La mine arrive avec un titre plus fort que le village
Le Zimbabwe possède l’une des plus importantes industries du lithium d’Afrique. À Bikita, Buhera et Goromonzi, des mines anciennes ou nouvelles alimentent la chaîne mondiale des batteries. Les autorités présentent cette expansion comme une occasion de transformer les minerais dans le pays, de créer des emplois et de capter une part de la transition énergétique.
Pour les familles installées sur des terres communales, le premier effet peut être tout autre : une borne apparaît, une route minière coupe un champ, des tombes doivent être déplacées et la négociation commence sans que les habitants puissent produire un titre de propriété individuel. Ils ne sont pas sans droits, mais le sol appartient juridiquement à l’État et leur occupation dépend d’un régime hérité des anciennes Tribal Trust Lands de la Rhodésie.
Le paradoxe est brutal. Le pays qui a redistribué de grandes exploitations pour corriger la dépossession coloniale conserve, sur les terres où vit une grande partie de sa population rurale, une architecture dans laquelle l’habitant est d’abord un occupant. Lorsque le lithium devient stratégique, cette faiblesse cesse d’être abstraite.
Des réserves coloniales aux terres communales
La colonisation britannique et le gouvernement rhodésien ont divisé le territoire selon la race. Les meilleures terres agricoles furent largement réservées aux colons blancs ; les populations africaines furent regroupées dans des Native Reserves, devenues Tribal Trust Lands. Le Land Apportionment Act de 1930 et les textes qui suivirent organisèrent cette séparation.
Dans ces zones, les familles cultivaient et transmettaient des parcelles selon des règles locales, mais l’administration ne leur accordait pas le même type de propriété enregistrée qu’aux exploitations européennes. Les chefs, redéfinis comme auxiliaires de l’État, et les conseils administraient l’accès. Le système combinait donc dépossession territoriale et contrôle indirect.
Après l’indépendance de 1980, les Tribal Trust Lands furent rebaptisées Communal Lands. Le vocabulaire changea et les conseils ruraux remplacèrent une partie de l’administration coloniale. La structure centrale demeura : la terre communale est dévolue au président, qui la détient pour les habitants, tandis que les familles exercent des droits d’usage et d’occupation sans posséder un titre privé complet.
Cette continuité ne signifie pas que le Zimbabwe indépendant serait identique à la Rhodésie. Les citoyens participent à des institutions nationales et les droits constitutionnels s’appliquent. Mais une loi peut reproduire une hiérarchie foncière même lorsque sa justification politique a changé.
Le droit d’usage résiste mal au permis minier
Le Communal Land Act confie l’attribution locale aux autorités prévues par la loi, aujourd’hui principalement les Rural District Councils après consultation des structures traditionnelles. Une famille peut bâtir, cultiver et transmettre socialement son espace. Elle ne dispose toutefois pas toujours d’un document capable de bloquer une décision prise au nom de l’intérêt public ou de l’exploitation minière.
Le droit minier zimbabwéen a longtemps accordé une position très forte au détenteur d’un claim ou d’un permis. Les minerais sont contrôlés par l’État et le droit de les extraire peut se superposer à l’occupation de surface. Sur une propriété privée, le propriétaire dispose d’un titre, d’une valeur de marché et d’une capacité de recours relativement lisible. Sur une terre communale, la compensation porte souvent davantage sur la maison, les cultures et les améliorations que sur la valeur du sol lui-même.
Des études sur les déplacements miniers au Zimbabwe ont montré que les entreprises finissent fréquemment par négocier et payer, même lorsque le cadre légal ne définit pas assez précisément le droit direct de l’occupant à l’indemnisation. Ce pragmatisme évite parfois une expulsion sans rien. Il produit aussi des accords variables, dépendants du rapport de force et de la mobilisation locale.
Le nouveau texte sur les mines publié en 2025 reconnaît explicitement la notion de « terre communale occupée » et modernise plusieurs procédures. Sa mise en œuvre devra montrer si cette reconnaissance donne aux habitants un véritable pouvoir de consentement ou seulement le droit d’être notifiés avant une décision déjà prise.
