En 2009, une digue cède à Djobel, village insulaire de la région de Cacheu, dans le nord de la Guinée-Bissau. Des rizières centrales sont abandonnées. À marée haute, certaines maisons se retrouvent comme détachées du reste du village. Pour rejoindre l’école communautaire depuis l’ouest, des enfants doivent emprunter une pirogue, traverser une mangrove boueuse ou, lorsqu’ils n’ont pas d’autre moyen, nager avec leurs vêtements au-dessus de la tête. Le bras de mer n’a pas seulement pris du riz : il a changé la distance entre les personnes.
Des années plus tard, un chantier collectif se concentre sur une bande d’environ 600 mètres à reconnecter. Un spécialiste invité examine la terre. Il voudrait ôter les racines de mangrove, tasser les mottes sous les pieds et monter l’ouvrage jusqu’à sa hauteur finale. Les bâtisseurs de Djobel résistent : ici, expliquent-ils, on laisse une partie de la digue en place pendant des mois pour que la marée elle-même la comprime. Faut-il y voir une économie de travail dangereuse, ou une façon de connaître une matière que l’étranger ne connaît pas ?
Nous n’avons pas assisté à cette discussion. Elle est décrite, avec ses désaccords et ses suites, dans une étude participative publiée en 2026. C’est la scène centrale de cette enquête : pas un concours de sagesse entre « tradition » et « science », mais une controverse concrète où une vague, une racine et la manière de répartir les tâches déterminent ensemble la solidité d’un chemin.
Une rizière qui boit la pluie, pas la mer
La première énigme tient à la rizière elle-même. Comment cultiver du riz à quelques pas d’une eau saumâtre ? On imagine facilement une plante adaptée au sel ou un champ qu’on laisse inonder à chaque marée. Ce serait mal décrire le système observé à Djobel. La riziculture de mangrove est alimentée par les pluies. Une digue de terre sépare les parcelles des eaux estuariennes, tandis que des canaux et des dispositifs d’évacuation aident à régler les niveaux d’eau. Si une brèche laisse entrer le sel au mauvais moment, une récolte peut être partiellement ou entièrement perdue.
L’article de 2026 rappelle qu’en Guinée-Bissau, ces digues protègent parfois aussi des maisons. Elles ne sont donc pas une bordure pittoresque autour du champ. Elles font tenir une géographie habitable. Leur entretien exige de remettre de la terre après l’érosion et le tassement, et une forte marée peut franchir une hauteur jugée suffisante quelques saisons plus tôt. La digue n’est jamais simplement « construite » ; elle est sans cesse évaluée, reprise, épaissie ou laissée provisoirement inachevée.
Le terme orique, en créole de Guinée-Bissau, désigne ces levées de terre dans le vocabulaire de l’étude. Nous le gardons lié à ce contexte, sans prétendre qu’il nomme toutes les digues de l’Afrique de l’Ouest. Les personnes présentes à Djobel sont surtout des cultivateurs baiotes ; les spécialistes invités viennent notamment des régions balanta du sud, et d’autres participants sont feloupes ou nalous. Ces noms ne sont pas des étiquettes décoratives. Dans l’enquête, ils désignent des milieux de travail, des sols et des façons d’organiser un chantier qui ne coïncident pas.
Un autre travail ethnographique mené dans le Tombali, au sud du pays montre d’ailleurs que les techniques rizicoles circulent entre villages et familles. Les Nalou ont aussi appris de cultivateurs balanta venus s’installer dans leur région. Le savoir ici n’est pas un bloc enfermé dans un peuple. Il se transmet, se négocie, s’emprunte et parfois s’oppose lorsqu’on le transporte vers une terre différente.
Pourquoi réparer d’abord le passage des enfants ?
On pourrait croire que l’ordre des travaux serait fixé par la superficie des rizières à récupérer. Les habitants ont choisi autrement. Dans l’étude participative, les chercheurs précisent que la liaison entre les deux parties de Djobel a été retenue en priorité pour la sécurité des enfants se rendant à l’école. L’ouvrage devait traverser plusieurs chenaux, avec des petits ponts de bois aux passages nécessaires. Restaurer le riz n’était pas le seul calcul ; permettre de circuler comptait autant.
Cette décision rend l’histoire plus précise que l’expression « adaptation au changement climatique ». Les habitants n’ont pas simplement demandé une infrastructure abstraite. Ils ont indiqué où intervenir, sur une portion déjà tentée puis abandonnée faute de bras après plusieurs ruptures. En 2022, les séances de construction ont été organisées avec les anciens du village en fonction des marées et des autres activités. Les pêcheurs qui interrompaient leur travail ont reçu, à leur demande, une compensation alimentaire prévue dans le dispositif. La digue dépendait aussi de la disponibilité de ceux qui la construisaient.
