Des lettres pouvaient-elles ramener deux captifs à Calabar ?
La première lettre ne reçoit pas de réponse. La deuxième non plus. Retenu sur un navire dans la région de Bristol, Little Ephraim Robin John essaie encore. Avec Ancona Robin John, il risque d’être renvoyé vers une servitude à laquelle tous deux cherchent à échapper.
Cette insistance n’est pas un détail inventé pour donner du souffle au récit. Little Ephraim la rapporte lui-même à Charles Wesley dans une lettre du 17 août 1774. Il y raconte les appels adressés au négociant Thomas Jones et le soulagement de le voir enfin venir.
Le papier ne brise pas des chaînes à distance. Mais il peut atteindre quelqu’un qui connaît votre nom, mobiliser un témoin, faire porter une affaire devant un magistrat. Encore faut-il disposer de ces liens.
Les deux captifs de Calabar avaient précisément appris à vivre dans ce monde de navires, de correspondances et de commerce. Avant leur enlèvement, ils participaient eux-mêmes à la traite.
Des hommes déjà reliés à l’Atlantique
Little Ephraim et Ancona appartiennent à une puissante famille efik d’Old Town, dans la région d’Old Calabar, au sud-est de l’actuel Nigeria. L’historien Randy J. Sparks a reconstitué leur parcours à partir de leur correspondance dans The Two Princes of Calabar.
Le mot « princes » exprime leur rang dans cette élite. Il ne faut pas imaginer pour autant deux personnages de conte arrachés à un royaume sans contact avec l’extérieur. Leurs relations commerciales et leur connaissance de l’anglais les rattachent déjà au monde atlantique. Présentation de l’ouvrage de Sparks.
Leur histoire pose donc une difficulté que le récit doit garder entière. Être victime d’un système n’empêche pas d’y avoir exercé auparavant un pouvoir sur d’autres. Reconnaître leur participation à la traite ne diminue pas la violence de leur propre mise en esclavage ; l’effacer rendrait leur trajectoire incompréhensible.
La rencontre qui devient un piège
En 1767, des rivalités opposent les groupes marchands de la région et leurs partenaires britanniques. Dans sa relecture des sources, James H. Sweet montre comment une rencontre annoncée comme une tentative de conciliation tourne à l’attaque contre les gens d’Old Town.
Little Ephraim, Ancona et un autre membre de leur famille, Amboe, sont envoyés porter des lettres à des capitaines. À bord du Duke of York, ils sont attaqués et maîtrisés. D’autres violences frappent les personnes venues dans les pirogues. Les assurances de sécurité n’ont pas empêché une opération concertée. Analyse de Sweet fondée sur les dépositions.
Le contraste est cruel : des lettres servent d’abord à conduire les hommes vers le piège. D’autres lettres contribueront ensuite à rendre leur situation visible.
La promesse du retour, toujours repoussée
Vendus à la Dominique, puis entraînés vers la Virginie, les deux hommes poursuivent leur objectif : rentrer. Leur connaissance des échanges ne les met pas à l’abri des mensonges de ceux qui contrôlent les navires.
Dans son récit du 17 août 1774, Ancona décrit notamment les violences subies auprès d’un capitaine en Virginie. Il distingue des personnes, nomme celui qui le frappe et un passager qui essaie d’intervenir. Sa lettre conserve ainsi davantage qu’une succession de destinations : elle restitue des rapports de force vécus à bord. Lettre d’Ancona, édition de Duke, pages 167–168.
Little Ephraim raconte, le même jour, une autre promesse trahie. Le capitaine O’Neil doit les faire passer sur un bateau allant en Afrique. À l’arrivée près de Bristol, ils sont au contraire transférés sur un bâtiment dont le départ les menace d’un nouvel éloignement.
Le port anglais n’est donc pas, à lui seul, la fin de leur captivité.
Écrire à quelqu’un qui sait qui vous êtes
Le récit de Little Ephraim donne la mesure de leur dépendance. Il faut trouver comment joindre Thomas Jones. Il faut renouveler la demande. Il faut aussi que le navire ne parte pas avant que l’appel ait produit un effet.
Jones finit par intervenir. Selon la lettre, le capitaine refuse de laisser les hommes descendre à terre ; des démarches suivent, puis un passage en prison. Little Ephraim écrit à Lord Mansfield. Il rapporte qu’ils sont conduits à Londres, examinés et relâchés. Lettre de Little Ephraim, pages 169–170.
Ce témoignage ne raconte pas la délivrance instantanée provoquée par une formule juridique. Il décrit une succession d’actes, d’intermédiaires et d’attentes. Le nom d’un juge a du poids parce qu’une procédure et des personnes peuvent donner suite à la demande.
