Comment une affiche de charmeuse de serpents est-elle devenue Mami Wata ?
Une femme aux longs cheveux noirs regarde droit devant elle. Un grand serpent s’enroule autour de son corps ; d’autres reptiles l’encadrent. Cette image, reproduite sur une chromolithographie indienne au milieu du XXe siècle, est arrivée sur des marchés africains et dans des sanctuaires. Des peintres, sculpteurs et fidèles y ont reconnu Mami Wata, puissant esprit des eaux.
Le voyage paraît si étonnant qu’on pourrait croire à une création née d’un malentendu : une affiche étrangère aurait inventé une divinité africaine. C’est l’inverse d’une bonne enquête. Les esprits aquatiques, les cultes de l’eau et les figures de femmes-serpents existaient avant la circulation de cette estampe. L’image n’a pas créé Mami Wata. Elle a fourni à des traditions diverses un visage moderne, immédiatement reconnaissable et infiniment transformable.
Suivre cette affiche, c’est regarder la mondialisation depuis un sanctuaire. Une artiste de spectacle, un imprimeur allemand, une réédition de Bombay, des commerçants et des artistes africains participent à une même trajectoire sans en contrôler le sens final.
Une femme de spectacle avant d’être une icône
Le modèle de l’image est généralement identifié sous le nom de Maladamatjaute, ou sous des graphies voisines. Elle se produisait comme charmeuse de serpents à la fin du XIXe siècle. Les recherches de l’historien de l’art Henry John Drewal relient sa représentation à une chromolithographie imprimée par la firme Adolph Friedländer à Hambourg.
Les affiches de cirque de cette époque vendaient l’exotisme autant que la performance. Elles transformaient les artistes en types mystérieux, ajoutaient des costumes et inventaient parfois des origines. Les notices ultérieures ont qualifié la charmeuse d’« hindoue », tandis que sa biographie exacte reste discutée. L’image compte ici davantage que l’identité que la publicité lui a imposée.
Une version réimprimée à Bombay en 1955 par la Shree Ram Calendar Company porte le titre Snake Charmer. Elle conserve la femme frontale, les cheveux abondants et les serpents symétriques. Produite pour être vendue et affichée, elle possède les qualités d’une icône : couleurs fortes, composition stable et regard qui rencontre celui du spectateur.
Le commerce transporte aussi des images
Les chromolithographies indiennes circulent largement en Afrique au XXe siècle avec les réseaux marchands. Elles passent par les ports, les boutiques et les marchés ; elles décorent des maisons et des commerces. Leur faible coût permet à une même image d’apparaître loin de son lieu d’impression.
On ne connaît pas un unique jour d’arrivée ni un seul premier interprète. C’est un processus diffus. Quelqu’un apporte l’affiche, un autre la vend, un peintre la copie, un commanditaire demande une statue. La répétition construit la familiarité.
Dans l’estampe de la charmeuse, plusieurs signes se prêtent à une lecture spirituelle : la beauté féminine, le regard direct, la chevelure, les bijoux, la maîtrise de serpents et une origine étrangère. Dans de nombreuses cosmologies africaines, l’eau est déjà associée à la puissance, à la fécondité, à la richesse, au danger et aux êtres capables de passer entre les mondes.
Mami Wata n’est pas une seule personne
Le nom Mami Wata, issu de l’anglais Mammy Water ou Mother Water, désigne moins une divinité uniforme qu’une famille ouverte d’esprits aquatiques. On rencontre des cultes et des images apparentés en Afrique occidentale et centrale, puis dans les mondes atlantiques issus de la traite esclavagiste.
Selon les lieux, Mami Wata peut être féminine, masculine ou multiple ; sirène, femme-serpent ou beauté urbaine. Elle attire et effraie. Elle promet argent, guérison, fécondité ou réussite, mais exige fidélité, secret, pureté ou renoncement. Les récits de rencontre parlent souvent d’un monde sous l’eau, d’un pacte et d’un retour transformé.
