Un pays de passage payé en molécules
Le gaz extrait en Algérie entre en Tunisie près d'Oued Saf, traverse le pays sur environ 370 kilomètres, atteint le cap Bon puis plonge sous la Méditerranée vers la Sicile. Cette route alimente l'Italie, mais elle fournit aussi une partie essentielle de l'énergie tunisienne.
La Tunisie reçoit une redevance pour le passage. Elle peut en prélever tout ou partie sous forme de gaz naturel. Une fraction du flux international quitte donc le pipeline pour les centrales et consommateurs tunisiens avant que le reste poursuive sa route vers l'Europe.
Le mécanisme est plus qu'un péage. Il transforme une position géographique en approvisionnement énergétique. Lorsque la production nationale décline, le droit de transit devient une source de gaz aussi stratégique que les achats contractuels à l'Algérie.
Deux tubes traversent la Tunisie
Le gazoduc trans-tunisien est la section terrestre du système généralement appelé Transmed ou Enrico Mattei. Il se compose de deux conduites de 48 pouces et de cinq stations de compression. Sa capacité annoncée atteint environ 34 milliards de mètres cubes par an.
Les compresseurs maintiennent la pression nécessaire pour déplacer le gaz sur le relief tunisien puis vers le canal de Sicile. Au cap Bon, le réseau rejoint la section sous-marine qui aboutit en Italie.
Cette architecture donne à la Tunisie un rôle impossible à réduire à une ligne sur une carte. Elle héberge les conduites, les stations, les servitudes foncières, les équipes d'exploitation et une partie du risque industriel. La redevance rémunère ce service de transit.
Le contrat relie trois souverainetés
L'Algérie possède la ressource et Sonatrach la commercialise. L'Italie et Eni constituent historiquement le marché et l'opérateur du corridor. La Tunisie contrôle le territoire situé entre la frontière algérienne et la mer.
Aucun acteur ne peut, seul, accomplir la totalité du trajet. L'Algérie a besoin d'une route ; l'Italie d'un fournisseur ; la Tunisie d'énergie et de revenus. Les contrats emboîtent ces intérêts : vente du gaz, capacité de transport terrestre, passage sous-marin, exploitation et maintenance.
Le gaz qui traverse la Tunisie reste algérien jusqu'aux points de livraison prévus. Mais le droit tunisien au transit existe indépendamment de la propriété initiale des molécules.
Une redevance peut être prise en nature
Un paiement en espèces oblige ensuite l'État à acheter du gaz au prix convenu. Un paiement en nature lui livre directement une quantité du produit transporté. La Tunisie utilise cette possibilité pour couvrir une partie de sa consommation.
La valeur dépend alors de deux variables : le volume qui transite et le prix du gaz. Si les expéditions augmentent, la quantité correspondant au pourcentage de redevance peut augmenter. Si elles diminuent, le prélèvement baisse, même lorsque la demande tunisienne reste forte.
Le ministère tunisien indique que le gaz algérien, additionnant redevance et achats, a représenté environ les deux tiers de la consommation nationale autour de 2020. Cette proportion montre combien le pays dépend à la fois du voisin producteur et du fonctionnement du corridor européen.
La STEG prélève avant de produire de l'électricité
La Société tunisienne de l'électricité et du gaz reçoit et utilise le gaz destiné au marché national. Une grande partie sert aux centrales thermiques, car la production électrique tunisienne repose fortement sur le gaz naturel.
Dans son rapport 2024, la STEG distingue les achats contractuels, les achats additionnels et les prélèvements en nature sur la redevance. Ces derniers ont atteint 1 108 milliers de tonnes équivalent pétrole. Le chiffre rend visible ce que le grand public ne voit pas dans le pipeline : une recette de transit devient combustible.
La redevance n'est donc pas seulement inscrite au budget. Elle peut être brûlée dans une turbine et apparaître ensuite sous forme de kilowattheures vendus aux ménages et entreprises.
