and Kaguvi Mediums’ Judgment Dockets.
- David N. Beach, The Shona and Zimbabwe, 900-1850 et travaux sur la Première Chimurenga.
- Terence Ranger, Revolt in Southern Rhodesia, 1896-97.