Employer le singulier aide à raconter, mais risque d’effacer cette diversité. Un sanctuaire ewe au Togo, une sculpture anang du Nigeria et une peinture populaire congolaise ne reproduisent ni le même rituel ni la même théologie. Ils peuvent pourtant partager le nom et certains attributs.
Reconnaître sans simplement copier
Lorsque des artistes africains reprennent l’affiche, ils ne la photocopient pas. Un sculpteur convertit la peau imprimée en bois peint ; il modifie les proportions et ajoute des bras, des visages secondaires ou des signes locaux. Un peintre change la couleur des serpents. Un autel associe l’image à des parfums, des miroirs, des poudres, des bouteilles et des étoffes.
Le Smithsonian conserve ainsi une figure anang ou ibibio du Nigeria : une femme peinte tient un serpent, tandis qu’un second s’enroule autour de sa taille. L’objet témoigne, selon le musée, de la créativité avec laquelle des artistes répondent à des images importées.
Cette réponse n’est pas une perte d’authenticité. Copier peut être une manière d’interpréter. Les ressemblances rendent l’esprit identifiable ; les différences l’installent dans un lieu, une pratique et une relation avec ses fidèles.
Pourquoi une étrangère convient-elle à l’esprit ?
Mami Wata est souvent associée aux biens venus d’ailleurs : tissus luxueux, cosmétiques, bijoux, argent et marchandises traversant la mer. Son apparence étrangère ne contredit donc pas sa puissance. Elle peut la renforcer.
La côte africaine a longtemps été un espace d’échanges et de violence : commerce, traite, colonisation, missions, navigation et migrations. La mer apporte les marchandises désirées et emporte les personnes. Un esprit de l’eau capable de donner la richesse tout en exigeant un prix exprime cette ambivalence.
Le miroir, fréquent dans son iconographie, résume le mécanisme. Il offre la beauté et renvoie le regard. Il promet une connaissance de soi mais peut aussi fasciner. L’affiche étrangère agit de la même façon : elle vient d’ailleurs, puis devient une surface dans laquelle des communautés reconnaissent leurs propres idées.
La modernité entre dans le sanctuaire
Les cultes de Mami Wata se développent avec les villes, le salariat, les nouvelles consommations et l’incertitude économique. Des personnes cherchent protection, guérison ou réussite dans un monde où l’argent circule vite et où les anciennes sécurités se recomposent.
Mami Wata peut apparaître élégante, cosmopolite et riche. Ses objets sont brillants, parfumés, soigneusement ordonnés. Cette esthétique n’est pas un vernis occidental posé sur une religion ancienne. Elle permet de penser la puissance des choses nouvelles : pourquoi certains s’enrichissent-ils soudain ? Pourquoi une réussite exige-t-elle des sacrifices ? Que devient une personne appelée par un esprit que sa famille ne comprend pas ?
La figure absorbe les nouveautés parce que le sacré n’est pas condamné à ressembler au passé. Une estampe commerciale peut devenir un outil rituel si des praticiens lui reconnaissent une efficacité et l’intègrent à un ensemble de règles.
Une image qui traverse encore l’Atlantique
La trajectoire ne s’arrête pas en Afrique. Des figures apparentées à Mami Wata vivent dans les religions et les arts de la diaspora africaine, des Caraïbes aux Amériques. L’affiche de la charmeuse de serpents a notamment été rapprochée de Santa Marta la Dominadora dans les Caraïbes.
Il ne faut pas dessiner une flèche trop simple entre Hambourg, Bombay, Lagos et Saint-Domingue. Les mondes atlantiques possèdent déjà leurs sirènes, leurs esprits d’eau, leurs saints et leurs mémoires africaines. Les images se rencontrent, se recouvrent et repartent.