Acheter et prélever sont deux opérations différentes
La Tunisie achète aussi du gaz algérien. Confondre ces achats avec la redevance donnerait l'impression que tout le gaz reçu est gratuit. Le prélèvement rémunère le passage ; l'achat répond à un contrat commercial de fourniture.
Les deux flux se mélangent physiquement dans le réseau, mais leur comptabilité doit rester séparée. Le prix d'achat, le volume de transit et la valeur de la redevance ne suivent pas forcément la même formule.
Cette distinction devient cruciale lorsque l'État compense les tarifs de l'énergie. Une hausse de la facture d'importation peut coexister avec un prélèvement en nature important. Pour comprendre le coût réel, il faut connaître la valeur attribuée aux molécules reçues comme péage.
Le passage possède aussi une valeur budgétaire
Le ministère tunisien a évalué les ressources procurées au budget à 524 millions de dinars en 2018. Ce montant dépend de l'année, des volumes, des prix et des modalités de prise en nature ou en espèces ; il ne constitue pas un revenu fixe.
L'avantage du gaz prélevé peut apparaître à plusieurs endroits : recettes non fiscales, réduction des achats, coût du combustible de la STEG ou compensation publique. Sans présentation consolidée, le citoyen peut voir le volume sans voir sa valeur, ou la valeur sans savoir quelle quantité l'a produite.
Une comptabilité transparente devrait publier pour chaque exercice le volume transité, le taux de redevance applicable, le volume prélevé, sa valorisation et son bénéficiaire final.
L'accord de 2019 prolonge la route jusqu'en 2029
Les droits d'exploitation devaient arriver à échéance. En juillet 2019, la Tunisie et Eni ont conclu un accord de dix ans qui maintient le corridor jusqu'en 2029. La loi tunisienne a approuvé cette extension.
Eni, à travers la Trans Tunisian Pipeline Company, conserve les droits sur la capacité et s'engage à exploiter et moderniser l'infrastructure. Le gouvernement tunisien a annoncé le maintien de la redevance, la prise en charge de coûts d'investissement et de maintenance par la partie italienne ainsi qu'un loyer de capacité de 143 millions de dollars sur dix ans.
Le nouveau contrat ne rémunère donc pas seulement chaque molécule. Il attribue aussi une valeur au droit d'utiliser la capacité du système.
SOTUGAT possède, SERGAZ entretient
L'organisation institutionnelle sépare la propriété et l'exploitation. SOTUGAT représente l'actif tunisien lié au gazoduc, tandis que SERGAZ intervient dans l'exploitation et la maintenance. TTPC, historiquement contrôlée par Eni, détient les droits de transport prévus par les accords.
En 2021, Eni a annoncé la cession à Snam de 49,9 % d'une société regroupant ses participations dans les pipelines terrestre tunisien et sous-marin. Ce changement d'actionnariat ne déplace ni les tubes ni la souveraineté tunisienne sur le tracé.
Il montre toutefois que le droit d'utiliser une infrastructure publique ou conventionnée possède une valeur financière négociable entre groupes européens. Le péage tunisien s'insère dans un actif international évalué en centaines de millions d'euros.
Les propriétaires des terrains voient une autre rente
Les conduites nécessitent des bandes de servitude où certaines constructions et plantations sont interdites. Eni indique que des contrats ont été conclus avec les propriétaires fonciers pour des bandes d'environ trente mètres autour de chaque pipeline.
Ces compensations ne sont pas la redevance nationale. Elles rémunèrent une contrainte locale, tandis que le droit de transit rémunère l'État. Les deux peuvent évoluer selon des calendriers et des montants différents.
Le territoire supporte donc le gazoduc à plusieurs échelles : parcelle privée, gouvernorat traversé, budget national et système énergétique. Un bénéfice élevé pour le pays ne garantit pas automatiquement un avantage durable pour chaque communauté située au-dessus des conduites.