Bikita n’est pas une mine surgie hier
Bikita Minerals exploite des pegmatites depuis le milieu du XXe siècle. Le groupe chinois Sinomine Resource l’a acquis en 2022 et a investi dans une forte expansion de la production et du traitement. Il serait trompeur de raconter l’histoire comme l’arrivée soudaine d’une entreprise sur un territoire jusque-là sans industrie.
Ce qui change est l’échelle et l’urgence. La demande mondiale de lithium a transformé un minerai industriel en ressource géopolitique. De nouvelles usines, fosses, routes, lignes électriques et zones de stockage augmentent l’empreinte. Le gouvernement a interdit l’exportation de lithium brut afin d’encourager la transformation locale, ce qui peut créer davantage de valeur nationale mais nécessite aussi davantage d’infrastructures au voisinage des mines.
Un rapport publié par ActionAid Zimbabwe en 2026 décrit les négociations de relocalisation autour de l’expansion à Bikita. Il montre que l’intervention des organisations locales a pu transformer une perspective de déplacement imposé en processus davantage négocié. Ce résultat compte : les communautés ne sont pas uniquement victimes passives et l’entreprise n’agit pas hors de toute règle.
Le même rapport rappelle que la qualité d’une relocalisation dépend de détails matériels : taille et qualité des nouvelles terres, accès à l’eau, distance des écoles, remplacement des pâturages, transport des tombes, calendrier des paiements et possibilité de maintenir les liens de voisinage. Une maison neuve ne restitue pas une économie rurale complète.
Sabi Star montre le coût d’une mauvaise destination
Dans le district de Buhera, le projet Sabi Star a déplacé des familles pour permettre le développement d’une mine et de ses installations. Des études et organisations zimbabwéennes ont signalé que certains ménages avaient été relogés vers le centre urbain de Murambinda ou vers d’autres zones ne disposant pas des mêmes terres agricoles.
Une compensation peut ainsi améliorer le bâtiment tout en détruisant le moyen de subsistance. Une famille qui passe d’une parcelle cultivable à un lot urbain reçoit un toit, mais perd le champ, le bois de feu, le pâturage et parfois la possibilité de transmettre une activité à ses enfants. Elle devient acheteuse de nourriture et cherche un emploi dans une mine qui ne peut pas recruter tout le monde.
Les entreprises contestent parfois la manière dont certains impacts sont généralisés, et les conditions varient selon les ménages. Il faut distinguer les projets, les phases et les accords. Bikita Minerals, Sabi Star et Arcadia n’ont ni le même propriétaire, ni la même histoire, ni les mêmes dispositifs de relocalisation.
Le mécanisme commun est foncier. Lorsque le village ne possède pas collectivement un titre opposable, la négociation porte surtout sur la valeur des choses visibles au moment du départ. Les ressources communes — rivière, colline rituelle, plantes médicinales, chemins ou cimetière — entrent difficilement dans une feuille d’évaluation.
Les tombes sont des infrastructures que le formulaire ne voit pas
Dans de nombreuses communautés, les sépultures familiales établissent un lien durable avec le lieu. Les déplacer n’est pas une opération technique comparable au transport d’une clôture. Il faut obtenir un accord familial, accomplir des rites et choisir un nouvel espace qui restera accessible.
Les études sur le lithium zimbabwéen mentionnent des tombes exhumées, des sites culturels affectés et des accès modifiés. Chaque allégation doit être vérifiée pour un projet précis. Mais la récurrence du sujet montre une insuffisance des évaluations classiques : elles chiffrent un bâtiment et une récolte, moins facilement une relation aux ancêtres.
La reconnaissance de ces pertes n’interdit pas toute mine. Elle oblige à commencer l’étude avant de fixer le tracé, à cartographier confidentiellement les lieux sensibles avec les familles, à examiner les alternatives et à financer les rites comme les déplacements. Le consentement ne peut pas être remplacé par une réunion tenue après l’octroi de la licence.