La circulation fonctionne dans plusieurs directions. Des objets produits en Afrique entrent dans les musées occidentaux ; des catalogues d’exposition rendent ensuite l’histoire de l’affiche célèbre ; des artistes contemporains réemploient Mami Wata pour parler du genre, du désir, de l’écologie ou du commerce mondial.
Le piège de l’origine unique
Découvrir l’affiche donne envie d’annoncer : « voici l’origine de Mami Wata ». Cette formule confond l’origine d’un motif précis avec celle d’un ensemble spirituel. Une sirène européenne, un serpent indien ou une photographie de femme blanche n’arrive jamais sur une page vide.
Les communautés côtières possédaient des êtres de l’eau avant la chromolithographie. La colonisation et les échanges ont ajouté de nouveaux signes à ces traditions. La force de Mami Wata réside justement dans cette capacité d’agrégation.
Il faut aussi résister à l’idée inverse selon laquelle tout élément étranger rendrait un culte moins africain. Les sociétés africaines ont toujours échangé, traduit et choisi. L’authenticité ne consiste pas à rester à l’abri du monde ; elle peut résider dans le pouvoir de donner aux choses venues d’ailleurs un sens qui leur échappe.
Ce que l’affiche est devenue
Comment une affiche de charmeuse de serpents est-elle devenue Mami Wata ? Elle ne s’est pas transformée toute seule. Des commerçants l’ont transportée ; des fidèles l’ont regardée ; des prêtres, peintres et sculpteurs ont décidé qu’elle pouvait représenter une présence connue autrement.
L’image offrait un langage commun sans imposer une définition unique. Une femme maîtrisant des serpents pouvait être lue comme dangereuse et bienveillante, étrangère et familière, séduisante et souveraine. Chaque copie a stabilisé la ressemblance tout en ouvrant une nouvelle interprétation.
Derrière l’apparence d’un emprunt se trouve donc un acte de création. L’affiche ne prouve pas que l’Afrique aurait reçu son esprit d’Europe ou d’Inde. Elle montre comment des Africains ont pris un produit mondial, l’ont fait entrer dans leurs sanctuaires et lui ont donné une vie que son imprimeur n’aurait pas pu prévoir.
Petit lexique
- Mami Wata : nom donné à des esprits aquatiques divers en Afrique et dans les diasporas africaines ; leurs genres, pouvoirs et cultes varient.
- Maladamatjaute : nom de scène, avec plusieurs graphies, de la charmeuse de serpents représentée sur l’image associée à Mami Wata.
- Chromolithographie : procédé d’impression en couleurs utilisant plusieurs pierres ou plaques, très employé pour les affiches et calendriers.
- Iconographie : ensemble des formes et attributs qui permettent d’identifier un personnage ou un thème dans les images.
- Autel : espace où objets, images et offrandes organisent une relation avec une puissance spirituelle.
- Anang / Ibibio : peuples voisins du sud-est du Nigeria, dont des artistes ont produit des figures de Mami Wata.
- Appropriation créative : adoption d’une image extérieure en la transformant selon des besoins et significations locales.
- Diaspora : populations dispersées hors d’un territoire d’origine et les réseaux culturels qu’elles entretiennent ou recréent.
Sources
- Henry John Drewal (dir.), Mami Wata: Arts for Water Spirits in Africa and Its Diasporas, Fowler Museum, 2008.
- Henry John Drewal, « Mami Wata: Arts for Water Spirits in Africa and Its Diasporas — exhibition preview », African Arts, 2008.
- National Museum of African Art, Smithsonian Institution, « Mami Wata figure ».
- National Museum of African Art, Smithsonian Institution, « Currents: Water in African Art ».
- Horniman Museum and Gardens, « Chromolithograph associated with Mami Wata ».
- Sabine Jell-Bahlsen, « The Snake Charmer as Mami Wata in Africa », dans A Companion to Modern African Art, Wiley Blackwell, 2013.