Le manque de main-d’œuvre a une histoire. Les chercheurs rappellent que les grandes rizières de Djobel ont été abandonnées pendant la guerre d’indépendance, lorsque des habitants se sont réfugiés en Casamance. Une partie n’est pas revenue. Plus tard, la scolarisation et les départs des jeunes ont encore modifié la capacité à entretenir les ouvrages. Les cultivateurs décrivent aussi des marées extrêmes plus difficiles à anticiper. Il serait réducteur d’attribuer chaque brèche au seul climat, ou chaque digue non achevée à une simple négligence. Une levée de terre garde la trace de départs, de retours manqués, de journées de pêche et de choix collectifs.
Les racines : obstacle ou armature ?
Les premiers spécialistes balanta venus du sud arrivent avec une méthode éprouvée chez eux. Ils retirent les racines, apportent des mottes de terre et les compactent sous les pieds à mesure que la digue monte. Ils craignent qu’une racine laissée dans le corps de l’ouvrage pourrisse, ouvre une cavité et facilite la pénétration de l’eau. Leur technique n’a rien de naïf : là où ils travaillent, elle répond à des dangers réels.
Les Baiotes de Djobel voient les choses depuis une autre mangrove. Chez eux dominent des Rhizophora, aux racines-échasses denses, qui descendent parfois profondément dans la vase. Les arracher coûte beaucoup d’effort et peut emporter avec elles des morceaux de sol. Plus au sud, les Balanta rencontrent plus souvent des Avicennia, dont le système racinaire ne se retire pas de la même manière. La différence botanique ne suffit pas à tout expliquer — des Balanta d’une autre région enlèvent aussi des racines de Rhizophora — mais elle rend compréhensible une partie du désaccord.
Au moment du chantier, chacun voit un risque différent. Pour l’invité, la racine est la future galerie d’une fuite. Pour le bâtisseur de Djobel, elle est aussi une matière qui retient et, avec le temps, peut aider à lier un sol plus sableux. Les deux images contiennent une possibilité, selon la profondeur des racines, leur décomposition, la texture de la terre et la durée d’exposition aux marées. Aucun dessin universel de « la bonne digue » ne remplace cette combinaison.
Les chercheurs ont prélevé des sols à Djobel et à Cafine, village du sud d’où venait l’un des spécialistes. Leur analyse trouve davantage de textures grossières dans les échantillons de Djobel et des terres généralement plus fines à Cafine, tout en signalant des recouvrements : tous les mètres carrés d’un même village ne sont pas identiques. Ce résultat ne délivre pas un vainqueur. Il explique pourquoi tasser avec les pieds, geste efficace dans un limon plus cohésif, peut sembler vain dans une terre qui se dérobe et contient de grosses racines.
Qui a le droit de dire « trop de travail » ?
L’accusation arrive vite : les Baiotes ne tasseraient pas parce qu’ils seraient paresseux. Elle vient d’un spécialiste invité, puis fait monter la tension. Les chercheurs reconnaissent qu’en invitant des « experts » balanta sans préciser qu’ils venaient travailler avec des pairs, ils avaient eux-mêmes créé une asymétrie. L’homme venu aider s’est comporté un moment comme un chef de chantier. Or Djobel ne distribue pas ainsi l’autorité de construire.
Dans le sud balanta étudié, un spécialiste de digues peut être appelé enjenheru, terme issu du vocabulaire de l’ingénierie dans le créole local. Des groupes de deux ou trois se partagent alors les gestes : l’un extrait et lance la terre, l’autre la tasse, un plus expérimenté surveille la forme. À Djobel, les anciens répartissent plutôt une longueur de digue en sections d’environ trois mètres confiées chacune à une personne. L’égalité de la portion attribuée compte, quels que soient l’âge et le statut. Un ancien explique aux chercheurs que les hommes adultes y ont tous appris à bâtir des digues ; il n’y a pas un seul détenteur du métier.
Faire adopter le tassement systématique reviendrait donc à ajouter du travail à chaque portion individuelle, ou à changer la règle de répartition. Le refus ne parle pas seulement de sable et de racines. Il parle de justice dans un village où l’effort doit être visible et comparable. À l’inverse, la méthode balanta en petits groupes permet qu’une personne plus âgée, moins capable de déplacer de lourdes mottes, apporte encore sa compétence en les compactant et en surveillant l’ouvrage. Ce n’est pas simplement une technique concurrente : c’est une autre manière de faire participer les générations.