La géopolitique modifie le débit
Lorsque l'Europe cherche davantage de gaz algérien, Transmed devient plus précieux. En 2022, Eni et Sonatrach ont annoncé la possibilité d'augmenter progressivement les fournitures jusqu'à neuf milliards de mètres cubes supplémentaires par an en 2023-2024, dans la limite des capacités et de la production disponible.
Cette annonce ne signifie pas que le volume maximal a effectivement transité chaque année. Elle illustre cependant le levier tunisien : davantage de flux peut accroître le prélèvement, mais renforce aussi la responsabilité d'assurer la continuité du corridor.
Inversement, une baisse des exportations réduit la rente en nature. La Tunisie ne contrôle ni la production algérienne ni la demande italienne ; elle monétise leur rencontre.
Un pipeline sous-marin contournerait le pays
Les routes énergétiques ne sont jamais garanties pour toujours. Un gazoduc direct entre pays producteur et marché peut éviter un État de transit. L'existence de liaisons sous-marines concurrentes rappelle que la géographie terrestre n'est un monopole que tant que la route reste économiquement et politiquement préférable.
La Tunisie doit donc maintenir la fiabilité de Transmed et négocier avant l'échéance de 2029. Le vieillissement des installations, la transition énergétique européenne et l'évolution de la production algérienne pèseront sur la valeur future du passage.
Le contrat est une course entre la durée de vie des tubes et celle du marché du gaz. Les investissements de modernisation servent autant la sécurité actuelle que le pouvoir de négociation futur.
La redevance soutient un système vulnérable
Recevoir du gaz en nature sécurise une partie de l'approvisionnement, mais ne supprime pas la dépendance. Une panne du corridor, un différend contractuel ou une baisse de flux touche à la fois le transit vers l'Italie et le combustible tunisien.
La forte place du gaz dans la production électrique amplifie cette exposition. Développer le solaire, l'éolien, les interconnexions et l'efficacité énergétique réduit le risque sans rendre le pipeline inutile.
Le meilleur usage de la rente serait précisément de préparer un système moins dépendant de cette rente. Sinon, chaque baisse des exportations européennes devient aussi une menace pour les centrales tunisiennes.
Le péage révèle la valeur d'un milieu
La Tunisie ne produit pas le gaz de Hassi R'Mel et ne constitue pas sa destination finale. Pourtant, elle capte une partie de sa valeur parce que les molécules utilisent son sol, ses stations et sa stabilité contractuelle.
Ce pouvoir reste discret parce qu'il se mesure en volumes techniques, en tonnes équivalent pétrole et en clauses d'accord. Il devient évident lorsqu'on suit le gaz prélevé : du pipeline international à la conduite de la STEG, puis à la turbine et enfin à la prise électrique.
Le gaz algérien paie donc deux voyages en un. Il rejoint l'Italie et, sur le chemin, finance une partie de l'énergie tunisienne. La vraie question n'est pas l'existence du péage, mais la transparence de son taux, de sa valeur et de son emploi.
Petit lexique
- Transmed : système de gazoducs reliant l'Algérie à l'Italie à travers la Tunisie et le canal de Sicile.
- Redevance en nature : paiement effectué par la remise d'une quantité du produit transporté.
- TTPC : société détentrice des droits de transport sur la section trans-tunisienne selon les accords.
- SOTUGAT : société tunisienne liée à la propriété du gazoduc terrestre.
- SERGAZ : société chargée de fonctions d'exploitation et de maintenance du réseau tunisien.
- Tonne équivalent pétrole : unité permettant de comparer différentes quantités d'énergie.
Sources
- Ministère tunisien de l'Énergie — Gazoduc trans-tunisien, redevance, ressources et accord de 2019.
- STEG — Rapport annuel 2024, achats et prélèvements en nature sur la redevance.
- Eni — prolongation du transport jusqu'en 2029, tracé, capacité et obligations de modernisation.
- Eni et Sonatrach — augmentation des fournitures, rôle régional du corridor.
- Eni et Snam — partenariat sur les pipelines, structure actionnariale des opérateurs.
- Eni — réponses aux actionnaires 2023, servitudes et compensations foncières.