Les deux hommes disposent d’une ressource rare parmi les captifs : ils peuvent rappeler des relations antérieures et faire reconnaître leur identité par des interlocuteurs influents. Leur réussite ne prouve pas que tous les esclaves auraient pu retrouver la liberté en écrivant assez obstinément.
Des lettres qui ont des destinataires
Charles Wesley et son entourage méthodiste occupent une place importante dans leur séjour anglais. Les lettres parlent de lectures bibliques, de religion, de santé et d’affection. Elizabeth Johnson participe à leur apprentissage et à la mise par écrit de leur histoire.
Dans un courrier d’août 1774, elle précise qu’elle a essayé de les aider, mais qu’ils tiennent à écrire à leur manière. Cette remarque permet d’entendre des auteurs, tout en rappelant que leurs textes circulent dans une relation d’accompagnement. Correspondance d’Elizabeth Johnson, pages 171–173.
Nous ne lisons donc ni un enregistrement neutre ni une voix fabriquée de toutes pièces par un protecteur. Nous lisons des personnes qui racontent, remercient, demandent et cherchent leur place auprès de destinataires précis.
Le vocabulaire religieux fait partie de leur expérience écrite. Il ne dispense pas de vérifier séparément les événements qu’elles rapportent.
La question embarrassante du remboursement
Le 27 août 1774, Little Ephraim ajoute quelques lignes à une lettre de Johnson. Une question le préoccupe : comment rembourser les dépenses engagées par Jones si vendre des esclaves leur est désormais interdit ? Lettre, page 173.
Cette interrogation empêche de refermer l’histoire sur une conversion supposée tout résoudre. L’homme qui veut rentrer libre reste pris dans une économie où la vente d’autres êtres humains apparaît comme un moyen de régler ses obligations.
Le document atteste son dilemme à ce moment-là. Il ne suffit pas à établir, à lui seul, ce qu’il fera après son retour. Mais il oblige le lecteur à supporter ensemble deux faits : son désir de liberté et son implication dans un commerce qui la retire aux autres.
Reprendre la route, garder sa voix
Les lettres de 1774 racontent aussi les départs retardés et les préparatifs recommencés. Charles Wesley confirme ensuite, dans un courrier reproduit par S. T. Kimbrough, que les deux hommes sont bien rentrés chez eux. Document et étude de la correspondance. Ce dénouement demeure exceptionnel à l’échelle des déportations atlantiques.
Des lettres pouvaient-elles ramener deux captifs chez eux ? Elles y ont contribué en activant des liens, en portant des demandes et en faisant sortir leur récit de la seule parole des capitaines.
Elles font encore quelque chose aujourd’hui : elles empêchent que Little Ephraim et Ancona restent seulement deux noms dans la cargaison d’un navire. Leurs écrits montrent ce qu’ils réclament, ce qu’ils comprennent, ce qu’ils craignent — et ce qu’ils n’ont pas encore résolu.
Petit lexique
- Efik : population de la région de Calabar, dans le sud-est de l’actuel Nigeria.
- Old Calabar : nom historique d’un ensemble de communautés et de lieux de commerce autour de l’estuaire de la Cross River.
- Old Town : communauté à laquelle appartient la famille Robin John, distincte d’autres pôles marchands de Calabar.
- Traite atlantique : commerce et déportation forcée de personnes réduites en esclavage à travers l’Atlantique.
- Déposition : témoignage recueilli dans un cadre juridique.
- Méthodisme : mouvement chrétien auquel appartiennent Charles Wesley et plusieurs soutiens des deux hommes.
- Lord Mansfield : juge britannique auquel Little Ephraim rapporte avoir adressé une demande.
Sources
- Duke Divinity School, *Charles Wesley In-Correspondence and Related Items, 1771–1775*, édition mise à jour en janvier 2025 — lettres d’Ancona et Little Ephraim du 17 août 1774, p. 167–170 ; courriers d’Elizabeth Johnson et de Little Ephraim, p. 171–173 ; lettres de préparation du retour. Les pages indiquées sont celles de la pagination interne, non le compteur du lecteur PDF.
- James H. Sweet, allocution présidentielle à l’American Historical Association, 2023 — réexamen de l’attaque de 1767 et de ses sources, avec références aux dépositions.
- S. T. Kimbrough Jr., « Charles Wesley and Slavery », Proceedings of the Charles Wesley Society, volume 13, 2009, p. 35–52 — courrier de Wesley confirmant le retour, p. 47.
- Randy J. Sparks, *The Two Princes of Calabar: An Eighteenth-Century Atlantic Odyssey*, Harvard University Press, première édition 2004 — ouvrage de référence ; notice et présentation consultables.