La publication de 2026 précise qu’elle n’a pas étudié en détail la répartition du travail selon le genre. Elle décrit surtout les hommes qui montent ces digues ; elle n’autorise pas à effacer le travail des femmes dans la riziculture et dans la vie du village. Une enquête rigoureuse doit laisser ce blanc ouvert, pas le remplir avec une affirmation sur « la coutume baiote » que ses sources ne soutiennent pas.
Laisser monter la mer : expérience ou pari ?
La méthode de Djobel est presque paradoxale. Les Baiotes lèvent d’abord la digue jusqu’à une hauteur intermédiaire. Puis ils la laissent de six mois à un an exposée aux marées, qui pressent et tassent le matériau. Ils reviendront ensuite la monter davantage, en anticipant le tassement futur. Les Balanta du sud, lorsqu’ils disposent d’assez de monde, préfèrent atteindre la hauteur souhaitée en une phase, en compactant sous les pieds tous les quelques centimètres.
En août et septembre 2022, de fortes marées submergent la portion travaillée à Djobel, y compris la section réalisée pour démonstration par les spécialistes balanta. Un récit pressé conclurait à l’échec de tous ou à la victoire de l’un. Les habitants de Djobel ne s’étonnent pas : pour eux, la digue était à une étape prévue comme incomplète. Les chercheurs notent aussi que la démonstration balanta occupait un emplacement particulièrement exposé, à la jonction d’un bras d’eau, sans certains renforts habituellement employés. Une submersion observée à ce moment ne mesure pas isolément la valeur définitive de l’une ou l’autre méthode.
Une autre épreuve survient à Elalab, village feloupe voisin, où une petite brèche est réparée en 2023 avec un spécialiste balanta. Le sol y paraît lui aussi plus sableux que chez lui. Après discussion, les habitants acceptent d’essayer des mottes comprimées et une armature de bois pour ce tronçon. Quand de fortes marées de saison des pluies endommagent plusieurs digues en 2024, cette section réparée résiste. C’est une observation locale importante, pas la preuve que les Baiotes de Djobel auraient dû reconstruire leurs 600 mètres de la même façon. Le sol, la longueur, le type de brèche et le stade du chantier diffèrent.
La question « la marée peut-elle achever une digue ? » reçoit donc une réponse étrange : elle peut participer à son tassement, dans la méthode pratiquée à Djobel, mais elle ne finit pas le travail humain et peut aussi défaire l’ouvrage. Certains spécialistes du sud ont fini par reconnaître la dureté du travail de Djobel ; des habitants du nord ont admis, après avoir vu la réparation d’Elalab, que le compactage pouvait être utile dans certaines circonstances. Les opinions ont bougé par fragments, sans fusionner en une recette unique.
Ce qui tient dans la terre
À Fadiouth, les coquilles racontaient plusieurs auteurs d’une île. À Djobel, la boue révèle quelque chose d’un peu différent : plusieurs façons de décider ensemble ce que doit être une bonne digue. Une racine peut être retirée ou conservée ; une motte peut être tassée au pied ou soumise au temps des marées ; une portion peut appartenir à une personne ou à un petit groupe. Ces choix forment un même ouvrage mais n’emportent pas les mêmes obligations.
Le mystère ne se résout pas en déclarant une technique ancestrale invincible. La digue cassée en 2009 et les marées de 2022 écartent cette fable. Il ne se résout pas davantage par l’arrivée d’un expert qui aurait enfin corrigé les habitants. La section balanta submergée et les observations de sols écartent celle-là. La vraie découverte est plus âpre : une méthode tient parce qu’elle s’accorde, imparfaitement et provisoirement, à une terre, à des racines, à des bras disponibles et à une idée locale du partage équitable.
À marée haute, l’eau ne demande pas si une technique est traditionnelle ou moderne. Elle cherche un passage. Ceux qui lui répondent doivent connaître à la fois la matière qu’ils soulèvent et les personnes qui pourront revenir la soulever l’année suivante.
Repères documentaires
- « Dikes in friction: scientific knowledge as a bridge in transdisciplinary learning with mangrove swamp rice farmers », Agriculture and Human Values, 2026 — enquête participative à Djobel et sur d’autres chantiers de Guinée-Bissau ; source des désaccords sur les racines, le compactage par la marée et le partage des tâches.
- Étude ethnographique sur la circulation des savoirs rizicoles dans le Tombali, Development and Change — situe les échanges de techniques entre cultivateurs nalous et balanta, sans supposer une méthode uniforme dans tous les villages.