La valeur nationale ne garantit pas la justice locale
Le Zimbabwe veut éviter de rester exportateur de roche. L’exigence de concentrer ou transformer le lithium dans le pays répond à une critique légitime du modèle colonial : extraire la matière, exporter la valeur et importer les produits finis. Des usines locales peuvent créer des compétences, des recettes et des emplois.
Mais la transformation nationale peut coexister avec une dépossession locale. Une usine située au Zimbabwe ne compense pas automatiquement un village qui perd sa terre. Le discours de souveraineté économique peut même rendre la contestation plus difficile si toute objection est présentée comme une opposition au développement national.
La question pertinente n’est pas de choisir entre lithium et agriculture. Elle est de répartir le pouvoir avant le projet. Les communautés peuvent-elles refuser un emplacement, choisir la destination du relogement, mandater leur propre évaluateur et consulter le contrat de développement ? Reçoivent-elles une part des revenus sur la durée plutôt qu’un paiement unique ? Les emplois promis correspondent-ils à des compétences accessibles ?
Une transition dite verte devrait être évaluée sur toute sa chaîne. Une voiture électrique réduit certaines émissions à l’usage ; elle ne rend pas juste la perte d’un champ à Bikita ou Buhera.
Donner un titre collectif au droit d’habiter
La réforme la plus importante serait de transformer l’occupation communale en droit opposable sans imposer nécessairement la privatisation individuelle. Un titre communautaire peut reconnaître les familles, les pâturages, les forêts et les sites communs. Il doit prévoir la représentation des femmes et des jeunes, pas seulement la signature du chef ou du conseil.
Le Zimbabwe a besoin d’un cadre national de déplacement et de réinstallation minière fixant un minimum : consentement éclairé, étude des alternatives, valeur de remplacement, terre contre terre lorsque l’agriculture est perdue, restauration des revenus, mécanisme de plainte indépendant et suivi pendant plusieurs années. Les contrats devraient préciser qui paie si les promesses ne sont pas tenues après une cession de la mine.
Les conseils ruraux et les autorités traditionnelles ont un rôle, mais ne peuvent être considérés automatiquement comme le consentement de chaque communauté affectée. L’histoire coloniale a précisément utilisé des intermédiaires reconnus par l’État pour parler au nom de populations auxquelles aucun titre n’était remis.
Le lithium ne crée pas la faiblesse des terres communales. Il la rend rentable. Sous la poussière des nouvelles fosses apparaît une vieille question : la terre appartient-elle aux habitants parce qu’ils y vivent, ou seulement jusqu’au jour où l’État lui découvre une valeur supérieure ?
Petit lexique
Communal Land — Terre dévolue au président et administrée pour les habitants selon le droit zimbabwéen.
Tribal Trust Lands — Anciennes réserves africaines de la Rhodésie, renommées après l’indépendance.
Claim minier — Droit enregistré permettant de rechercher ou d’exploiter des minerais sur un périmètre.
Valeur de remplacement — Coût nécessaire pour restituer un bien ou un moyen de subsistance équivalent, sans simple décote comptable.
Consentement libre, préalable et éclairé — Décision prise sans contrainte, avant l’autorisation et avec une information complète.
Sources
- Gouvernement du Zimbabwe, ministère des Terres, présentation des régimes et textes fonciers : https://www.agric.gov.zw/?page_id=7965
- Zimbabwean Government Gazette Extraordinary, Mines and Minerals Act, 25 juin 2025 : https://archive.gazettes.africa/archive/zw/2025/zw-government-gazette-dated-2025-06-25-no-45.pdf
- ActionAid Zimbabwe, Shifting Power in the Lithium Boom: Lessons from Bikita, 9 février 2026 : https://zimbabwe.actionaid.org/publications/2026/shifting-power-lithium-boom-alternative-story-lithium-mining-communities-energy
- Zimbabwe Environmental Law Association, « Community land rights and mining-induced displacements », 2023 : https://zela.org/of-community-land-rights-and-mining-induced-displacements-in-zimbabwe-considerations-for-the-mines-and-minerals-amendment-bill/
- Kennedy Manduna, « Are mining-induced displacement and resettlement losses compensable? », The Extractive Industries and Society, 2023 : https://doi.org/10.1016/j.exis.2023.101281